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Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 18:39

Le Sud, je n’y mettrai jamais les pieds. Les piscines sont au pied des chambres de motel et ça sent le chlore jusque dans les rêves. Ca désinfecte tout. Mais un jour, je quitterai New York pour aller dormir dans un motel du Maine. Il y aura une piscine d’eau de mer à la porte de la chambre. Et du sable dans les allées. Des arbustes de la côte Est  dans de gros pots en terre cuite et en bois peint avec de la spéciale-marine. La chambre treize. A ce moment-là, plus rien ne portera malheur. Une clé plate sur un lourd porte-clé. Une petite masse, se terminant comme saturne qui aurait un anneau en caoutchouc. Embusqué dans la pénombre, j’assommerai un homme avec,  pour mettre des pièces dans le distributeur de journaux.  Puis,  le lendemain, je m’assoirai sur le bord de la piscine pour lire, et balancerai mes jambes dans la flotte. Les remous changeraient sa couleur et surtout, une odeur d’iode m’emplirait les bronches. L’homme passera derrière moi au moment où je jetterai par-dessus mon épaule la page des sports et des spectacles. Il les ramassera, sans les  défroisser. C’est pas pour lire, me dira-t-il avec un sourire de gonzesse sur la face. Je ne sais pas pourquoi, mais je me retournerai vers lui. Toute la partie gauche de son visage sera tuméfiée. Un touriste. Je m’en voudrais de ne pas mieux l’avoir fouillé la nuit d’avant. Ils planquent tous leurs coupures au même endroit. Du doigt, je lui montrerai la direction du Sud et il partira avant la fin de la matinée avec sa compagne. Sûrement une nouvelle, parce qu’il la tiendra par la main.  Pas la première. Il balancera ses Samsonite dans le coffre de sa japonaise hydride de location  et demandera à la femme si elle veut conduire, après s’être installé derrière le volant. Un con.

Tous les vieux se précipitent vers le Sud, parce que ça rend immortel à ce que l’on dit. Les bienfaits du soleil, des cocktails sur les terrasses en mosaïque d’Espagne et des résidences barricadées. Immortel, je l’ai été quelquefois. Ça ne m’a pas tellement donné envie d’y consacrer ma retraite.

Dans le Maine, si on meurt, c’est pendant une nuit d’hiver. Après les fêtes de fin d’année. La famille suit le chasse-neige jusqu'à à la maison du défunt, si lentement que ça laisse le temps de raconter des souvenirs. Dans le hall, ça sent la dinde rôtie et le sapin clignote. Il touche le plafond. Une auréole lumineuse, qui change de couleur toutes les deux secondes, entoure son sommet.  Certains montent dans la chambre, d’autres fument en grelottant à la fenêtre de la cuisine, ou soufflent sur des tasses de café. Ceux qui montent ne sont pas des proches. Ils redescendent la mine fermée et quelquefois défaite, mais arbore un air de triomphe qui convainc les autres de rester là où ils sont. Dans les pièces à vivre.

Un jour je mourrai dans le Maine. Tellement vieux qu’il n’y aura que  le médecin pour suivre le chasse-neige. Et l’épicier du coin, Cliff ou Barney,  fera une croix sur mes dettes, jusqu’à ce qu’il se souvienne que j’avais une barque dans le port qui suffirait à effacer mon ardoise.  Mal amarrée, elle se balance contre la digue  à chaque arrivée dans le chenal. Un chiffon imprégné de ma sueur traînera près du moteur, Barney le déposera sur l’eau avec cérémonial et le regardera couler en ondulant comme une étoile de mer à quatre branches, rejoignant les abysses.  

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 15:52

Chère Amie,

 

La Route vous rongeait et vous avanciez malgré tout par compassion ou parce que tout cela était faux. Vous n’en étiez qu’à moitié convaincue. Les méchants découpaient les gentils, par petits morceaux, au sens littéral.  Des garde-manger remplis d’humains démembrés, effarés, ça ressemble toujours à quelque chose que l’on connaît. On ne peut se défaire de tout. On ne peut plus se défaire de rien. Nous avons trop souvent désactivé nos sens pour nous libérer du monde. Vous avanciez durant les jours chauds sur la Route infernale, reconnaissable par quelques panneaux de métal couchés sur le bas-côté. Vous viviez dans le remord de ce qui est perdu définitivement. Ce que l’on a possédé ou non. Et vous vous demandiez ce qui manquait le plus. L’invisible ou le véritable. Vous saviez que vivre était une plaie pour la plupart. Alors que les cendres n’avaient pas (encore) envahi le ciel des deux hémisphères. Dans des songes fiévreux, vous traîniez dans un caddie des denrées essentielles, pratiquement toutes périmées. Mais les étiquettes des emballages ou des canettes vous ramenez vers le passé. La moitié de la vie sert à la nostalgie. C’est ce que l’histoire vous racontait. Comment faire pour y échapper ? L’enfant que vous tiriez par la main s’éteindrait rapidement. Mais vous comptiez sur les divinités et les magies des quatre coins du monde pour que ça n’arrive pas. Aussi, vous vous isoliez parfois pour effectuer un rituel. Puis, rassérénée, vous repartiez sur la Route après avoir constaté qu’il respirait encore. Une chose que vous apprîtes en marchant. La mort n’existe pas tant qu’il reste des vivants.  Tant qu’il reste des humains. De cela vous doutiez quand, dans un reflet (ils se faisaient rare), vous croisiez votre visage. Tant de choses avaient disparu. Tant d’expressions devenues inutiles. Ne restait qu’un masque de froideur feinte, dissimulant un masque de frayeur. Plus de visage, pensiez-vous. Plus de visage.

L’enfant veillait votre sommeil, bien que vous vous étiez juré de ne plus dormir. Il dégageait de votre front la poussière qui l’avait recouvert. L’arbre contre lequel vous vous étiez assoupie était tombé en cendre durant ce que vous aviez supposé être la nuit. Et les particules de bois (probablement) atomisées entraient dans vos poumons.

Le temps n’est pas passé. La Route est immobile. Sa distance est irréelle. Nous avions l’orgueil de croire que les paysages n’existaient que parce qu’on y plantait le drapeau d’une nation civilisée. Pour contredire cela, vous poursuiviez votre chemin dans les ruines des villes exsangues, en portant quelquefois votre enfant sur les épaules. Et jamais l’idée ne lui vint de vous dévoiler l’horizon.

Par Mary and Co - Publié dans : Yesterday is here
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Samedi 21 juin 2008 6 21 /06 /Juin /2008 21:04

Paddy  Smith a passé la nuit sur le pont de l’Ambrose. Une forte odeur de rouille et d’huile de moteur imprègne son pelage. Une vraie nuit de chien, si je peux dire, à surveiller ses testicules. Il paraît que les mouettes en raffolent. Sûrement une légende urbaine. Quoiqu’il a des potes qui n’ont plus rien à défendre de ce côté-là. C’est bien passé quelque part.  Assure tes arrières,  mon petit ! Question conseil, sa mère ne s’était pas foutue de sa gueule. Question abandon non plus. Quand le temps était venu, elle l’avait « oublié » au Fulton Market. Et une adresse pareille, ça te pose son chat. Le marché au poisson, c’est le paradis sur terre.  Faut voir ça. Enfin ! fallait voir ça. Parce que l’éden avait foutu le camp du jour au lendemain.  C’est que le paradis, ça fonctionne avec des pièces, lui affirme Peter Stuyvesant, le chat du marchand de tabac, qui a toujours des théories fumeuses. Tiens ! comme le distributeur de boissons du quai. Et des pièces, t’en a pas ? CQFD. Le paradis reste dans sa boite. Pas d’autre possibilité. A New York, on te fait crédit quand  t’es propriétaire de la banque.

Paddy Smith se penche au dessus de la rivière. Sûr qu’il y a des poissons là-dedans, mais c’est connu qu’ils bossent pour la mafia russe et dévorent les cadavres humains en moins du temps qu’il en faut pour le dire. Il n’y a bien que ces saletés de mouettes pour s’en régaler !

Laisse tomber fiston, lui dit Peter qui l’a rejoint. Les anguilles de L’Hudson, au mieux, elles sont farcies à l’hydrocarbure.

Il faut se faire une raison, le paradis sur terre a bel et bien fermé ses portes. Voilà. Paddy Smith ne sera pas le premier chat new yorkais à se reconvertir dans la miette de donuts ou la poubelle de Diner. D’ailleurs, il a établi une liste d’aliments de dernier recours. Et Brody Morgensheimer y figure. En dernière position, certes, après les rats crevés, mais il y figure tout de même. Et Paddy  prie le ciel que les rongeurs dézingués aient un goût acceptable et que cela suffise à le sustenter, car il connaît Brody depuis toujours.

Tout le monde le connait. C'est un goéland à bec cerclé, qui a été  percuté par un bus scolaire en septembre 1993, et qui, depuis, vit cloué au sol de bois du quai 17.  Ses deux ailes brisées traînent sur le sol, comme une cape de magicien mal rémunéré. L’oiseau serait à plaindre si le choc ne l’avait pas doté d’un don de double vue simplement fantastique, qui l’a rendu célèbre et fait oublié son handicap. On vient des cinq boroughs se faire éclairer la lanterne.  Et il ne faillit jamais.

Les chats ne croient pas aux voyants et à toutes ces fadaises de prévisions à très long terme. Peut-être y sont-ils plus sensibles lors de leur neuvième et ultime vie ? Possible. Mais ce n’est pas le cas de Paddy qui en comptabilise trois au compteur. Alors lorsque Brody Morgensheimer l’aborde et lui parle bille en tête de sa fameuse liste, il est bluffé.

J’apprécie que tu m’aies placé à la fin de ta liste, lui dit le goéland en regardant fixement vers Brooklyn. Mais tu ne m’en dévoreras pas moins. La faim ne te laissera guère d’alternative. Hélas, il  y fort à parier que ce repas te reste sur l’estomac. Car tu es un brave. Et je crains que le remord ne te ronge jusqu’à ta dernière naissance. D’un autre côté, les braves vivent au paradis et je m’étonne que tu ne l’aies pas suivi lors de son déménagement dans le Bronx. Aussi, parce que ta vie mérite autant d’être sauvée que la mienne,  je t’en donne l’adresse.

Brody la lui chuchote à l’oreille, car certaines choses ne s’ébruitent pas et Paddy Smith part sur le champ rejoindre le paradis qu’il n’aurait jamais du quitter. Trente sept jours lui furent nécessaires pour atteindre le nouveau Fulton Market. Et on le laissa errer durant ses six longues existences dans l’impressionnant bâtiment, sans jamais l’en chasser. Car chacun sait que s’il y a des assassinés au paradis,  il n’y a guère d’assassins.

Par Mary and Co - Publié dans : Les contes de Manhattan
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Mercredi 18 juin 2008 3 18 /06 /Juin /2008 18:45

Le sang de Tommy Mayer se glace, lorsqu’une voix, derrière lui, l’appelle par son vrai nom. Plus personne ne l’appelle Thomas, surtout dans cette partie de la ville. La voix l’apostrophe de nouveau et semble se rapprocher. Cette fois, le ton est interrogatif. Ça le rassure. La femme n’est pas sûre. Il se laissera croiser sans broncher, ça devrait suffire à  la convaincre qu’elle s’est trompée. Il accélère légèrement le pas, mais elle le talonne. Son parfum la devance, à cause du vent qui arrive de l’Atlantique. Il se prend à penser que c’est sa mère, bien que ça soit impossible. Elle est morte il y a quatre ans, d’après ce qu’on lui a dit. Crise cardiaque. Le symbole ne l’avait pas laissé insensible. Le cœur qui lâche, tout ça. Il n’y était pas pour rien.  La nouvelle l’avait mis dans une colère noire et il avait récupéré ce jour-là plus de fric que ses parieurs n’avaient de dettes. Dans la soirée, ses poings étaient en sang et son index gauche, fracturé. La voix persiste. Elle se fait vaguement suppliante. Glissant longuement sur la deuxième syllabe. Dans son enfance, quand on l’appelait Thomas, il avait le sentiment que l’on ne s’adressait pas à lui. Que les autres voyaient par delà son corps le véritable garçon qui se nommait ainsi. Il ne s’était jamais accommodé de cette présence invisible et lorsqu’il s’adressait à elle, c’était pour la maudire. Il allonge le pas, sans courir. Mais la femme le rattrape et le saisit par l’épaule, l’obligeant à se retourner.  Il la remet immédiatement. C’est Holly Griggs, sa tante. Autrefois, Il passait les longues heures estivales dans la pénombre fraîche et réconfortante  de son appartement de Perry Street. Elle l’emmenait au zoo ou à Victorian Gardens quand elle avait de l’argent. Il se souvient qu’elle ne lui tenait jamais la main dans les allées du parc, mais fermement le poignet. Il ignore ce que ça signifiait. La femme a un mouvement de recul, lorsqu’il lui fait face. Elle s’excuse. Elle l’a pris pour quelqu’un d’autre. Elle semble attristée de s’être trompé. Elle s’excuse encore et s’éloigne. Tommy la regarde un moment. Son corps s’est légèrement voûté avec le temps et sa marche est moins vive. Mais ce sont là les seuls signes de vieillesse. Il se peut même que ça n’en soit pas. Un temps lourd, sans espoir d’orage, courbe les échines et freine les élans depuis plusieurs jours. Il se demande ce qu’il a bien pu advenir de Thomas quand son portable sonne. Ça  lui remet les idées en place.  Il hausse les épaules. N’importe quoi !  En ligne, un tocard qui lui doit du fric, négocie un délai. Il va le massacrer. Lorsque il pousse la porte du bar, l’autre se voit déjà coulé dans du béton. On ne plaisante pas avec Tommy Mayer.

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Mardi 17 juin 2008 2 17 /06 /Juin /2008 18:54

giacometti.jpgPersonne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, dit le vieux au serveur qui n’a pas attendu sa commande et lui sert son éternel whiskey du matin. C’est sa phrase du jour. Le barman pose le verre en regardant ailleurs pour montrer qu’il se fout de ce bavardage de vieillard sénile. Il soupire. Il avait espéré qu’aujourd’hui soit un jour différent, mais c’est exactement comme hier. D’abord le vieux, puis viendront les deux flics du premier district qui se planquent derrière le pilier pour ne pas être vus de la rue, la vendeuse de Foot Locker, deux ou trois chauffeurs de Limousine, Tommy Mayer qui vient préparer ses paris, les touristes qui discutent le pourboire. Et ça sera comme ça jusqu’à la fin. Personne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, répète le vieux en montant d’un ton et en jetant un billet de dix dollars sur le comptoir pour obliger  l’autre à s’approcher.

- C’est peut-être qu’y en a pas, lui lance le serveur de l’autre bout du bar. Y en a pas toujours, rajoute-t-il en s’avançant finalement pour attraper l’argent. 

 Le vieux hausse les épaules.  Il y a forcément un jour plus important que les autres. Un jour qui baigne dans une lumière bleu pâle. C’est comme ça qu’il le voit. Un jour de jeunesse bien sûr. Un jour de jeunesse où la couleur de la chair féminine envahit la rétine de manière définitive. Un jour de jeunesse parce que ça laisse le temps de souffrir, si c’est comme ça que ça doit tourner.  Un jour où l’on s’engage dans l’armée, où l’on salue négligemment son père et qu’il meurt dans l’heure. Un jour où une certaine musique pénètre l’âme. Une odeur, une phrase, un geste. Un jour de bonheur, de naissance. Ce jour qui transforme tous ceux d’avant,  et qui nous fera vivre mieux ou pire. Il y en a toujours un. Dans la plus insignifiante des existences. 

Les deux flics entrent et s’assoient derrière le pilier. Le serveur soupire. Ils posent leur casquettes à pointe sur les chaises d’à côté et se frottent les mains en souriant béatement. Ils  parcourent le menu, mais commandent exactement la même chose que les jours d’avant. Deux Double-eggs avec du bacon et des pancakes.

- Y en a toujours un, martèle le vieux,  à chaque fois que le serveur passe près de lui. Un pour chacun d’entre nous.

Tommy Mayer entre, le cellulaire collé à l’oreille. Il s’énerve dans un espagnol approximatif contre un mauvais payeur ou un mauvais perdant. Possible aussi qu’il n’y ait personne à l’autre bout. Il salue les flics de la tête et se vautre sur le bar. Il ferme son portable bruyamment et commande sèchement un café latté.

 Le serveur sait qu’il y a quinze pas du comptoir à la porte. Il les compte chaque matin.   Il y a un jour pour chacun d’entre nous. Quinze pas. Un jour. Il tente un calcul parfaitement aléatoire. Parfaitement stupide. Quinze pas. Un jour. Quinze plus un, seize. Il est dehors.

Photo :"City Square " scuplture d'Alberto Giacometti, 1948

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 19:50

Un jour triste aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Des costumes noirs froissés, sortis  des placards et à peine brossés. Les épaulettes encore pleines de poussière oubliée à cause de l’obscurité qui règne dans la pièce. C’est l’été.  Le climatiseur en panne. Tout est bouché. Rien ne donne sur l’extérieur. Mais il entre quand même. Planqué derrière ce bruit incessant, ce ronronnement. Les sirènes, parfois. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Par les interstices des persiennes et il étouffe les hommes. Leur serre la gorge comme un deuxième couteau qui relève zéro au compteur. Les femmes à moitié nues. Elles se frôlent et se sourient. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances. Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Un insecte se fait entendre. Dans un esprit en réalité. Un insecte estival. De ceux qui piquent les chairs brunies ou dévorent les récoltes. Un mot inutile à New York. Il y en a d’autres. La vieille se rappelle de quelque chose. Une fois, dans l’ambulance, on lui raconte une histoire. Un jour triste aurait mieux convenu, lui dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade. Des gosses armés de 357 qui se tirent dans le ventre des balles argentées pour devenir invincibles. L’un d’eux, le plus jeune, a peur, il  tire en l’air et du ciel tombe un dollar en or percé. Il le met dans sa poche en espérant que ça veuille dire quelque chose et il rentre chez lui, laissant sur le trottoir les corps agonisants de ceux qui ont osé. Il y a là Bill Obson et  Jack Kerouac. L’électrocardiogramme de la vieille s’affole en entendant ce dernier nom, mais l’ambulancier la rassure. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gosse rentre chez lui. Sa mère est assise sur le canapé. Le nez dans sa pipe à crack. La lumière bleutée du poste de télé tranche avec celle de l’extérieur et il fronce les sourcils en lui tendant la pièce. Se faisant, il lui dit un mot comme miracle ou quelque chose comme ça et la femme se fend d’un atroce éclat de rire qui semble ne pouvoir s’arrêter. Le môme se bouche les oreilles, augmente le son, la secoue et la raisonne. Rien ne la fait cesser. Le rire inonde l'espace comme une lave brûlante. Un instrument supplémentaire de ce terrible été qui bouffe les cerveaux. Le gosse sort son flingue et la descend. Le coup le fait trébucher et le dollar roule et glisse entre les lattes du parquet. Un dollar en or tombé des mains de Dieu, paumé à jamais dans un appartement pourri du Lower East Side. Le gosse s’assoit près de sa mère, et s’endort en espérant se réveiller d’un mauvais rêve. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill et Jack. Bill et Jack.  Elle ne se souvient plus de la définition d’invincible. Il faudra qu’elle la demande à quelqu’un. Personne ne saura. Personne ne sait jamais ce genre de choses.

Un jour triste aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombante. On entend les cris des mères. Et le silence des pères passe au dessus des têtes comme des lames volantes. Des armes sans trajets. De ce côté-ci, on s’oblige à la tristesse mais ça emmerde tout le monde. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol.  Le vent frais qui s’enroule sur les épaules et les nuques est une bénédiction, mais personne n’en parle. Les cous se tendent finalement. Les jambes s’allongent sur les marches. Les bras s’écartent. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les persiennes. Et ce qui reste de la nuit pénètre en catastrophe.

 
Par Mary and Co - Publié dans : Yesterday is here
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Dimanche 8 juin 2008 7 08 /06 /Juin /2008 18:22

Au 860 Broadway, un greffier de marque sorti de tôle à l’instant même, se la pète sur les genoux de son avocate, alors que dans les cellules alentours,  les rêves d’évasions des félins dégriffés corrodent le métal. Mais il n’y a pas que des geôles à bestioles à Manhattan. Sur Bryant Park, une fille en anorak est enfermée pour l’hiver dans une boule de neige en plexi. Elle jette des regards assassins aux badauds en maudissant les cinq boroughs new yorkais et le rêve américain. Lorsqu’elle réchauffe ses mains l’une contre l’autre, des paillettes se soulèvent du sol et retombent lentement en étincelant. Un jour glacial, vous m’offrez une écharpe, et  je  sème des brins de laine jusque dans le parc où les moineaux se bâtissent des nids mi-laine, mi-coton. Des mots mystérieux s’écrivent à la lame sur les miroirs gelés de la ville.

Un soir, vous nous entraînez vers le métro, pour nous protéger d’une pluie battante. Mais nous ne pouvons nous soustraire à la ville et remontons rapidement à la surface, où une eau atlantique gifle nos visages durant plus d’une heure. Sur Central Park West, un chien de deux cent grammes, sapé comme un rappeur,  snobe les photographes et finit sa balade hygiénique dans les bras de son larbin qui sort de chez le toiletteur. Le flic de la 66e  rue ignore où il se trouve. C’est une femme. Elle pense que son humanité est morte et se croit invisible. Dans la boutique de  Noël, des figurines dérivent  sur un lit de neige grisâtre qui n’est que de la poussière de septembre. Nous dévorons des pecan bars dans tous les Europa Café de Manhattan, avant qu’ils ne disparaissent, comme a disparu Au bon Pain de l’Empire State. La prison de la ville est un triste bâtiment que je longe tête basse, à cause d’une pluie de larmes qui s’abat juste là. Le Peking rêve de rallier Hambourg et de sa proue transperce les buildings qui ont fait son malheur. Mais il ne blesse que lui et son sang brun se dilue dans l’eau de la rivière. Une fois de plus, Pollock devient mon frère, mon maître et je m’incline devant sa précision. Chaque jour, les prêcheurs haranguent les fantômes sur l’esplanade du WTC, mais la plupart foutent le camp en  haussant les épaules. Mort, c’est mort. Un aigle américain vous vend un cœur de métal, que vous m’offrez sans délai sur le trottoir de la 34e.  Depuis, je ne crains plus que ma vie s’arrête.

 

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Dimanche 1 juin 2008 7 01 /06 /Juin /2008 17:46

Il se demande si c’est une belle journée. Il suffirait qu’il écarte les rideaux pour sans assurer. Mais l’obscurité lui convient. Il le saura bien assez tôt. Quand  le jour disparaîtra avec le sommeil, ou lorsque le désir d’errance l’obligera à mettre le nez dehors. Ça l’emmerde toutes ces choses qui le retiennent ici. Ces détails qui retiennent tous les hommes. L’idée d’un café chaud, il n’en faut pas plus que ça pour remettre à demain la balle dans la tête. À coup sûr, une belle journée, tout juste voilée par un mal de crâne qui l’oblige à froncer les sourcils et lui donne un air menaçant.  Il se ressert un grand verre de cet alcool qu’il n’a toujours pas identifié. Deux flacons pour le prix d’un, ça lui avait suffi. Deux flacons, c’est rien d’autre qu’une clepsydre. Une bonne raison de ne rien foutre pendant qu’ils se vident. Il écarte les bras et étend son corps, jusqu’à ce que ses pieds dépassent du lit. Il penche la tête vers l’arrière et aperçoit le crucifix au mur.  Foutu Christ ! Sa faute à lui, la faute aux blancs et à sa pute de mère qui le fringuait comme une gonzesse parce que les hommes la répugnaient. Mais ça n’avait pas duré.  Elle avait donné un baiser au pavé de la ruelle à même pas vingt cinq ans. Après, l’administration s’était chargée de le fringuer. Comme un basketteur, la plupart du temps. À cause de sa couleur sans doute. Et ça avait duré jusqu’à ce qu’elle le foute à la rue de manière officielle.

A présent,  il pense à sa mère comme à une enfant, parce qu’il est plus vieux qu’elle. C'est une triste gosse. Le détail qui le retient ici.  

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Dimanche 11 mai 2008 7 11 /05 /Mai /2008 17:03

Allez quoi, file-moi de cette bonne vieille came ! Tu sais de quoi je parle. De celle qui éclaircit mon esprit brouillé par ce bon vieux whiskey. Celle qui remonte la rivière jusqu’aux quartiers chauds. Celle qui m’évite de voir que la chair juste née, qui arpente là-bas, prie déjà pour crever. Celle qui me fait apercevoir Dieu dans les églises et ma mère au coin de la rue. Chipote pas pour le blé ! C’est pas la saison. Je te paierai quand le soleil aura d’autres ambitions que de chauffer les richards derrière les vitrines. Au printemps, pourquoi pas. J’aurai des graines plein les poches. T’auras qu’à te pencher pour les ramasser.  Des  graines ailées qui foutront le camp vers le sud où les ancêtres leur préparent déjà des couronnes de fleurs sur une plage de Mazunte et prient pour elles en dessinant des étoiles sur le sable. Allez quoi, file-moi  de cette bonne vieille came ! De celle qui se lève à ma place, qui marche dans mes pas, qui remue mes lèvres. Celle qui arrache les souvenirs comme des fleurs à la volée, qui met des points au milieu des phrases, qui ouvre les arcades divines et sourcilières. Celle qui était déjà bonne pour mon père. Tu sais de quoi je parle. De celle qui connaît l’adresse de la faucheuse.

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Mercredi 7 mai 2008 3 07 /05 /Mai /2008 17:00

 

A l’aube du troisième jour de juin, j’accompagnais un ami à la gare centrale. Sur le quai glacial à cause d’une saison déplorable, un silence gênant s’installa entre nous. Pour le briser, et parce que cette pensée lui vint à l’esprit à ce moment précis, il me dit que les jours qui se déplacent ne sont pas ordinaires. Une fumée translucide s’échappa de sa bouche en même temps qu’il parlait. Ses mots se consumaient comme le combustible d’une machine de transport. Je ne tenais pas à ce que ça m’arrive, alors je ne répondis rien.

Après son départ, face à l’horloge aux quatre cadrans de la salle des pas perdus, je regardais s’évanouir le temps de ma journée ordinaire. 

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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