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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Chroniques de Central Park.II

Mary and Co
Elle n’avait jamais pu terminer la lecture «  Des saisons de la nuit ». Mais le livre traînait au fond de son sac depuis deux ou trois ans. Les pages saupoudrées de miettes de tabac, écornées, crasseuses. Il lui en restait une dizaine à lire. Elle n’avait jamais pu les franchir. Son ignorance des faits sauverait la vie de Treefrog. C’est ce qu’elle croyait. Au fond, elle n’ignorait pas que c’était foutu pour lui depuis longtemps déjà.
Assise sur un banc du park, son sac sur les genoux, elle ne voyait que le bouquin. Les autres objets s’en étaient écartés. Portefeuille, poudrier, paquet de cigarettes, briquet, tous s’étaient mis à l’écart, dans les plis détendus de la doublure.
Elle s’en voulait d’être partie précipitamment de chez elle, sans magazine, ni carnet. Enfin quelque chose qui légitimerait sa place sur le banc. Elle songea deux secondes à un enfant courant autour d’elle. Ça serait une justification solide.
Elle ne savait pas méditer, pensait que c’était voler de l’espace que de s’asseoir et de ne rien faire. C’est pour ça qu’habituellement, elle lisait des revues ou des journaux. Elle les tenait serrés entre ses deux mains bien écartées et tournait les pages bruyamment, comme le font les lecteurs du New-York Times. Ou encore, elle posait le journal sur le banc, et se penchait sur lui en fronçant les sourcils.
Colum Mac Cann, l’auteur « des saisons de la nuit » était irlandais, comme son beau-père. Mais ça n’était sûrement pas le même genre d’homme. Elle regarda d’un œil la couverture du livre et cela suffit à la transporter. Il y eut d’abord cette lumière bleue, presque blanche et cette sensation d’humidité, de vent froid qui traverse les vêtements usés et creuse la peau des mains. Les bruits sourds qui transpercent les murs légers. Le goût ferreux du sang dans la bouche. Des voix de femmes aiguës et suppliantes et des voix masculines déformées par l’alcool. Le son d’un piano désaccordé. Tout était là devant ses yeux, jusqu’aux fresques superbes de ce bout de tunnel oublié des hommes. Soudain l’odeur de la pierre chauffée par la pelleteuse à vapeur bloqua sa respiration. Elle leva la tête pour chercher l’air et jeta son regard dans les couleurs vives des manèges du Victorian Gardens. Ca ne la rassura pas.
Elle prit une cigarette et jeta le paquet sur le livre. Quand la flamme du Zippo passa devant ses yeux, elle pensa au feu purificateur.
 
A suivre.

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