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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Le Conte du serpent, du Diable, des quatre ponts et du ferry.

Ann F Border
view-1.jpgIl était une fois un serpent, vivant sur les terres de Staten Island. Un magnifique serpent brun et jaune de compagnie, abandonné là par son maître qui décréta que l’île devenait trop petit-bourgeois à son goût et qui enjamba prestement la rivière pour rejoindre Manhattan.
Un serpent ne peut avoir de maître que le Diable, vous en conviendrez. On comprendra que Satan ait rapidement fait le tour des âmes de la Nouvelle Angoulême. Dans les temps que je vous conte, elles étaient peu nombreuses et, le croirez-vous, tellement influençables.
Dorénavant livré à lui-même, le serpent erra durant d’innombrables saisons, sans jamais plus se nourrir, ni jamais s’assoupir, marquant de son maigre sillon les chemins boueux de l’île. On dit qu’il vit passer tant d’étés que sa chair se durcit comme une pierre de désert, et tant d’hivers, qu’elle pouvait se briser comme le verre. Mais on dit tant de choses.
Puis vint le temps où quelques hommes se firent ingénieurs. Ils bâtirent quatre ponts qui  relièrent Staten Island au continent, le Bayonne, le Goethals, le Outerbridge et le Verrazano. Et le serpent, sifflant d’admiration devant de si beaux ouvrages, les emprunta un par un afin d’aller quérir son maître.
Mais aucun ne menait à l’île dorénavant maudite de Manhattan. Et le serpent erra, comme nous le faisons tous, dans la banlieue. Il erra bien plus longtemps qu’il nous est donné de le faire, car son temps n’était pas compté.
Enfin, las du New Jersey et de Brooklyn, il retourna se morfondre sur sa terre de naissance. Et alors qu’il se désespérait de ne jamais revoir son maître, un étrange navire orange accosta à Saint George, un bâtiment portant sur ses flancs gauches et droits l’étonnante inscription Staten Island ferry. On répandit la nouvelle qu’il arrivait tout droit de la Batterie de Manhattan et y retournait sur l’heure et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’heures. Et les passagers qui en descendirent ne le démentirent pas.
Le serpent fébrile monta à son bord et quelque vingt minutes plus tard touchait le sol de l’ancienne Mannahatta. Il prit apparence humaine et se mit en quête de son maître.
-Avez-vous vu le Diable ? Demandait-il aux passants qui croisaient son chemin dans les rues et dans les étages.
- Le Diable ? Mais il est partout ! Lui répondaient-ils invariablement.
Et le serpent chercha partout comme on le lui conseilla. À Manhattan et ailleurs. Mais partout il ne trouva toujours que des hommes. 
 

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