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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le Cubain

Mary and Co
Il devait être cubain. C’est ce qui lui vint tout d’abord à l’esprit, parce qu’on parlait beaucoup de la Havane dans les médias, à cause de la crise des Fusées. De toute façon, ces Sud-américains se ressemblaient tous. Pour la plupart, des gens de service qu’elle commandait sans lever les yeux. C’était la première fois qu’elle en détaillait un avec précision. Mais celui-là c’était différent. Il n’était ni serveur, ni chauffeur, ni fleuriste, ou dieu sait quoi ! Il déambulait dans la salle de bal avec une élégance toute bostonienne. Il serrait la main de ses semblables en leur empoignant l’avant bras de sa main libre, comme le font les hommes d’influence, et s’adressait aux femmes en baissant les yeux, la voix. Alors qu’il leur murmurait des compliments, un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, qu’il n’adressait qu’à lui-même. Un réflexe, en quelque sorte, inspiré par son esprit de conquête. Un rictus de satisfaction, de possession future ou passée, elle ne sut pas le dire. Cela la dérangea. Elle l’aurait préféré moins…expérimenté.
Elle n’osait pas s’avouer qu’il était le seul homme abordable. Elle savait tout ce que l’on doit savoir. L’argent, le pouvoir n’étaient rien sans une naissance géographiquement décente. C’est cette faiblesse qu’elle utiliserait quelques heures durant, sans ignorer qu’il s’agissait là d’un moyen de séduction affligeant. 
Lorsqu'elle l’aborda, le Cubain fut moins loquace qu’elle ne l’aurait pensé. Il ne se vanta pas de posséder la moitié de Manhattan, ni d’avoir fait fortune dans les roulements à bille. Il jouait avec une croix en or qui parait son cou. Elle détestait cette tradition des catholiques qui consistait à porter un instrument de torture en pendentif.
La salle de bal se vida peu à peu, puis le lobby fut envahi durant les quelques minutes nécessaires à l’arrivée des Limousine.
Devant les ascenseurs, il se tenait à côté d’elle, et dessinait des demi-cercles invisibles, de gauche à droite, puis de droite à gauche, sur le sol avec la pointe de sa chaussure, comme font les enfants qui attendent devant la porte du proviseur. Elle pensa à une timidité de circonstance.
Quand l’ascenseur arriva et que la porte de cuivre s’ouvrit, il attendit qu’elle entre dans la cage mais ne la suivit pas. Il lui fit face quelques secondes, lui jeta un regard vide. Enfin, c’est ce qu’elle crut voir ; une expression dénuée de sentiments ou de ressentiments qui devait la poursuivre le restant de sa vie.
 

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