Personne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, dit le vieux au
serveur qui n’a pas attendu sa commande et lui sert son éternel whiskey du matin. C’est sa phrase du jour. Le barman pose le verre en regardant ailleurs pour montrer qu’il se fout de ce bavardage
de vieillard sénile. Il soupire. Il avait espéré qu’aujourd’hui soit un jour différent, mais c’est exactement comme hier. D’abord le vieux, puis viendront les deux flics du premier district qui
se planquent derrière le pilier pour ne pas être vus de la rue, la vendeuse de Foot Locker, deux ou trois chauffeurs de Limousine, Tommy Mayer qui vient préparer ses paris, les touristes qui
discutent le pourboire. Et ça sera comme ça jusqu’à la fin. Personne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, répète le
vieux en montant d’un ton et en jetant un billet de dix dollars sur le comptoir pour obliger l’autre à s’approcher.
- C’est peut-être qu’y en a pas, lui lance le serveur de l’autre bout du bar. Y en a pas toujours, rajoute-t-il en s’avançant finalement pour attraper l’argent.
Le vieux hausse les épaules. Il y a forcément un jour plus important que les autres. Un jour qui baigne dans une lumière bleu pâle. C’est comme ça qu’il le voit. Un jour de jeunesse bien sûr. Un jour de jeunesse où la couleur de la chair féminine envahit la rétine de manière définitive. Un jour de jeunesse parce que ça laisse le temps de souffrir, si c’est comme ça que ça doit tourner. Un jour où l’on s’engage dans l’armée, où l’on salue négligemment son père et qu’il meurt dans l’heure. Un jour où une certaine musique pénètre l’âme. Une odeur, une phrase, un geste. Un jour de bonheur, de naissance. Ce jour qui transforme tous ceux d’avant, et qui nous fera vivre mieux ou pire. Il y en a toujours un. Dans la plus insignifiante des existences.
Les deux flics entrent et s’assoient derrière le pilier. Le serveur soupire. Ils posent leur casquettes à pointe sur les chaises d’à côté et se frottent les mains en souriant béatement. Ils parcourent le menu, mais commandent exactement la même chose que les jours d’avant. Deux Double-eggs avec du bacon et des pancakes.
- Y en a toujours un, martèle le vieux, à chaque fois que le serveur passe près de lui. Un pour chacun d’entre nous.
Tommy Mayer entre, le cellulaire collé à l’oreille. Il s’énerve dans un espagnol approximatif contre un mauvais payeur ou un mauvais perdant. Possible aussi qu’il n’y ait personne à l’autre bout. Il salue les flics de la tête et se vautre sur le bar. Il ferme son portable bruyamment et commande sèchement un café latté.
Le serveur sait qu’il y a quinze pas du comptoir à la porte. Il les compte
chaque matin. Il y a un jour pour chacun d’entre nous. Quinze pas. Un jour. Il tente un calcul parfaitement aléatoire. Parfaitement stupide.
Quinze pas. Un jour. Quinze plus un, seize. Il est dehors.
Photo :"City Square " scuplture d'Alberto Giacometti, 1948
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CHRONIQUES NEW YORKAISES 


Un jour triste aurait mieux
convenu. Un enterrement dans le quartier. Des costumes noirs froissés, sortis

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