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Dimanche 31 août 2008 7 31 /08 /Août /2008 21:12

                                                                                                                                                        
Ne rien faire, penser comme en hiver. Dans le parc regarder le manège clos tourner. Ne rien faire. Ne pas s’en faire. Se souvenir de quelque chose. Un objet. Le tenir dans la main. Le serrer. Une pierre. Une pierre ramassée, sauvée de la nature. Déplacée, abandonnée. Ramassée dans l’allée. Une pierre tenue toute une journée. Le manège tourne. Le regarder encore. Des enfants sur des chevaux vivants. Ce qui compte c’est ce qu’ils pensent. Des chevaux vivants. Une prairie. Une ville bâtie dans la nuit à cause de l’or toute proche. Enfouie dans des grottes indiennes. Des cimetières. Des enfants avec des étoiles de shérif en place de leur blason scolaire. Ne rien faire, poursuivre. Peut-être retourner dans le tunnel. Dépasser l’assassin. Une jambe repliée contre la paroi, il tient un livre de prière. La part de Dieu dit-il quand je le croise. Il le répète après que je me sois éloignée. La part des hommes dit-il quand je rebrousse chemin et que je le recroise. Ne pas s’en faire. Penser comme en hiver. La lumière fait un arc de cercle à la sortie de la galerie. Le manège. La pierre dans ma main. Plus chanceuse que moi. Des enfants délaissent leur monture. Se débarrassent de la poussière de la prairie. Voler leurs regards. Traverser, contempler un monde incomplet.  Ne pas s’en faire. Penser comme en hiver. Fermer les yeux. Dans le tunnel des pages déchirées. L’assassin assassine. Rien du tout. Il n’assassine rien du tout. Une pierre. Tenue toute une journée. Le bord tranchant serré. Par erreur. Serrer le bord tranchant des prières par erreur.

Par Mary and Co - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /Août /2008 14:18

Enfants, nous étions forts quand nous prenions du sable dans nos mains et qu’il glissait entre nos doigts pour se répandre sur la surface de l’eau à la manière d’une pluie sèche. Ça ne voulait rien dire pour nous. Nous possédions une île où j’enterrais des oiseaux d’or qui mouraient dans les terres pendant les saisons froides. Une pauvre île avec un trône de granit en contrebas. Enfants, nous courions sur la dune. Avec un sérieux de géomètre qui mesure ses pas. Nous avons toujours couru sur la dune. Du rivage, nous regardions la grande mer et plongions vers Ys transis de froid. Nous avons toujours plongé vers Ys et nagés en frôlant des épaules spectrales. Nous ne craignons rien. Nous attendons que notre père cesse de vivre dans la mort et revienne vers nous.

 

Par Mary and Co - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Lundi 11 août 2008 1 11 /08 /Août /2008 20:48

Un terrain vague. Rien ne s’y passe vu des fenêtres du bâtiment. Il porte un nom. Le bâtiment A ou une autre lettre. Je fais des mots avec. Il s’y passe quelque chose quand je fais des mots avec. Assassin. Si c’est A, c’est assassin. Il ne reste pas beaucoup de mots. Il faut faire avec. Il reste des assassins. Un terrain vague souvent dans le brouillard à cause de la géographie des lieux. Une femme y marche et ses jambes soulèvent de la fumée. Une fumée lourde qui peine à se déplacer. Je ne sais pas dire si c’est joli à regarder. C’est triste. A cause de la femme qui se retourne souvent. Sur son passé. Elle ressemble à un ange qui aurait perdu un organe essentiel. Je ne peux pas dire des ailes les anges n’existent pas. Mais je peux dire un ange. Elle a des yeux fatigués. Je ne les vois pas, mais je les préfère comme ça. Elle pleure souvent, mais pas maintenant. Pas en plein jour. Elle pourrait à cause du brouillard qui la rend peu visible. Mais elle ne veut pas. Le bâtiment n’est pas aveugle. Ni aveugle ni muet. Des cris s’y échappent souvent de toutes sortes. Toute la misère du monde comme dit Martin Markman. Je ne crois pas que ça soit vrai. Manque de place. Il n’en faut pas beaucoup pour déconner, c’est ce qu’il me réplique. Il me montre sa main. Un espace pas plus grand que ça, ça suffit. Un terrain vague. Une femme y marche tout le temps. Et la brume se soulève tout le temps.  Autour, tout va bien. Dans la rue tout va bien. Elle veut l’atteindre je suppose pour faire comme tout le monde. Regarder droit devant et se laver un peu avec le bruit qui tombe sur sa peau comme de l’eau. Mais je ne sais pas quand l’eau douce dissout l’eau salée. Peut-être qu’il existe des goûteurs de rivière qui font des traits à l’endroit ou le sel disparaît et ils les reportent précisément sur des cartes où le bleu l’emporte. Mais rien n’est moins sûr alors je ne sais pas si elle peut se débarrasser de ses larmes. Un terrain vague. Défoncé par endroits. Il ne faut pas compter que j’y marche. Il ne faut pas compter que je marche.  Dans les ornières un liquide marron et des rives vertes. Des rives bien dessinées. Un lac. Au dessus un soleil persistant. Des Pick-up aux portières ouvertes d’où sort de la musique du sud et des jambes de filles. Des corazón chuchotés se cognent au mur parce que j’ai entrouvert la fenêtre et glissent sur le parquet. Ils s’assèchent comme des fruits dédaignés.  Après plus rien. Un terrain vague. Une femme y marche et ses pieds ne touchent pas le sol. C’est une vision d’optique peut-être, mais ce n’est pas sûr. Martin Markman la voit aussi et il a la bouche ouverte comme si il l’avait perdu un os capital de la mâchoire. Quand le vrai soleil passera derrière le bâtiment  B,  je tirerai les rideaux. Je ferai un mot avec.

 

A Co

Par Mary and Co - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Mercredi 6 août 2008 3 06 /08 /Août /2008 18:49

Le soleil balance ses rayons dans la rivière et ils éclatent comme du verre securit sur la surface. Les garde-côtes les dispersent avec leur Zodiac. Ou les ferries avec leurs énormes coques. Une ligne écumeuse sépare un moment les éclats puis ils se rejoignent formant une traînée étincelante, une marée aurifère ballottée par le rythme du trafic. Le trésor de la cité des idiots. La vieille secoue la tête. La nuit le fera disparaître. Il tombera dans un ciel sous pression. Un ciel si profond qu’il n’est pas utile de posséder d’yeux pour y circuler. Et l’envers de la ville envahira l’onde et un terrain vague en place de New York. Il faudra bientôt marcher la tête en bas. Les cheveux ondulant comme des algues brunes.  Protéger le contenu de ses poches. Pour le moment, la vieille ne s’inquiète pas plus que ça. Elle regarde le trésor dériver. Il effectue des demi-cercles, parfois aspiré par des courants locaux, puis il remonte, propulsé par des flèches liquides. Ses cristaux en ornent les pointes. La nuit sera pénible. Tout le sang dans la tête et des fourmis aux quatre membres. Pas la faute à l'alcool. La misère n’a pas tous les vices.  Pas la faute à la faim. Pas la faute aux marches forcées. La nuit est toujours une mauvaise chose. Il faut nager à l’aveuglette jusqu’à ce que la ville se remette à l’endroit. Personne ne marche sur l’eau. Mais certains racontent qu’ils y parviennent guidés jusqu’au matin par un sentier flottant bordé d’insectes ou de fleurs fluorescents.  Mais ils suffoquent comme les autres quand on les retrouve transis de peur, violets, blanchâtres, presque morts, recroquevillés dans l’entrée d’un drugstore illuminé et bruyant. C’est autre chose, se défendent-ils, pas ce qu’on croit. Personne ne marche sur l’eau. Pas plus dans les livres sacrés que dans les contes pour enfants. Ça veut sûrement dire quelque chose, mais quoi ? Pour l’instant, le jour est bien ancré. La ville bien ancrée. La vieille s’en assure tout de même. Le soleil est là pour un moment. Peut-être même qu’il ne partira plus. Il étale son trésor avec vanité sur la nappe aqueuse empêchant la cité de plonger. Empêchant les reflets. Le jour pour de bon. Malgré cette pensée, elle serre les poings au fond de ses poches pour retenir ce qui pourrait en tomber. Un réflexe. Un rituel peut-être bien. La différence c’est que le jour pour de bon n’y changerait rien. Elle secoue la tête. Les heures claires, les heures sombres, ça n’est que du vent. Le trésor à portée, le jour à volonté, il ne lui est même jamais venu à l’idée de s’en emparer.  À personne. Le jour à volonté, du vent. Un vent du tonnerre de Dieu. 

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Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /Juil /2008 15:50

Il tombait du ciel des morceaux d’étoiles minuscules. Personne ne les voyait à part Hermann Barrel qui voyait toujours un tas de choses en sortant du pub. Il arrivait même qu’il voie des choses étranges avant d’y entrer. Et c’était pour les oublier qu’il s’accoudait pour quatre heures au moins au comptoir. Il finissait encerclé par une armée de bouteilles de Bud parce que le barman ne débarrassait jamais les alcooliques de leurs cadavres. Il était aux AA depuis douze ans et s’était mis en tête de faire prendre conscience à ses clients des dégâts occasionnés par leur consommation abusive. Hermann s’en foutait des dégâts. Il était ravagé. Une expression qu’il appréciait. Ca lui rappelait sans trop qu’il sache pourquoi une lande irlandaise. Ravagé comme une lande irlandaise.

Les Particules d’étoiles tournoyaient et échouaient sur le sol. Aussitôt emportées par le vent d’ouest qui ne faisait pas de différence entre elles et de la vulgaire poussière. Elles repartaient donc, contre leur gré, dans l’espace mais moins haut cette fois. Puis elles retombaient quelques mètres plus loin, et se noyaient dans une plaque d’huile, ou une flaque d’eau. Hermann était désolé pour elles. Il gueulait qu’on devait en sauver quelques unes et s’agenouilla pour fouiller délicatement dans la flotte graisseuse, ou l’urine, qui sait. Ses potes l’abandonnèrent. On les entendit rire et parler fort jusqu’à ce que leurs voix soient étouffées par une sirène et par la distance. Les mains d’Hermann scintillaient. Il admirait les minuscules grains lumineux la bouche ouverte et il chercha vaguement ses compagnons du regard pour leur faire profiter du prodige. Il ne s’étonna pas qu’ils ne fussent plus là. Pas sûr qu’il sache qui ils étaient. Il y avait Elliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’avait quitté depuis peu. Il ne pouvait être ailleurs qu’au pub. Mais les autres types, trou noir.

Il pensa à la femme d’Elliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Elle était convaincue qu’il y avait une part de Dieu dans chaque chose et chaque être. De fait, elle bénissait le moindre hamburger et manger à sa table prenait des heures.  Quand elle fut persuadée qu’il n’y avait aucune touche divine à l’intérieur de son mari, elle fit venir un prêtre pour qu’il en fasse le constat. Ce qu’il fit car elle lui avait, avant toute chose, promis un don conséquent et qu’Elliott rentra ce soir-là plus saoul qu’il ne l’avait jamais été. Le prêtre dit que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il rajouta que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent au sang de Lucifer. Une connerie de ce genre-là. Par acquis de conscience, il rappela tout de même à la femme d’Elliott le pour-le-pire, auquel elle rétorqua que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui tendit un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu hocha la tête en le pliant en deux. Il saurait s’arranger avec sa conscience.

Hermann Barrel regardait les grains s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il savait bien que ça n’était que des particules ferreuses. Des restes de limaille. Ou même rien. Ses mains sentaient la pisse de chien. Une odeur familière parce qu’il avait un clébard, Gas-oil. Une saleté de bête qui se soulageait systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble, après s’être retenue pendant plus d’une heure dans le parc à chiens. Un mystère.

La nuit touchait à sa fin. De nouvelles odeurs qui n’appartenaient qu’au matin se diffusaient dans l’air. Elles s’échappaient des bouches d’aérations des restaurants.  Le café, les grills qu’on graissait. D’autres odeurs.  Des moteurs diesel mal réglés, garés en double file et des relents de cigarettes tenues par les lèvres des livreurs encore endormis. On disait que Manhattan ne dormait jamais, mais ce n’était pas vrai. On y dormait selon son rang, son degré de perdition, la nuit ou le jour.

L’aube serait bientôt là.  Il fallait filer. Hermann serra son poing. Il savait que les étoiles ne tombaient pas en lambeaux du ciel. Que rien ne tombait en lambeaux du ciel. Ça n’arrivait qu’aux hommes. A ras le sol. Ravagés comme une lande d’Irlande. Il serra plus fort pour qu’une particule d’astre entre dans sa chair. Il l’imagina plonger dans son réseau sanguin et naviguer au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pensa que la femme d’Elliott serait heureuse de constater qu’il possédait en lui une part divine. Puis il pensa qu’elle ne verrait rien du tout.

Quand il rentra chez lui, alors que le jour pointait, Gas-oil lui sauta dessus comme à l’accoutumée et renifla consciencieusement son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Hermann était sûr qu’il était capable de reconstituer son itinéraire. Puis le chien lécha une goutte de sang séché qu’il avait dans la paume avant d’aboyer et de frétiller devant la porte pour aller pisser dans le hall.

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Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /Juil /2008 16:58

On dévalait la rue et bientôt la déclinaison de la pente s’empara de nos corps. La seule façon de ralentir notre course fut de s’agripper aux épaules de celui qui nous devançait. George Bailey était en tête comme toujours. Ses bras moulinaient l’air ridiculement. Il riait en criant et ça donnait quelque chose d’étrange. Un son qui nous pénétrait, que l’on reproduisait et qui nous entraînait aussi sûrement que la course. J’ai cru à certains moments que les pieds de Bailey ne touchaient pas le sol. Cette putain de rue n’a pas de fin, gueulait-il entre deux quintes hystériques. Le soleil fit ce que nous attendions tous, il se cala entre l’est et l’ouest de la rue. Les yeux fermés, on ressemblait maintenant à des danseurs fous. On se cognait à des tas d’obstacles. On rebondissait, trébuchait, tournoyait. Et le sang de nos écorchures parsemait la chaussée. Des insultes, des plaintes parvenaient jusqu’à nous, et enfin des pas plus lourds se calèrent sur les nôtres. De plus en plus nombreux.  Des bottes ferrées inutilement véloces car la rivière nous avait rejoint. Verte ou marron. Acide et gelée. Comme les morveux de la piscine municipale, on trépigna sur la rive en poussant des cris tour à tour stridents et rauques puis on plongea quand Bailey donna le signal. Sans états d’âme, en se frappant la tête ou le torse avec nos poings fermés. À notre étonnement, l’eau saumâtre n’était qu’une couche de surface sous laquelle la rue se poursuivait. La lumière solaire en plein milieu nous obligea à plisser les yeux. Je vous l’avais dit, s’époumona Bailey en secouant la grille descendue d’un marchand de primeurs. Je vous l’avais dit ! La rue n’a pas de fin pour les fils de New York.

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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 /07 /Juil /2008 18:25

Il ne se souvenait plus très bien de ce qui s’était passé cette nuit. La première chose qu’il fit en se levant fut de compter son argent. Un dollar. Divisé en quatre quarters. Du métal. Que du métal. C’était pas bon signe. Ça lui revenait par bribes. Il était parti faire un billard chez Maddy, juste pour la voir, elle et ses grosses fesses dures comme une roche de granit. Il avait joué contre un argentin qu’il avait surnommé Emilia pour l’emmerder. Et parce que l’autre lui avait fait un clin d’œil plus tôt dans la soirée. Sûrement pas exprès. Un mouvement involontaire juste quand il se tournait vers lui.
 Bon sang ! Un dollar. Le sud-américain l’avait plumé, et il ne se souvenait pas comment. Il se rappelait seulement d’une énorme liasse qui déformait la poche de son pantalon pas plus tard que dans l’après-midi d’hier. Il la tâtait de temps en temps, comme il aurait pu se tâter les bijoux de famille. Avec fierté et pour s’assurer que c’était toujours là.  Trois cent dollars, pas moins, qu’il avait roulé, puis finalement plié en deux et retenu avec une pince à billets acheté pour l’occasion. Avec le blason du Fire Department collé dessus. La pince à billets, il en rêvait depuis toujours. Son père en avait une décorée d’une pin-up. Quand il en hérita, la fille n’avait plus de jambes et avait subi une mammectomie bilatérale. Il l’avait balancé. Pas à cause de l’ablation des seins, mais parce que son père était un salopard et qu’il ne voulait rien garder de lui.
L’argentin riait fort. Ça lui revenait maintenant. Ses lèvres s’étiraient sur les côtés comme de la matière élastique, découvrant deux rangées de dents en céramique, serrées, luisantes et un son métallique sortait de sa gorge. Comme s’il secouait un sac de clous avec sa glotte.
Il tenait les quarters dans sa main. Pas de quoi boire, ni se nourrir. Il se réfugia dans une ruelle et s’accroupit contre la benne d’un restaurant. Une odeur d’épluchures et de viande avariée lui donna la nausée, mais il ne bougea pas. Il attendait que les larmes lui viennent. Elles ne tardèrent pas. Il suffisait qu’il desserre le poing et aperçoive les pièces pour qu’elles redoublent. Il pensa à Maddy. Il pensait toujours à une femme dans ces moments-là. Et c’était pas glorieux. Pas digne d’un homme de vouloir autre chose d’une pute que de baiser. Paroles paternelles. Il s’en foutait. Il allait la retrouver avec son dollar divisé en quatre, et quelque chose allait se passer. Elle glissera les pièces dans son soutien-gorge et on entendra quatre petits clac métalliques quand elles tomberont sur le plancher après avoir traversé le mont charnel de son ventre. Trois petits clac, en réalité. Car un des quarters n’était pas monnayable. Celui qui était peint. Un truc de collection qu’il gardait pour lui, quoi qu’il arrive. Il s’était fait une idée précise de la question. Ceux qui peignaient les quarters possédaient de minuscules pinceaux, qu’ils trempaient dans de minuscules boites de peinture. L'oeil gauche ou droit devenu énorme à force de rester penché au dessus de la loupe d’horloger.  Ils peignaient la nuit, près d’une lampe spéciale dont la lumière n’attirait pas les ombres. Au matin des dizaines de pièces peintes étaient étalées sur l’établi. Ils les mettaient dans leurs poches où elles se mélangeaient à celles qui n’étaient pas décorées. Et on pouvait croire que tout ça était inutile et sans valeur.  Mais c’était faux, parce qu’un quarter peint valait plus que trois qui ne l’étaient pas.
Maddy ouvrit la porte et s’écarta pour le laisser entrer. Elle ne dit pas un mot. Il ne l’avait pas souvent vu à la lumière du jour. Elle était superbe, en vérité. Plus que ne le laissait supposer l’éclairage plongeant de sa salle de billard qui lui appesantissait le visage, lui donnait une expression de lassitude. Silencieusement, elle le conduisit jusqu’à la cuisine où elle noya un sachet de thé dans une tasse d’eau bouillante. Puis elle s’assit sur le rebord de la fenêtre et but par petites gorgées sans le quitter des yeux. Entre elle et lui, une table carrée sur laquelle était posée, parmi des objets hétéroclites, sa pince à billets. Sa pince à billets, serrant ses trois cent dollars. Il en était sûr. À vue d’œil, il n’en manquait pas un. L’argentin l’avait plumé et Maddy avait plumé l’argentin. Si tu reconnais quelque chose qui est à toi, prends-le, et va-t’en, lui dit-elle, avant de se tourner vers la rue. Après un court instant d’hébétude, il s’empara de la liasse puis quitta l’appartement avec la sensation qu’une flamme le poursuivait et lui léchait la colonne vertébrale. Dans la rue, il reprit son souffle et palpa sa poche avec un geste virile. Tout y était.
Sur la table, Maddy trouva un quarter peint à la place de la pince à billets et parut satisfaite.

 

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Samedi 5 juillet 2008 6 05 /07 /Juil /2008 18:31

Les hommes portaient des blocs de pierres et des barres de métal à bout de bras. On ignorait où avait débuté leur cortège. Leurs muscles tremblaient, prêt à se rompre sous le poids inhumain de leur fardeau. Mais ils ne bronchaient pas, absorbant la douleur en fredonnant des kyrié eleison au travers de leurs lèvres mi-closes. Ils atteignirent enfin la rivière et lâchèrent leur charge sur les quais avec soulagement. Certains, épuisés, en profitèrent pour mourir. Ils frappaient du pied le bois de la jetée et le son remontait jusque dans leur cœur, puis ils s’asseyaient contre un mur et s’éteignaient, la tête rejetée à l’arrière.  Les autres les pleuraient un moment. Ils prononçaient à voix haute le nom de leurs parents, celui de leurs enfants. Et s’ils n’en avaient pas, ils leurs inventaient un fils et une fille pour que leur descendance soit assurée dans l’au-delà. Quand ils n’éprouvèrent plus de tristesse, ceux qui restaient reprirent leur charge et avalèrent de grandes gorgées d’air avant de pénétrer dans l’eau à la jonction des deux rivières. Les croyant noyés, on cessa rapidement de scruter la surface. À la lune de mai, ou de septembre, ils réapparurent sur la rive de Manhattan. Et l’on en vit d’autres sur celle de Brooklyn. Alignés sur deux rangs, de part et d’autre de la rivière, ils tiraient sur de gros câbles d’acier, s’arrêtant souvent pour reprendre leur souffle et soigner la paume de leurs mains ensanglantées. Enfin ils émergèrent une première arche ruisselante, gigantesque. Ses deux ogives pointées vers le ciel aux cent dieux de New York. Et lorsque la deuxième arche s’érigea, faisant surgir le tablier, on oublia sur l’heure le temps où le pont de Brooklyn n’existait pas.  Les hommes entrèrent de nouveau dans la rivière, sans faire provision d’air.

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Samedi 28 juin 2008 6 28 /06 /Juin /2008 16:13

Ellen Providence avait emménagé dans l’immeuble à l’automne 1989. Elle était si maigre que les autres locataires ne tardèrent à la surnommer la fille-qui-a-le-sida. Et quand ils la croisaient, ils se mettaient la main devant la bouche. Elle ne s’en offusquait pas. Mais, souvent dans l’ascenseur bondé, elle toussait bruyamment en se raclant la gorge. Les voisins s’écartaient d’elle imperceptiblement, se collant aux parois bois ées. Une fois dans la rue, elle s’autorisait à sourire de son manège.

Ses cheveux  tombaient sur ses épaules, mais sans légèreté. Ils étaient secs et la couleur variait avec la lumière. L’été, plutôt roux. Elle portait des Jeans sans ceinture qui glissaient au dessous de sa taille. Elle les remontait à la manière d’un homme.

Trois mois après son arrivée, elle n’avait encore adressé la parole à personne. Et cela contribua à en faire le sujet de conversation principal dans les couloirs, ou sur les marches d’escaliers. Ils avaient d’abord dû se mettre d’accord sur son âge. Ils y parvinrent en décembre. Aux alentours de trente-sept. Elle se droguait à coup sûr et n’était pas américaine. Anglaise, peut-être. Ils optèrent finalement pour la nationalité française, lorsqu’elle passa en boucle, des jours durant, une chanson dans cette langue. Emily Dobbs, du 23B, reconnut immédiatement la voix de Barbara. Elle l’avait vu en concert à l’Olympia de Paris en février 1969.  Elle s’empressa de convier les autres pour un thé et leur narra dans le détail cette soirée ou la femme en noir détruisit sa santé pour de bon. Sa voix, leur raconta-t-elle nerveusement, était si belle qu’elle perçait les esprits et les corps. Elle fit pénétrer dans son cœur une espèce de vibration qui n’en était jamais sortie. L’organe se fatigua très vite, son mariage fut rompu, sa vie brisée et la pauvreté l’obligea à des actes qui l’emplissaient encore de honte et de remords. On écoutait d’une oreille son récit pour le moins stupide, en s’empiffrant de brownies au caramel et noix de pécan, sa spécialité. Puis, très vite Ellen Providence revint sur le tapis. Et la soirée devint tout de suite plus animée.

Le lendemain matin, Emily Dobbs s’effondra sur le parquet de sa chambre. Foudroyée par une crise cardiaque. Son corps chuta lourdement et le bruit alerta les locataires du dessous. La voix de Barbara déserta les couloirs.

Les voisins présents se réunirent dans le hall pour être là quand les pompiers descendraient la civière.  Mais le corps était emballé dans un sac de plastique noir et ils ne cachèrent pas leur déception. Un secouriste leur proposa d’ouvrir le body bag. Tous se précipitèrent sur le cadavre. Le silence se fit.  Chacun possédaient ses propres raisons à cette observation morbide. Finalement ils conclurent, en haussant les épaules, que ça n’était pas si effrayant. Il y en eut forcément une pour dire : on dirait qu’elle dort. Le zip de la fermeture-éclair que l’on remonte mit fin à l’étrange séance. Ellen Providence ne s’était pas montrée.  

Trois jours plus tard, elle quitta l’immeuble après avoir rempli de ses affaires le coffre d’une Honda de 88. Elle partit en laissant la clé à l’extérieur. C’était sans doute convenu avec la gérante. Mais celle-ci ne vint pas la récupérer. Une aubaine pour les voisins qui pénétrèrent le soir venu dans l’appartement. La lumière de la rue formait des flaques carrées dans le large salon et s’étalait comme un lai de papier peint glissant le long du mur.  Peu de meubles. Un canapé, une table basse, une étagère courant sur tout un pan, un poste de télé en bois laqué. Dans la chambre, un lit, une armoire en plastique mou et une table de nuit côté gauche. Des réclames encadrées. Les cars Greyhound, les cigarettes Chesterfield… Sur la cuisinière, un trente-trois tours de Barbara. Ils se le passèrent de main en main, comme un objet précieux, ou tout du moins mystérieux, en s’étonnant qu’Ellen Providence l’ait oublié, tant il avait l’air de compter pour elle.

Elle ne l’a pas oublié, pensa alors Rose Miller. Elle l’a laissé là, en évidence. Comme une arme du crime. C’est ce que font toujours les tueurs à gage.

Rose lisait des romans policiers depuis ses douze ans. Elle voyait des assassins partout. Cela lui avait d’ailleurs valu un séjour prolongé dans une maison de repos du New Jersey. C’est parce qu’elle en gardait un très mauvais souvenir, qu’elle n’exposa pas sa théorie aux autres. Mais Ellen Providence avait bel et bien assassiné la locataire du 23B, d’une crise cardiaque.


Providence -Chapitre 2

Par Mary and Co - Publié dans : Providence - Communauté : New York City Art
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Mercredi 25 juin 2008 3 25 /06 /Juin /2008 18:24

Souvent les oiseaux en pleine vitesse vont cogner aux parois de verre des buildings, n’y voyant que la poursuite du ciel. Sonnés, ils dégringolent en tourbillonnant comme des toupies.  La main du vent qu’ils génèrent dans leur chute, s’amuse à froisser leurs ailes molles. Elle les tord et leur vole parfois une plume ou deux qu’elle regarde naviguer dans un courant d’air chaud.  

La vieille s’arrête un instant de parler. De la poche de son Trench, elle sort une petite boite de métal carrée qui contient une dizaine de mégots. Elle les observe durant un moment, les poussant délicatement du doigt, pour les aligner, et les palpe légèrement pour mesurer leur contenance en tabac. Finalement, elle choisit le plus petit. Trois bouffées, pas plus. L’enfant se demande si elle osera mettre à sa bouche ce tube de papier jauni par la combustion et carbonisé à l’extrémité. Il se penche en avant, les mains entre les cuisses, pour l’observer, mine de rien. Malgré lui, un air de dégoût s’affiche sur son visage. Deux bouffées, plus une qui brûle les doigts de la vieille, mais elle ne l’abandonne ni au vent, ni à la semelle de sa chaussure.

Bien qu’il soit assis à l’extrémité du banc, les jambes de l’enfant n’atteignent pas la terre enneigée de l’allée, alors en attendant la suite de l’histoire, il y dessine mentalement un dragon et un super héros en armure souple de titane qui le pourfend. C’est un dragon industriel. Le modèle TH 544 BAC équipé d’un logiciel de reconnaissance olfactive. Mais le héros porte un collier en Pierre d’Athysse qui le rend inodore et le monstre ne le sent pas arriver. D’où le coup de sabre qui le foudroie direct. Il s’effondre. Quelques statues alentour sont renversées et une faille s’ouvre juste sous son corps. Le garçon s’étonne que les promeneurs passent à travers cet énorme cadavre qui gît à présent sur le Mall, comme s’il était immatériel.

La vieille toussote. Et les oiseaux alors ? lui demande précipitamment l’enfant, après un fulgurant voyage pour revenir  de ce côté-ci du monde.

On raconte qu’ils reprennent toujours leurs esprits à quelques mètres du sol, et qu’ils repartent vers les cieux d’un seul coup d’ailes. Sauf quand ils en décident autrement. Mais ça n’arrive jamais. La vieille se tait. Elle attend l’inévitable pourquoi ? qui ne vient pas. L’enfant est distrait car il lui semble que le dragon a bougé. Juste un frémissement le long de sa fabuleuse crête. À surveiller. Pourquoi ? demande-t-il enfin sans quitter l’allée des yeux.

Parce que les oiseaux n’existent que dans notre âme, lui répond la vieille. Pourquoi les ferions-nous mourir ?

Comprend pas, lui dit le garçon en sautant du banc. Puis il lui fait un signe d’au revoir et se met à courir dans l’allée en contournant, à quelques pas de là, un obstacle invisible.

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