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Vendredi 10 février 2006 5 10 /02 /Fév /2006 16:13
C’est le jour où j’amène les gosses à l’école. Je peux seulement imaginer la peau lisse de leurs mains minuscules, à cause des cordes du National qui ont durci le bout de mes doigts. Ils marcheront à mes côtés en faisant de grands pas qui entreront dans les miens et  me regarderont de temps en temps en tirant sur leur nuque, jusqu’à se péter les vertèbres, parce que je suis une géante avec une grosse voix masculine et que c’est comme ça que me regardent les gosses ; par en dessous. Et puis je sourirai et mes dents cassées vont les faire se marrer. En fait, pour eux c’est le meilleur moment et aussi quand je m’agenouille, enserre leurs épaules et commence une phrase par : « Mon ami…» La suite, ils s’en foutent. Il n’y a que ces deux mots qui leur importent. Parce qu’on ne les prononce jamais ou alors quand tout part en vrille.
C’est après que j’ai dit ça qu’ils deviennent noirs comme moi. Juste quand la porte à deux battants de l’école se dilue le long de la slide et que je les rêve courants dans le couloir peint en bleu pâle jusqu’à mi-hauteur.
 
Washington Square, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Samedi 31 décembre 2005 6 31 /12 /Déc /2005 18:42
Lors des sorties éducatives de son enfance, on lui avait expliqué le symbole de la statue, mais quand même, Roosevelt, malgré son amitié envers tous les peuples, avait sept pieds d’avance sur la nation africaine et indienne.
Ça l’a troublé, alors elle est entrée dans le Park. Littéralement, pour se rafraîchir les idées. Mais la sensation d’être poursuivi par un spectre du vieux continent persistait. Elle s’attardait sur les détails pour que ça passe. Le ciel, par exemple, qui était comme le Pacifique inversé et déboussolé, sans reste d’écume. C’était idiot. Elle en aurait ri, si au même moment, elle n’avait pas posé sa main noire sur la pierre blanche du Bow Bridge. Une main lourde d’histoire dont les gestes appartenaient à tous les nègres morts ou vifs. Elle se demandait quel esprit avait pu inventer un mot si criminel.
Marcus Garvey avait péri en Angleterre. Les rêves sont des rêves. Heureusement, cette pensée la traversa.
Et aussi que Manhattan est une ile, enfin presque. Il était temps de s'en souvenir.
 
 
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Mercredi 21 décembre 2005 3 21 /12 /Déc /2005 20:38
Ceux de l’Empire montaient un étage par jour de charpentes. Il arrivait qu’on ne voit pas l’avancée de leurs travaux à cause du brouillard givrant, ou du vent qui nous brûlait les yeux. Ouais ! mais quand même, j’étais le meilleur attrapeur de New York. Chaque minute, un rivet finissait sa course dans ma boîte métallique. 8 Heures par jour. Près de 480 pièces d'acier chauffées au rouge.
 "Qui se plaindrait de vivre dans un champ de criquets ?" C’était le leitmotiv d’Hermann à chaque fois qu’il mettait en marche le marteau-riveteur. Le soir, il ne pouvait plus bouger les bras et nous demandait de répéter chacune de nos phrases, en poussant un énorme quoi ? qui faisait se retourner tous les assoiffés du pub. Il avait un souffle permanent dans les oreilles, qu’il tentait d’évacuer en secouant la tête comme le font les chats.
Je savais qu’il faudrait redescendre. Pas comme nous le faisions chaque fin de journée. Définitivement. Je n’y pensais pas la plupart du temps, sauf pendant la pause. Je ne me l’imaginais pas trop, mais un jour le Chrysler aurait une porte. Une gigantesque porte en cuivre ou dorée à l’or fin. Un lobby de marbre rose d’Italie ou rouge du Maroc avec des sculptures commandées en Europe, des peintures murales et du bois du Japon ou de Cuba pour la marqueterie…
Une porte qui remettrait les choses à leur place, les êtres à leur niveau. Je n’y pensais pas trop.
Mais j’entendais les coups donnés sur le métal du Vertex. Trente tonnes d’orgueil, dissimulés à ceux de la Bank of Manhattan et qui se dresseraient bientôt comme une flèche menaçant Dieu lui-même et désignant le perdant de cette course vers le néant.
J’y pensais parce que je ne pouvais plus comprendre l’enfer à cause du temps passé ailleurs.
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Jeudi 15 décembre 2005 4 15 /12 /Déc /2005 21:08
146 Central Park West, comme Rita Hayworth. C’est l'adresse qu'elle donnait à  ses rencontres nocturnes, sous la lumière bleue qui tombait en cercles étudiés sur le bois du comptoir. Elle répétait une seconde fois, 146 Central Park West, autant pour s’en imprégner que par crainte que l’homme n’ait pas entendu.  Mais aussi, parce que la première fois était toujours hésitante. Quelque chose dans la voix trahissait le mensonge.
Bah ! raconter des craques, c’était comme de mettre une olive dans un cocktail, ça ne rajoutait rien, mais ça changeait tout.  C’est surtout qu’après, elle se métamorphosait. Ses mains ne tremblaient plus et elle pouvait se trouver jolie si, par hasard elle se croisait dans un reflet ou un miroir du bar.
Elle n’était pas dupe, en locataire des San Remo, elle n’était pas crédible. On était à New York, il y avait des codes. Mais les hommes avaient assez à faire à deviner son âge. Ils finissaient toujours par maudire les éclairages faibles, avant de se maudire eux-mêmes. Plus tard, lorsque l’alcool l’aura dépouillée de ses manières empruntées, ils chercheront le meilleur moyen de s’en débarrasser.
Mais pour l’heure, son rêve, lancé dans l’espace, ralentissait le travail des acides.
 
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Lundi 12 décembre 2005 1 12 /12 /Déc /2005 21:23
Il devait être cubain. C’est ce qui lui vint tout d’abord à l’esprit, parce qu’on parlait beaucoup de la Havane dans les médias, à cause de la crise des Fusées. De toute façon, ces Sud-américains se ressemblaient tous. Pour la plupart, des gens de service qu’elle commandait sans lever les yeux. C’était la première fois qu’elle en détaillait un avec précision. Mais celui-là c’était différent. Il n’était ni serveur, ni chauffeur, ni fleuriste, ou dieu sait quoi ! Il déambulait dans la salle de bal avec une élégance toute bostonienne. Il serrait la main de ses semblables en leur empoignant l’avant bras de sa main libre, comme le font les hommes d’influence, et s’adressait aux femmes en baissant les yeux, la voix. Alors qu’il leur murmurait des compliments, un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, qu’il n’adressait qu’à lui-même. Un réflexe, en quelque sorte, inspiré par son esprit de conquête. Un rictus de satisfaction, de possession future ou passée, elle ne sut pas le dire. Cela la dérangea. Elle l’aurait préféré moins…expérimenté.
Elle n’osait pas s’avouer qu’il était le seul homme abordable. Elle savait tout ce que l’on doit savoir. L’argent, le pouvoir n’étaient rien sans une naissance géographiquement décente. C’est cette faiblesse qu’elle utiliserait quelques heures durant, sans ignorer qu’il s’agissait là d’un moyen de séduction affligeant. 
Lorsqu'elle l’aborda, le Cubain fut moins loquace qu’elle ne l’aurait pensé. Il ne se vanta pas de posséder la moitié de Manhattan, ni d’avoir fait fortune dans les roulements à bille. Il jouait avec une croix en or qui parait son cou. Elle détestait cette tradition des catholiques qui consistait à porter un instrument de torture en pendentif.
La salle de bal se vida peu à peu, puis le lobby fut envahi durant les quelques minutes nécessaires à l’arrivée des Limousine.
Devant les ascenseurs, il se tenait à côté d’elle, et dessinait des demi-cercles invisibles, de gauche à droite, puis de droite à gauche, sur le sol avec la pointe de sa chaussure, comme font les enfants qui attendent devant la porte du proviseur. Elle pensa à une timidité de circonstance.
Quand l’ascenseur arriva et que la porte de cuivre s’ouvrit, il attendit qu’elle entre dans la cage mais ne la suivit pas. Il lui fit face quelques secondes, lui jeta un regard vide. Enfin, c’est ce qu’elle crut voir ; une expression dénuée de sentiments ou de ressentiments qui devait la poursuivre le restant de sa vie.
 
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Samedi 10 décembre 2005 6 10 /12 /Déc /2005 20:57
Le lendemain, ils l’entouraient toujours. Ils se tenaient debout derrière elle, à tour de rôle. Les mains posées à plat sur ses omoplates, avec une crispation au niveau des phalanges, car ils  rêvaient de la secouer afin qu’elle montre des signes en rapport avec la situation. Merde ! des larmes, des cris, des trucs hystériques que font les gonzesses dans ces cas-là ; s’arracher les cheveux, implorer la Sainte Trinité…Elle venait de perdre un gosse, putain !  Quelquefois, ils se massaient le bout des doigts pour en ôter la tension.
Elle se tenait comme un homme, assise jambes écartées, les coudes sur les cuisses, la tête penchée sur sa propre épaule. C’était une manière de se réconforter, car personne n’y avait songé. Remarque, ça ne marchait pas. Lorsque sa joue toucha la peau, elle eut immédiatement envie de mourir. À certains moments, tout ce qui rappelle le bonheur est insupportable.
Une femme contre la fenêtre égrenait un chapelet en remuant les lèvres depuis un moment. Elle ne la distinguait pas, mais savait que c’était sa tâche dans de telles circonstances.
Puis on frappa à la porte. Les hommes quittèrent la pièce. Il y eut quelques bruits ; des meubles que l’on déplace et des voix étouffées.
Quand ils revinrent, la nuit était tombée. Ils ne la touchèrent plus, la regardaient de loin. Leurs orbites noircies par l’obscurité.
Quand la femme au chapelet alluma une lampe, tout le monde s’éclipsa rapidement, car les rayons de lumière dévoilèrent soudain leur impatience à reprendre des activités plus terre à terre. Ils reniflaient, replaçaient une mèche de cheveux, se grattaient le menton, cherchaient du regard leur manteau dans la pièce.
Plus tard, lorsqu’elle fut seule et assurée que personne ne viendrait plus, elle alla mettre un coup dans le climatiseur. Elle détestait le sifflement qu’il émettait à certains moments. Puis elle sortit sur l’escalier de secours, fumer une cigarette.
Elle fredonna California dreamin’.  La version de Mélanie Safka lui vint immédiatement à l’esprit. À cause du ton qu’elle employait pour dire qu’elle serait en sécurité à L.A. Comme si elle n’y croyait pas.
 
 
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Jeudi 8 décembre 2005 4 08 /12 /Déc /2005 20:35
C’était l’arrivée d’une saison franche. L’été parce que Victorian Gardens était ouvert. Il fallait revenir à d’anciennes manières. C’était cela la vieillesse ; ne plus inventer de mouvements, vivre des mêmes gestes. Se souvenir de tout.
Il regarda sa montre et s’amusa encore à faire des anagrammes avec les lettres de l’Essex House. Plus tard, il acheta une bouteille de Poland Spring et compta qu’il lui en faudrait deux pour tenir jusqu’au soir.
Qu’est-ce que ça voulait dire ?
C’était ennuyeux de penser comme ça après tout ce temps. Il s’assit sur un banc du Mall pour approfondir sa réflexion. Il n’avait jamais pu méditer en marchant. Comment disait-on déjà ? Péripatéticien. Et bien, il ne l’était pas.
La marche, c’était à cause de son amour du Park. Il y avait la ville autour, en citadelle. Et puis les saisons y étaient joliment exposées, le ciel visible et donc prévisible. On pouvait y tenir jusqu’au soir. Et tous ceux d’ici savaient que les bancs ne sont pas que cela.
Il fallait se souvenir de tout et décider de ce qui ne nous tuera pas, quand tout ce qui aurait pu le faire a échoué. Il haussa les épaules : ça n’était pas très clair !
Il se leva en prenant appui sur ses genoux. Dans sa tête, il se leva d’un bond. Sûr ! ce sont les rhumatismes qui obligèrent Aristote à enseigner debout. Pas de quoi faire le malin.
Il prépara son interrogation journalière destinée à l’ange de la Bethesda. Dans le tunnel, il l’en avait achevé la forme.
Cher Ange,
Savez-vous que les étoiles sont des planètes mortes ? Bien sûr, tout le monde sait ça.
Mais savez-vous l’effet que cela fait de porter une planète morte sur la poitrine ?...
 
 
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Lundi 5 décembre 2005 1 05 /12 /Déc /2005 11:18
La vieille vira les gamins qui avaient défoncé la bouche à incendie, en leur balançant des canettes vides et des injures au visage. Ils restèrent un moment, en retrait, à l’observer. Puis leur presque nudité, à présent incongrue, les dérangea soudain, alors ils s’éparpillèrent dans les étages et les couloirs du block en poussant des cris aigus.
La vieille récupéra sa ferraille et s’adossa contre un mur. De longues rides traversaient son visage. Et de plus petites parsemaient le contour de ses lèvres, à la verticale. La brûlure quotidienne du tabac, sans doute.
Elle ferma les yeux. Il n’était pas utile qu’elle voit le flot de l’eau se répandre à ses pieds. Elle entendait la force de la pression battre le sol et soulever les particules poussiéreuses. Anéantir la trace des pas, des passages nécessaires, hasardeux. Anéantir l’errance et New York. C’est cela qui se passait et c’était une bonne chose.
Elle sentit contre son dos l’épaisseur chaude du mur et quelques bruits ménagers lui parvinrent, étouffés par la brique ou la pierre.
Quand elle rouvrit les yeux, un filet aqueux s’échappait de la bouche à incendie. Elle eut soudain froid et sommeil comme après que le sang se soit lentement écoulé d’une fine cicatrice au poignet.
Merde ! New York n’était toujours pas exsangue.
Elle marcha vers l’Upper West Side en traînant derrière elle sa Concourse noire à roulettes où étaient accrochés des sacs Duane Reade chargés de métal recyclable. Elle sourit en pensant qu’elle avait passé la plus grande part de sa vie dans les quartiers riches.
 
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Samedi 3 décembre 2005 6 03 /12 /Déc /2005 16:41
Elle longeait Central Park West, comme souvent, en mangeant des grenouilles à la pomme, achetées à la boutique du Muséum d’Histoire Naturelle. Elle souriait aux portiers. Du moins à ceux qui avaient le visage levé. Lorsqu’elle crut apercevoir le Dakota, elle ralentit le pas. Ça n’était pas à cause de Boris Karloff, de Rosemary’s baby, ou de Mark David Chapman.
Les légendes qui avaient débarqué d’Europe septentrionale, peut-être au début du 19 ième siècle, lui avait enseigné que l’âme des forgerons est maudite par tradition. Et les monstres dévoraient le métal, à l’angle de la 72 ième.
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Vendredi 18 novembre 2005 5 18 /11 /Nov /2005 12:56
Elle regardait droit devant elle en serrant les genoux qu’elle recouvrait du plat de ses mains et restait aussi éloignée que possible du dossier de la banquette. C’était un peu stupide comme attitude.  Elle respirait fort et rejetait l’air en relevant légèrement le menton.
La vitre de séparation était ouverte. Il regrettait de n’avoir pas changé de chemise depuis la veille. Elle le remarquerait sûrement. Alors, il n’osait pas engager la conversation. Mais il lui souriait par à coups, jusqu’à ce qu’il se croise dans le rétro, et trouve enfantines ses lèvres légèrement entrouvertes, à peine souriantes finalement.
Il ne l’avait pas trouvée belle tout de suite. Puis il vit ses mains. Elles absorbaient la lumière comme le marbre. Les phalanges dessinées par les yeux de Dürer. Longues et fines comme celles des pianistes. Il s’en voulut de penser comme ça, à cause de son violoniste de père et ses mains de riveteur.
Il secoua la tête pour en expulser l’idée que l’on se plie à l’instrument. Mais tout de même, il y croyait.
Il la déposa à l’angle de Charlton et Varick. Elle attendait qu’il démarre pour traverser. C’est ce qu’il crut d’abord, mais elle ne bougea pas, même après le départ de la Lincoln. 
Il recula et arrivé à sa hauteur, lui demanda si tout allait bien. Elle répondit  par l’affirmative alors que ses yeux détaillaient le tableau de bord sans jamais se poser sur lui.
Il regretta sa marche arrière. Sans ça, ça aurait été sa plus belle histoire.
New York, 1989.
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