On raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir à Dieu,
au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés
mystérieuses. Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme.
Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leur mouvement devient l’objet qui
illustre le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval. Des blagues à tabac trainent au fond de leur manteau humide que les enfants empruntent lors des veillées
dans l’espoir qu’elles abritent la légendaire Muse du conteur. Plus tard, assis sur une pierre plate qui surplombe l’océan ou la prairie, ils disposeront le tabac dans des rouleaux de papier
qu’ils fumeront en fermant les yeux. Lorsque l’un d’eux se mettra à parler, tous se tourneront vers lui avidement. Mais pas un conte ne sortira de sa
bouche et ils écraseront leur maigre mégot contre la roche, en le maudissant de n’héberger aucune muse. L’idée viendra à l’un d’eux que peut-être elle se dissimule dans le Poitín.
Dieu préserve quiconque d’aller quérir dans les vapeurs d’alcool du Poitín l’inspiration. Car bien qu’elle y soit à son aise, il est plus que dangereux de l’en déloger et de la laisser dépasser les frontières des lèvres d’un conteur. De fait, aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.
Ce soir là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge, il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.
Il était une fois, commença-t-il. Sa voix tremblante surprit son auditoire. Il était une fois, répéta-t-il, l’histoire de Molly Callaghan. Ces mots, ainsi que tous ceux qui suivirent, sortirent de sa bouche sans qu’il l’ait désiré et sans plus de tremblement. Son timbre même avait plus d’assurance que jamais et ceux de l’assistance qui le connaissait en furent d’abord satisfaits puis quelque peu inquiets lorsque le conte se déroula.
On découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête. Le nourrisson gisait au milieu d’algues emmêlées, de bois flottés et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs ainés.
La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard, il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon. Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant rampant le long d’un chemin, ou se faisant conduire dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père, entrainait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs légendes faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.
Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de dix-sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. Elle ne réapparut plus au village et se promenait sur la lande à la nuit tombée en compagnie de son père.
Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Une famine s’annonçait, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.
Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. Elle leur sourit largement et les pria d’entrer. Ils s’exécutèrent en silence et lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, l’enfant demanda à son père ainsi qu’à sa mère de sortir et referma la porte sur les villageois médusés. Et croyez-le ou non, cette bâtisse de pierre s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.
Molly et ses parents coururent jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. C’était l’heure de la séparation.
- Je n’ai pas mis le feu, dit l’enfant à son père qui s'était accroupi auprès d'elle.
- Je sais, lui répondit-il. Tout comme je sais que tu n’as pas de jambes.
- Il le portait en eux, poursuivit-elle sans relever.
- Je sais. Tout comme tu les portes en toi.
Après de douloureuses étreintes d’adieu, Molly pénétra dans l’océan, écartant l’onde avec ses genoux, ses cuisses, son torse, puis ses épaules, jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de marcher, car c’était là son élément.
Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tût définitivement. Car la Muse du Poitín en avait fini avec lui. Et c’est ainsi que depuis toujours elle agissait, afin que l’histoire qu’elle narrait par la bouche du conteur disparaisse à jamais.
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La première à préférer que la nuit tombe. À pénétrer dans les couloirs étroits
Un jour aurait
suffi. Un jour sans fin aux heures se comptant du ravage à la guérison. Un jour de saison intermédiaire, avec un ciel gris le matin et percé de rayons quelques heures plus tard. Mais des
prêcheurs, juchés sur des capots de berlines noires, nous prévenaient que de telles taches solaires n’annonceraient rien de bon. Elles dissimuleraient des enfers et Dieu reconnaîtrait les siens.
Tous ceux qui ne s’y vautreraient pas en attendant le soir déplorable. Il fallait attendre le soir déplorable dans les parties sombres, en grelottant de froid et d’autre chose. Une peur
bénéfique, ainsi la nommaient-ils bien qu’elle fût effroyable. Pas d’autres alternatives. Un billet assuré pour le paradis. De la belle parlotte agrémentée de gestes étudiés dans les salles de
séminaires des hôtels Hilton de la Côte Ouest.
Une aile blanche, un
labrador. Deux ailes en fait et pas de chien. Une pluie à 3 heures derrière le méridien. Une pianiste de jazz à l’Empire State building.
La vitre du taxi embuée à l’intérieur et parsemée de gouttes de pluie à l’extérieur. Du Skaï noir déchiré par endroits. Des lambeaux de tissus nuageux qui
s’effilochaient. Un écran où défilaient des pubs et des prévisions météo. Pour l’heure il pleuvait. Les gouttes étaient entraînées par la vitesse. Mais pas depuis un moment. On était coincé sur
la 5e. Alors elles glissaient lentement après s’être écrasées. Peut-être pas la 5e. Je ne distinguais rien du dehors. La main du chauffeur tapotait le volant. La main
gauche. La droite posée sur sa cuisse. Elle se soulevait quand il marmonnait un juron et retombait lourdement, à plat.
Chère
Amie,
Ce n’est rien. C’est New York. Le jour à peine levé toute la journée. De la poudre (y a qu’à se baisser) aux yeux de ceux qui s’allongent dans les rectangles saisonniers.
Le torse dénudé, souriants à cause du soleil imaginé. On s’égare si on s’en éloigne parce que tout s’effondre au fur et à mesure. Allongés, frissonnants. Ce n’est rien, c’est New York. Si l’air
passe, les bruits passent au travers des pièces mal entretenues. Dehors n’est pas pire. On peut enfin espérer n’être rien pour de bon. Frissonnants sous le soleil des rêves. Jaune vif avec des
rayons descendants jusque sur les visages maternels. Leur taillant une cicatrice joyeuse. Une affreuse déformation de gaité. Un affreux rire mérité. Ce n’est rien. Ce n’est pas pire que d’être
aimer par tous. Ce n’est rien, c’est New York. Dilués dans les chairs comme un sang universel, ce n’est pas pire que de ne ressembler qu’à soi.
On supposait qu’il
y avait de meilleurs jours. Sous d’autres cieux disait martin Marksman. Rien qui ressemblait à ça par ici.
- Je ne
suis pas heureux, dit l’homme.

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