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CHRONIQUES NEW YORKAISES
Aux alentours de midi, elle se rendait à Saint-Patrick. Chaque jour depuis quelques semaines. Le temps qui lui restait lui servait à ça. Ca mobilisait presque
toutes les heures de sa journée, en préparation et trajet. Elle n’était pas catholique, ni d’aucune autre confession. Son origine italienne l’avait éloignée des bondieuseries dont les femmes ne
sortaient jamais gagnantes. Une déduction qu’elle n’avait pas tardé à faire dès sa jeunesse. Dieu la terrifiait et les femmes qui s’arrachaient les cheveux ou se frappaient la poitrine en son nom
encore plus. Elle ne priait jamais, ou ses prières n’avaient pas de destinataire. Elle les lançait dans son esprit et elles retombaient aussitôt dans le fond de son crâne. Une ou deux fois, elles
firent du bruit en s’aplatissant.
En arrivant devant l’édifice, elle comptait les marches du parvis et entrait après avoir dépoussiéré ses vêtements. Un geste parfaitement inutile, sauf si l’on possédait le pouvoir de détecter les particules. Elle les détectait. Des grains microscopiques, noirs, gris, verdâtres. Des squames de peau, des molécules de gaz. Les gaz étaient nombreux. Elle en trouvait de nouveaux chaque jour. Et enfin des poussières de toutes sortes qu’elle avait répertoriées dans un carnet en deux catégories : les dangereuses et les inoffensives. Les dangereuses étaient plus rares. Mais elles finiraient par la tuer puisque c’était là leur deuxième fonction. La première étant de s’échapper des matériaux et organes toxiques. Elles la tueraient à une date qu’elle situait approximativement et qu’elle n’osait pas encore nommer à haute voix.
La visite à Saint-Patrick devint évidente lorsqu’ elle identifia les derniers jours de sa vie. Mais elle ne s’y rendait pas pour trouver de réponses sur la mort. Elle n’avait aucune idée de ce que ça signifiait. Et les théories de ceux qui avaient tenté de l’affranchir étaient si nombreuses et absconses qu’elles avaient finies par se dissoudre dans son esprit en une bouillie d’ignorance qu’elle avait vomi en même temps qu’un canard laqué à emporter.
Chaque jour, elle attendait le clin d’œil du vigile pour s’avancer dans l’allée et prendre place sur un banc jusqu’à ce qu’une messe l’en chasse. Le gardien s’appelait Rib Cleraman. Un nom parfaitement stupide et sans généalogie. Cet homme-là n’avait ni parents, ni passé, ni appartement, ni compte bancaire, ni carte de bus. Il s’effaçait derrière une colonne le soir venu et se dissolvait dans une volute pour réapparaitre au matin dans son uniforme. C’est ainsi qu’elle voyait les choses. Mais au fond, elle ne le trouvait pas plus inquiétant que tous ceux qui déambulaient dans l’église et priaient Dieu en baissant la tête alors qu’il vivait au ciel.
Le dos calé contre le dossier inconfortable du banc, elle balançait sa jambe gauche, croisée sur la droite, en regardant le bout de ses doigts. Parfois, elle se rongeait un ongle, mais sans trop de dégâts.
Durant plusieurs jours, Rib Cleraman éprouva un léger malaise en quittant son travail. Un pincement vif à l’estomac. Il disparut lorsque le vigile s’aperçut qu’il n’avait pas vu la femme depuis quelques semaines. Celle qui attendait le véhicule devant la mener de là à là-bas.
Chère Amie,
Je longe la rivière. Rien au dessus de ma tête, que des nuages gris qui courent vers le sud. Dans quelques jardins, on ne tardera pas à fuir l’averse en se protégeant la tête et en criant comme si l’eau était de verre. On attendra sous les terrasses que l’orage cesse en s’attristant de la perte d’une journée d’été. Plus tard, on marchera sur le sol d’où s’échapperont des vapeurs.
Je n’ai pas plus de but que la rivière. Pas plus de destin. Je la suis tout autant qu’elle me suit, tant que cela est possible pour elle comme pour moi. Plus de nuages. Un ciel découvert qui blanchit les reliefs de l’eau. Et rien de cela ne dure. Les reliefs se creusent et s’obscurcissent. Et je ne peux m’attacher qu’à un ensemble et le réduire au dessin qu’il forme sur une carte pour me l’approprier. Mais tout ce qui fait défaut à la rivière m’apparait alors de manière précise. L’immobilité, la solidité, le silence. Et je m’aperçois que j’en suis tout autant privée qu’elle.
Près des rives du Village, où nous aimions marcher, je croise des hommes aux torses nus. Ils s’étendent sur l’herbe et réfléchissent longuement sur eux-mêmes. De cette manière : en scrutant le ciel, les mains derrière la nuque. Ils sont rejoints par d’autres hommes mais leur regard les croise tout d’abord sans les voir. Puis ils se relèvent légèrement en se tenant sur un coude. Et sourient sans volonté. Ils sont un élément de la rivière. Pas plus de lignes droites, pas plus d’apaisement en profondeur. Ils ondulent et leur humeur varie selon les astres lointains. Ils élèvent la voix quand les hors-bords passent trop près.
A ce moment précis, je n’ai aucune envie et je ne sais pas si ça me libère de ma condition ou si ça m’emprisonne dans une autre. Il arrive que le vide nous apparaisse sans surface, immédiatement profond ou au contraire plat et sans profondeur. Dans les deux cas, marcher s’avère dangereux. Mais personne n’y échappe.
Il est peu probable que la rivière se dirige vers l’océan. Mais imaginez que cela soit possible, il s’agirait bien là d’un élément qui nous diffère.
(Sauf que je ne vais pas tarder à rejoindre la ville.)
Des hommes
seuls se précipitaient vers le soir dès le jour levé. Enveloppés d’effluves d’alcool, de fleuve, de rouille, d’encre séchée. Ils couraient vers le centre. Prenaient des ascenseurs dans lesquels
ils s’imaginaient courir encore. Et jusqu’au soir ils se cognaient aux vitres parfaitement nettoyées par une race qui ne craint pas le vertige. Il arrivait qu’ils soient envahis par une
nostalgie imprécise. Mais aucun d’entre eux ne savait ce qu’il avait perdu.
Plus bas dans la ville, épargné des étages, un homme nourrissait les pigeons et les oiseaux maritimes. Il regardait les bâtiments se déformer sur l’onde. Les hommes se déformer dans les étages mouvants, aspergés d’écume et de gouttes impropres à la consommation. Il regardait le monde se déformer sous ses yeux. Les mouettes se montraient parfois agressives quand, perdu dans ses pensées, il oubliait de les contenter. Plus tard, il traverserait le pont de Brooklyn en se rappelant quelques histoires s’y rattachant. Autour de lui des hommes informes se précipiteraient vers la nuit.
Quand Louis Colman ouvrait le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégageait. Odeurs de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture
grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de cire de bougie, émanaient du plastique des téléviseurs qu’il refourguait. Un règlement de compte l’avait privé de son œil droit. Il l’avait
remplacé par un œil de verre noir. Et on le surnomma BlackRat. Ca plaisait à tout le monde de préciser la couleur des gens de couleur. A la suite de quoi sa vie ne fut plus jamais la même. On ne l’employa que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Comme si son
surnom l’avait relégué dans le monde invisible et grouillant des faubourgs, des ruelles et des porches mal éclairés.
Pour l’heure, il travaillait pour un écossais, Herman Melvill, qui n’avait jamais su qu’il portait un nom célèbre à une lettre près, et qui n’avait jamais rencontré personne pour le lui faire remarquer. Ni même sa mère qui choisit le prénom par hasard. Il apprit son homonymie en tombant sur une édition de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat. Il ouvrit le livre et le tint des deux mains comme on porte un plateau de cafeteria. Il se fendit de plusieurs et merde ! le referma et caressa le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts. Il frôla chaque lettre avec respect, sauf le « e » qu’il gratta avec son ongle, comme pour le faire disparaitre. Colman se demanda s’il pensait vraiment que ça suffirait à l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, il aurait trouvé l’idée poétique. Et au fond c’était Herman Melville lui-même qui rajouta le « e » à son nom. Mais il se garda de le dire.
Dans la journée, le job de BlackRat consistait à frapper aux portes des débiteurs d’Herman
Melvill et de rafler tout ce qui avait une valeur marchande. Il adoptait une attitude de soldat de gang et fonçait à travers les appartements en poussant des cris puissants. Il moulinait l’air
avec sa batte de base-ball tout en faisant un inventaire rapide des pièces qu’il traversait. Il claquait les portes, renversait ou brisait les objets mis en valeur sur les étagères, effrayait les
enfants qui se cachaient sous les tables en pleurant. Puis, il se taisait subitement et attendait les réactions. Il y en avait deux possibles. La première le laissait généralement sur le carreau.
Parce que ses adversaires, en premier lieu, l’avaient jaugé. La deuxième, la plus courante, lui permettait de remplir son coffre. Et pourtant c’est celle qu’il redoutait le plus. Les larmes, les
promesses de perdants, les femmes prêtes à se vendre pour épargner leur électroménager, les mains jointes, les voix mielleuses des discours rodés de la misère l’anéantissaient. Et c’est seulement
quand il obtenait ce qu’il voulait par le combat, qu’il réussissait à sauver quelque chose de son âme. Une parcelle de lui qui monterait au ciel alors que tout le reste brûlerait en enfer. Ca
n’était pas plus compliqué. Après tout, tout un chacun se faisait déjà une idée précise des abymes par ici.
Vers dix heures, BlackRat se garait dans la 8e avenue, puis, il faisait des
aller-retour sur le trottoir en glissant à l’oreille des passants des infos concernant la marchandise contenue dans son coffre. En deux phrases, l’article était fait. Et il était plutôt doué.
A trois heures, Herman Melvill montait dans la voiture et récupérait le cash.
Aujourd’hui, l’écossais savait que les choses allaient mal tourner. Quand il entra dans l’habitacle de la japonaise, BlackRat ne répondit pas à son salut et tapait du pied nerveusement contre la pédale de frein. Un plâtre recouvrait le poignet et la paume de sa main droite. Toutes les secondes un néon qui clignotait contre une façade, laissait apparaitre les dégâts faits à son visage. Sa lèvre supérieure était recousue et tuméfiée. Son orbite droite était vide et ses arcades sourcilières tellement gonflés, qu’Herman se demanda comment Colman avait conduit jusque là. Il se fendit de quelques putain, t’en as reçu une belle ! et réclama ses têtes de présidents.
Louis Colman soupira bruyamment et tendit sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, il y déposa l’œil de verre de BlackRat. Mon « e » lui dit-il. Puis il descendit de voiture en laissant les clés au contact et se dirigea vers Times Square. S’exposant à la clarté artificielle, il attendit que le jour se lève et parcourut la ville sous le feu indolore du soleil.
Sur les escaliers de la Chase Manhattan Plaza, un homme avait fait une chute. Et il avait refusé mon aide. Agacé par la douleur, il m’avait adressé un geste
dissuasif. Je m’étais assise sur les marches et avais attendu, la tête en l’air, que quelque chose traverse le ciel, mécanique ou naturel. Ni l’un, ni l’autre. L’homme ne se relevait pas. Il me
lançait des regards furtifs par-dessus son épaule. Je l’ignorais. Il frottait sa jambe et respirait fort. Je me levais enfin.
L’homme se leva à son tour. Un mince filet de sang coulait le long de sa jambe dénudée. Il s’engagea dans Pine Street en boitant légèrement. Deux ou trois fois il se tourna vers moi. A chaque fois son regard était différent. Le dernier porteur d’un regret.
Je m’assis à l’emplacement de sa chute. Et c’est à cet instant que New York entra dans une heure inconnue. Je connaissais toutes les lumières new yorkaises. La direction des coups de vents, la signification des ombres. Je marchais si souvent dans la rue que plus rien ne m’était étranger. Ni même les codes gestuels des passants. Je devinais s’ils étaient de Brooklyn, de Harlem, de l’Upper ou du Lower à leur manière de se mouvoir. Seuls les touristes n’avaient que peu d’intérêt et je n’avais rien appris d’eux, si ce n’est à les éviter. Ils remplissaient les salles de spectacles, les chambres d’hôtels, les terrasses de café. Ils formaient une figuration attrayante et nécessaire. Je rêvais parfois que leurs yeux étaient recouverts d’une fine pellicule blanche, qui, si elle ne les rendait pas aveugle, leur cachait l’essentiel. C’était un rêve de gardien de trésor. Je connaissais toutes les heures new yorkaises mais celle qui se présentait m’était inconnue. Le ciel s’était comme absenté, du fait de mon impossibilité à le décrire. Et ce qui m’entourait me sembla nouveau et étranger. Je restais assise un moment et fermais les yeux pour parcourir mes souvenirs. La ville y étalait ses heures véritables. Mais je devinais que c’était un mensonge, comme à peu près tout ce qui traverse la mémoire.
Lorsque je rouvrais les yeux, l’homme qui était tombé un peu plus tôt me faisait face.
J’étais sûr que vous feriez ça, me dit-il. Vous assoir où j’étais assis.
C’est un hasard.
N’empêche, vous ne devriez pas rester là. Ce n’est pas une bonne place.
Puis il se tut, mais tendit sa main pour m’obliger à me lever. Alors qu’il me tirait doucement au bas des marches, j’aurai juré qu’il fouillait dans mes pensées.
Voila, dit-il quand on eut atteint le trottoir. Puis il partit en claudiquant et me fit un signe sans se retourner.
En me dirigeant vers la Batterie, je me rappelais de cette femme que j’avais rencontrée quelques jours auparavant. Elle trainait devant elle une valise à roulettes débordant de sac plastiques et de vieux vêtements. Elle m’avait coincé avec contre un mur et demandé d’une voix murmurée s’il y avait un ferry en partance pour Staten Island.
Il y en a toujours qui font l’aller-retour.
Elle parut satisfaite de ma réponse et me libéra.
Le jour où il n’y aura plus de ferries pour Staten Island, ça ne signifiera certainement
pas que New York est morte, mais que moi je le suis, me cria-t-elle alors que je m’éloignais rapidement.
(Sculpture Groupe de quatre arbres, Jean Dubuffet)
Helen Merritt travaille de nuit au Duane Reade de la 34e. Tous les jours de l’année, sauf le 4 juillet.
Aujourd’hui, elle fête ses quarante cinq ans devant les armoires frigorifiques et se paie une bouteille d’eau minérale française à quatre dollars. Elle la cogne contre le gobelet de café de Mark Marksman, le vigile, pour marquer l’évènement. Puis elle avale un comprimé d’Advil et retourne derrière sa caisse.
Deux sans-abri dorment dans le sas d’entrée. Un homme et une femme. Ils occupent la place d’un seul. C’est la condition. Ils se sont recroquevillés dans une position étudiée afin qu’une seule tête dépasse du sac de couchage gris. C’est celle de l’homme. Il est jeune. Du moins un vernis de jeunesse s’accroche à son visage. Sur les joues, le front, les lèvres, il s’estompe déjà. Et on aperçoit le vieillard que l’homme ne deviendra surement pas. C’est pour ça, pense Helen, qu’il se laisse entrevoir.
Durant la nuit, elle rend la monnaie machinalement en souriant trop tard parfois et refuse des grosses coupures à trois reprises. La routine. Mark Marksman dort contre le chambranle de la porte, mais ses lèvres remuent quand un client entre ou sort. Et il émet un son inintelligible mais emprunt de politesse auquel on répond par un bonjour ou un merci.
Vers trois heures, Henry Auster le pharmacien remonte du sous-sol pour sa pause cigarette. Il ne se passe rien en bas. Helen constate qu’une fois de plus le vieux con préfère se les geler plutôt que de dissimuler quelques minutes son uniforme d’apothicaire sous un vêtement chaud. Il relève simplement le col de sa blouse blanche pour se protéger du froid et fume dans le sas en tenant la porte entrouverte. Réveillés par l’air glacial, l’homme et la femme se lèvent précipitamment. Auster les regarde en souriant se débattre avec leur sac duveté. Le zip est rouillé et ils s’en extraient avec difficulté. Une fois dans la rue, les yeux embués, ils refont leur paquetage. Le pharmacien balance son mégot dans leur direction. En passant devant Mark Marksman, il lui fait remarquer que la femme était enceinte jusque là.
A six heures, Helen se change dans le vestiaire. Elle se lave les mains en regardant attentivement son visage dans la glace au-dessus du lavabo. Elle y cherche les traces de fatigue et les marques de désillusion. Les joues creusées, les lèvres pâles. Les yeux plantés dans leurs doubles traquent les expressions nouvelles. Il y en a toujours une à cause des choses qui se sont passées dans la nuit. A chaque fois une part d’elle-même disparait alors même qu’elle pense le contraire. Alors que sa compassion grandit.
En sortant, elle croise l’homme et la femme qui dormaient dans le sas. Ils font les cent pas près du Cafe 34 pour ne pas geler.
Le boxeur pense au jour d’avant avec difficulté. Il s’en souvient à peine. Comme si le temps calculait les heures avec des mesures
de distance aléatoires. Le soleil avait chauffé sa nuque alors qu’il marchait vers le centre. Est-ce que c’est possible ? Ou est-ce le souvenir d’un autre jour ? Il avait croisé une
femme qui partait pour le Maine. Elle lui avait parlé devant la gare centrale et la fumée de leur gobelet de café s’était mêlée un instant. Elle
prononça Maine d’une voix pleine de bonheur. Les autres mots avec tristesse. Son timbre était teinté de gris. Je ne sais pas si c’est une bonne idée,
lui dit-elle. A cause de la saison. Et je n’ai jamais quitté New York. Mais je dois le faire à présent. Il lui sourit comme pour lui signifier qu’il lisait dans ses pensées. Elle lui sourit en
retour et lui attrapa le bras. Pensez-vous que j’aie raison ? Non, lui répondit-il en se dégageant lentement. New York n’a pas d’équivalent. Elle but bruyamment sa dernière gorgée de café et
s’en excusa. Il songea qu’elle avait l’âge pour la Floride. Pourquoi partir ? lui demanda-t-il. Je n’ai pas de réponse.
Mais elle n’était plus sûre de devoir le faire maintenant qu’il était près d’elle. Il s’était parfaitement calé dans son univers. Et tout devenait différent. Il y a des trains chaque jour, plusieurs fois par jour pour le Maine, dit-elle timidement.
Elle lui serra de nouveau le bras. Comme la première fois, le geste n’avait pas de sens. Ils se tenaient là, liés par une attitude disharmonieuse et le boxeur en éprouva une grande gêne. Il observa la main qui l’enserrait. Les veines apparentes sur la peau fine ne laissaient rien paraitre du courant sanguin qui les traversait. Comme toujours. Il aurait aimé entendre un bruit de rivière à peine perceptible, voir le flux se presser vers le cœur en ondulant sous la chair. Tout aurait un autre sens, pensa-t-il, si les mécanismes étaient apparents. On se protègerait mieux. Mais ce qui nous appartient nous est inaccessible et inconnu. Il énonça cette dernière pensée à voix haute et la femme retira sa main avec une fausse lenteur.
Je suis née dans le Maine, dit-elle. Ce voyage est un retour aux sources. Puis elle jeta son gobelet dans le caniveau, lui fit un mouvement d’adieu malhabile et entra dans la gare.
Quand on la retrouva, trois jours plus tard, gisant dans une benne de la 42e est, ses mains étaient tailladées et elle portait l’énigmatique inscription il n’y a pas de sources sur le front.
New York, 1989
Milly Willett compte jusqu’à six. Comme dans la chanson. Si elle l’a traduite correctement. Une chanson en espagnol. Compter jusqu’à six et tourner au coin de la première rue qui se présente. Son nom sera un signe. Spring. Ca ne lui évoque que des choses du passé. Plus de printemps à New York. Un long hiver, un été qui frôle novembre. Elle reprend Varick et compte de nouveau. Vandam, Charlton. Autrefois, il y a eu un Ray Charlton. Un noir avec une barbe blanche qui tenait un kiosque à journaux au coin de Greenwich et Horatio. Il lui avait donné un surnom qu’elle avait presqu’aussitôt oublié. Il faisait ça avec tous ceux qui passaient près de lui. Un surnom en rapport avec ce qu’il voyait de leur âme. Certains venaient exprès chercher des vérités. Mais ça ne marchait pas à tous les coups. Parfois, rien ne transparaissait. Tête close, lançait alors Ray en rendant la monnaie. Il fallait s’en contenter. Et il était inutile de se représenter devant lui pour autre chose qu’un magazine ou un paquet de cigarettes, une tête close le restait pour la vie. Il avait des mains de géant avec une cicatrice rougeoyante sur le dos de la droite. Milly y voyait une flèche partant de l’os crochu du petit doigt et se terminant en pointe sur le trapèze du pouce. Et quand il mettait la main sur sa poitrine douloureuse, elle craignait que le trait ne s’enfonce et transperce son cœur. Il finit par le faire. Beaucoup se désolèrent de la mort de Ray. Tous ceux à qui il avait donné un surnom. Tous ceux qui n'en avaient pas encore. Parmi les derniers, il s’en trouva quelques uns qui s’égarèrent pour de bon.
Elle ressort sur Varick, compte jusqu’à six. Prend King vers la 6e. Recompte, bifurque sur Drowning. Elle se souvient de son surnom. A Drowning Girl.
En quittant le Lower East Side, Mo Chester
ne se retourne qu’une seule fois. Quand il atteint le coin d’Eldridge. Juste avant de bifurquer sur Broome. New York bascule lentement vers le jour
et il marche vite pour que ça s’accélère. Il porte un sac de toile gris et une veste avec l’écusson d’une université fictive. Il parle à mi-voix, accompagnant son monologue de quelques gestes
discrets. Il regarde le jour étendre ses ombres pâles et courtes sur le trottoir, et il se met à avancer plus vite pour que ça en soit fini de la nuit une bonne fois pour toutes. Alors qu’il
atteint Chelsea, il est aveuglé par le métal des jantes d’une limousine et par d’autres objets réfléchissants. Cette saleté de pénombre a fini par céder. Il achète un café et un bretzel à un
marchand ambulant et s’assoit sur l’escalier jouxtant une laverie.
Un employé sort toutes les heures pour fumer une cigarette. Un homme grand et maigre qui a une série de chiffres tatouée sur l’avant-bras gauche. La première fois, il propose à Mo son mégot à moitié consumé. La deuxième fois, il lui tend un paquet de Marlboro au trois quart plein. Puis il s’assoit à son tour.
- Un beau ciel bleu, constate-t-il.
- Les autres couleurs, j’sais pas, dit Mo en lui offrant l’une de ses propres cigarettes. Mais le bleu, lui, s’accroche aux particules d’air, parce que c’est ce qu’il doit faire.
L’employé tremble légèrement quand il approche la main de son visage pour fumer. Un tremblement de vieillesse ou de fatigue. Une ombre emplit le contour de ses yeux, très enfoncés dans leurs orbites.
- C’est ce que le bleu doit faire, répète-t-il après Mo.
- Ouais. Et pas de danger qu’il change de plan. Parce qu’au fond, il n’existe pas.
- Sans l’air.
- Ouais.
Puis Mo écrase sa cigarette.
- Il est temps que je mette les bouts.
- Impossible, lui répond l’employé.
Ce que vous dites