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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Asbury Park

Ann F Border
 Chère Amie, new-jersey-web.jpg

 

C’est un jour d’été, désespérément gai, avec ce qu’il faut de vent pour rendre supportable notre situation sur la planète.

J’en suis sûre, c’est ce jour que vous m’annonciez autrefois comme devant être celui où mon regard s’aveuglerait soudainement.

Pour en être tout à fait sûre, il me suffit de tourner quelques secondes le dos aux crêtes de Manhattan pour qu’une toile blanche recouvre mes yeux, comme une aura migraineuse.

Je vous imagine là-bas, frissonnante dans votre Toyota de 88 à la climatisation bloquée. A cause de la douleur et d’autres choses encore, je ne peux pas vous atteindre.

Le New Jersey ne m’accueille pas, croyez-le. J’y dérive par votre faute, en un sens. Et cela fait longtemps sans doute, car il arrive que l’on me fasse un signe de la main dans la rue, ou que l’on me lance un bonjour amical quand je me rends à la réception du Pink Flamingo.

… Il s’agit de ce jour d’avant la perte définitive de notre humanité. J’en profite autant que je peux. Mais me rends compte que c’est impossible. 

Dois-je vous avouer ma lâcheté ? Je ne peux plus me tourner vers la presqu’île.

Autrefois par jeu, je fermais un œil et tendais mes mains jusqu’à ce que l’effet d’optique me fasse tenir Manhattan dans la paume. Alors je rentrais en courant au motel et rangeais la cité dans une boîte à chaussures.

A cause d’un brouillard de plus en plus dense, je ne pourrai bientôt plus vous distinguer. Et je n’ose envisager ce que sera New York sans vous. Cela me rappelle cette question que vous posiez souvent : Existons-nous vraiment si personne ne nous voit ? 


Asbury Park, 1989 et autres dates.

 

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