Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Dimanche 29 mars 2009 7 29 /03 /2009 19:11

  Providence - Chapitre 1                                                                                           

Les voisins furent étonnés d’apercevoir la silhouette maigre de Norman Klein, le locataire du 7B, dans l’appartement de la-fille-qui-a-le-sida. Personne ne l’avait vu y pénétrer. Personne ne se souvenait lui avoir fait part du projet. Personne ne lui parlait jamais, ou si peu. Bonjour, au revoir, un vague sourire, un mouvement dans sa direction, une porte d’ascenseur qu’on feignait d’avoir retenu à son intention alors qu’on avait fébrilement appuyé sur les boutons d’étages en l’apercevant dans le hall. Il fonçait dans la cage, tête baissée, bien que sa taille moyenne rende ce mouvement inutile, et il marmonnait un salut bref.

A présent, Il tenait le disque de Barbara entre les mains. On le lui avait passé. Et alors qu’il l’observait, les autres s’interrogeaient du regard. Qu’est ce qu’il fait là ? Norman qui avait vécu en France durant son enfance, reconnaissait quelques mots ici ou là sur la pochette. Il détestait la langue de Molière. Elle était comme un vent tiède qui s’échappait de lèvres souriantes, et déplaçait d’énormes nuages noirs juste au dessus de votre tête. Et le silence qui était un mot pour les français. Le silence qui vous liquéfiait, qui condamnait les innocents. Dérangé par des pensées anciennes, Klein tendit brusquement le disque à son voisin,  et proposa : si on allait discuter de tout ça chez moi… ça n’était pas interrogatif, mais suspendu. Et comme tous craignirent que cette phrase se fracasse au sol bruyamment, ils répondirent en chuchotant par l’affirmative, avec le sentiment désagréable de s’être fait piéger.

Quelques minutes plus tard, ils se faufilaient dans la cuisine de Norman Klein par l’étroit corridor du deux-pièces, sauf Rose Miller qui avait décliné l’invitation impromptue. Ils étaient sept, et près de la moitié ne trouva pas de chaises pour s’asseoir car la cuisine n’en comptait que trois. Ce nombre surpris Pasquale Calzolai, le locataire du 13C, qui était un idiot pragmatique. Deux chaises paraissaient suffire. Une pour le vieux Klein et une pour l’employé du gaz ou le réparateur télé. Mais trois c’était trop pour un homme qui n’avait ni famille, ni amis, ni relations d’aucune sorte. D’accord, aujourd’hui ça n‘était pas assez. L’exception qui confirmait la règle. La vie de Calzolai était remplie d’exceptions qui confirmaient les règles.

Les voisins s’envoyaient de rapides regards exprimant leur ennui. Norman s’en aperçut mais ne se formalisa pas. C’était une chose courante. Un affreux couinement les fit tous sursauter quand il ouvrit son unique placard. Il en sortit deux paquets de biscuits, des tasses dépareillées et des sachets de thé qui traînaient sur  l’étagère. Il déposa le tout sur la table en formica jaune et fit deux pas jusqu’à la cuisinière où la bouilloire ne sifflait pas encore. Personne ne parlait. Il décida de mettre les gâteaux secs sur des assiettes pour se donner une contenance. Drôle de personne, cette Ellen Providence, dit-il timidement en versant l’eau dans les tasses. Les autres ne répondirent que par onomatopées, ou mouvements d’épaules. Rien de concluant. Il se colla contre le réfrigérateur, le nez dans la fumée de son infusion et se laissa envahir par une terrifiante sensation de malaise qui ne lui faisait jamais défaut. Il fut presque soulagé de retrouver en lui cette angoisse. C’était une amie de longue date. Une compagne, à vrai dire. Car si une amie ne pouvait qu’être aimée, une compagne pouvait être aimée et haïe.

C’est vraiment étrange qu’elle ait oublié ce disque, dit Ann Morley, la locataire du 9A.

 Les autres lui jetèrent des regards explicites : ferme-la !

Norman souffla du mieux qu’il put sur cette braise de conversation.

Oui, répondit-il. Triste souffle.

Le feu ne prit pas. L’endroit n’incitait pas à l’échange. L’étroitesse de la pièce, la triste disposition des meubles, les trois chaises, la lumière clinique du néon au dessus de l’évier.

De guerre lasse, Norman feint de croiser la pendule Marlboro clouée au mur et s’étonna de l’heure tardive. Les trois qui étaient assis se levèrent précipitamment et poussèrent leur chaise sous la table pour effacer toute trace de leur présence. Les autres étaient déjà dans l’entrée. Quand Norman fut enfin seul, il remit les biscuits délaissés dans leurs sachets et lava les tasses. Puis il ouvrit la porte qui donnait sur la chambre et dit : Alors, une idée de qui sera le prochain ?
Il n’y a que l’embarras du choix
lui répondit une voix féminine.

    

Par Ann F Border - Publié dans : Providence - Communauté : New York City Art
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Samedi 28 mars 2009 6 28 /03 /2009 21:10


Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant.  À la table des rois, n’abreuve de ton sang poudreux  que les  âmes qui volent au dessus du repas.


Oublie tout et ne laisse rien s’échapper de toi.  Oublie tout. Jusqu’à ta descendance.

Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant. Oublie que tu existas. Oublie que les jours d’avant tu vivais d’espérance. Oublie que le jour d’avant tu perdis tout espoir et que ta chair se révéla, enfin, douloureuse. 

Oublie que tes yeux laissèrent pénétrer les venins

Oublie que tu existas. Et n’envie pas  notre sang  circulant qui n’irrigue que de pauvres champs pulmonaires. Oublie que tu respiras avec peine.  Que tu marchas péniblement pour preuve symbolique.

Oublie que tu cherchas l’impossible pierre veinée  de carmin. Oublie la rouille qui s’écoule dans les rus des cimetières maritimes.

Oublie le soleil blanc et ses ombres mal définies encerclant les errants. 

Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant.                                                                    Et vis enfin

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Samedi 21 mars 2009 6 21 /03 /2009 21:28

Ça se passait comme ça. Morgan Foster sortait dans la rue et restait là une heure au moins, une jambe repliée contre le mur à fumer des cigarettes et à se ronger les ongles. Sa grosse tête penchée en avant, sauf quand une femme passait et qu’il se tordait le cou à mater tout ce qui était à portée, jusqu'à ce qu’elle soit avalée par la foule ou la distance. Durant une minute ou deux, il pensait aux trucs qu’il aurait pu lui faire, puis il attaquait l’ongle en deuil de son pouce gauche et recrachait les rognures, au mieux, sur le trottoir. Il sifflotait parfois. Pas des mélodies précises. Des airs qu’il inventait au fur et à mesure.

Au bout d’une heure, Pete  l’appelait du fond du couloir et il rentrait en ajustant sa vue à l’obscurité du bâtiment et en lançant un fais chier  retentissant qui se répercutait contre les murs étroits. C’est qu’il aurait bien stationné là toute  la vie. Tant qu’il y avait des femmes sexy  dans la rue et qui lui restait des ongles. Pas le job difficile.

Pete l’appelait de nouveau  parce que, bien sûr, il traînait la patte. En hurlant qu’il allait démolir sa carcasse de bâtard s’il s’amenait pas illico. Morgan connaissait les codes de langage. Pas de quoi s’affoler. C’est comme ça qu’on parlait par ici. Il entrait dans l’appartement 03B, se dirigeait tout droit dans la salle de bain et ramassait le mec qui gisait sur le tapis à bouclettes. Il le regardait à peine. Un simple coup d’œil sur sa corpulence.  Soulagé quand elle était moins importante que la sienne. Ce qui était presque toujours le cas. Il le crochetait sous les bras et le trainait le long de l’appartement  jusqu’à la porte d’entrée où Pete lui remettait deux cent dollars et une enveloppe qui contenait l’adresse où s’en débarrasser. Morgan  coiffait le type d’une casquette de base-ball qu’il descendait jusqu’aux sourcils, d’un manteau qui sentait le vomi dont il relevait le col, et il le sortait dans la rue en gueulant que, sur Dieu, il n’avait jamais vu un quidam prendre une telle cuite. Puis, il l’allongeait sur la banquette arrière d’une Plymouth Fury de 70, ou d’une Lincoln Towncar, et  roulait en lui jetant de temps en temps un regard dans le rétro. Pour la forme, vu que le passager ne risquait pas de se la ramener.

Aujourd’hui, tout s’était passé comme ça, sauf  que le mort était vivant et qu’il s’était redressé, à peine la voiture démarrée.

-  Donne-moi  l’enveloppe,  ordonna-t-il à Morgan qui en avala la rognure d’ongle qu’il grignotait depuis un moment. Ça lui  écorcha la gorge.

- C’est quoi ce boulot ? C’est quoi ce boulot, bordel ! vociféra-t-il en se raclant le gosier.

- File-moi l’enveloppe ! demanda l’autre  en pointant maintenant une arme sur sa nuque.

Morgan n’était jamais armé. Ça lui était interdit. A cause d’un manque de discernement  chronique qui aurait fait trop de dégâts collatéraux. Vu la taille du calibre, c’était clair que le méchant ne souffrait pas des mêmes carences. 

 Il  fixait  Morgan dans le rétro avec de grands yeux bruns qui clignaient à peine et se défit d’une seule main du manteau malodorant parce que ça lui donnait la nausée.

- L’enveloppe, donne-la moi, dit-il en donnant de petits coups avec la crosse sur son crâne. Et le fric.

Morgan Foster lui passa la liasse de billets  par-dessus son épaule sans lâcher la route du regard, froissa l’enveloppe et la balança par la vitre entrouverte.

- Pas d’enveloppe, pas d’adresse. Pas d’adresse, pas de macchabée ! gueula-t-il à l’intention de son passager.

Un sacré manque de discernement.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Jeudi 19 mars 2009 4 19 /03 /2009 17:29

 
Ses yeux ne se résolvent pas à se tourner vers moi, malgré mes simagrées et mes gestes explicites.  Je suis là. À l’angle de... parce qu’il y a forcément quelque chose qui s’y passe. Un homme qui meurt ou autre chose. Avec les morts, on ne peut pas se tromper. L’air  me donne la nausée. Je tremble à cause de la migraine. Elle s’en fout. Elle fabrique un ange sur la neige crasseuse. Un ange crasseux avec une aile plus enfoncée dans la terre que l’autre. Après, elle va gueuler dans les quartiers pauvres. Donnez-moi du temps, donnez-moi du temps, tout votre foutu temps gaspillé !  J’ai des erreurs à rattraper. Puis, elle dépasse l’Upper East Side en silence. Pas dangereuse pour un cent. Ça me va. Entourée de liquides humains circulant. Je ne vois pas.  Je n’entends pas. J’ai cessé de parler. Elle se débarrasse de quelques papiers gras à mes pieds. Et plus de vent, rien. Son visage qui se dévoile parfois. À peine. À peine si je distingue un détail. Aucun titre de propriété.

Elle pose sa main, enfin je crois, parce que je sens un contact et que j’espère que ça arrive vraiment. Elle pose sa main sur ma nuque et toutes les saisons continentales me traversent. Je tremble à cause du désir.  Elle se détourne de moi. Si souvent que je n’en souffre plus. Un jour, mais j’ai rêvé sans doute, elle m’a regardé. Une minute presque entière et je n’ai su que détourner les yeux.

Il y a eu plusieurs nuits interminables. Sans électricité, sans rien. C’est quelque chose qu’elle raconte. Plus aucune crainte. Des peaux à la couleur unique et des accents gommés par les chuchotements. Elle aime s’en souvenir. Des balles argentées perçaient la nuit et atteignaient la rivière, intactes. Elles sifflaient en plongeant. Ça n’a pas duré longtemps. Les obstacles sont revenus se mettre sur leur route.

Elle me regarde quand je lui tourne le dos. Elle me détaille.  Mais rien en moi ne me ressemble. Je marche avec le pas d’une autre,  je parle avec la voix d’une autre. Tout ce que je suis est hors de moi. Elle aime ça, je  suppose.

Quelquefois, elle me montre un morceau de ciel où l’orangé l’emporte sur la couleur habituelle. J’ignore ce que ça signifie. Rien, sans doute.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /2009 18:48

On raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir  à Dieu, au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés mystérieuses.  Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme.  Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leur mouvement devient  l’objet qui illustre le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval. Des blagues à tabac trainent au fond de leur manteau humide que les enfants empruntent lors des veillées dans l’espoir qu’elles abritent la légendaire Muse du conteur. Plus tard, assis sur une pierre plate qui surplombe l’océan ou la prairie, ils disposeront le tabac dans des rouleaux de papier qu’ils fumeront en fermant les yeux.  Lorsque l’un d’eux se mettra à parler, tous se tourneront vers lui avidement. Mais pas un conte ne sortira de sa bouche et ils écraseront leur maigre mégot contre la roche, en le maudissant de n’héberger aucune muse. L’idée viendra à l’un d’eux que peut-être elle se dissimule dans le Poitín. 

Dieu préserve quiconque d’aller quérir dans les vapeurs d’alcool du Poitín l’inspiration. Car bien qu’elle y soit à son aise, il est plus que dangereux de l’en déloger et de la laisser dépasser les frontières  des  lèvres d’un conteur. De fait, aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.

Ce soir là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge,  il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.

Il était une fois, commença-t-il.  Sa voix tremblante surprit son auditoire. Il était une fois, répéta-t-il, l’histoire de Molly Callaghan. Ces mots, ainsi que tous ceux qui suivirent,  sortirent de sa bouche sans qu’il l’ait désiré et sans plus de tremblement. Son timbre même avait plus d’assurance que jamais et ceux de l’assistance qui le connaissait en furent d’abord satisfaits puis quelque peu inquiets lorsque le conte se déroula.

On  découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête. Le nourrisson gisait  au milieu d’algues emmêlées, de bois flottés et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs ainés.  

La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard,  il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon. Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant rampant le long d’un chemin, ou se faisant conduire dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père, entrainait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs légendes  faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.

Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de dix-sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. Elle ne réapparut plus au village et se promenait  sur la lande à la nuit tombée en compagnie de son père.

Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Une famine s’annonçait, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.

Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. Elle leur sourit largement  et les pria d’entrer. Ils s’exécutèrent en silence et lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, l’enfant demanda à son père ainsi qu’à sa mère de sortir et referma la porte sur les villageois médusés. Et croyez-le ou non, cette bâtisse de pierre s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.

Molly et ses parents coururent  jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. C’était l’heure de la séparation.

-          Je n’ai pas mis le feu, dit l’enfant à son père qui s'était accroupi auprès d'elle.

-          Je sais, lui répondit-il. Tout comme je sais que tu n’as pas de jambes.  

-          Il le portait en eux, poursuivit-elle sans relever.

-          Je sais. Tout comme tu les portes en toi.

Après de douloureuses étreintes d’adieu,  Molly pénétra dans l’océan,  écartant  l’onde  avec ses genoux, ses cuisses, son torse, puis ses épaules, jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de marcher, car c’était là son élément.

Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tût définitivement. Car la Muse du Poitín en avait fini avec lui. Et c’est ainsi que depuis toujours elle agissait, afin que l’histoire qu’elle narrait par la bouche du conteur disparaisse à jamais.

Par Ann F Border - Publié dans : Lá Fhéile Pádraig - Communauté : New York City Art
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Lundi 16 mars 2009 1 16 /03 /2009 19:56

La première à préférer que la nuit tombe. À pénétrer dans les couloirs étroits  des bâtisses  éloignées des avenues 5, Park et Broadway pour plus d’obscurité encore. La première à posséder une arme de poing. À la vider dans le bois des bancs et les figures peintes. À dormir sur les planches fendues par ses soins, après les pluies d’été qui s’évaporent en laissant  sur sa peau une trace à l’odeur boisée. Une partie de sa peau. La première à  distinguer dans l’eau chlorée des fontaines et noire des rivières l’ombre d’une âme-sœur défunte.  Les yeux percés et la bouche pâle.  La première à préférer que la nuit tombe. À percevoir le bruit de son effondrement. La première à se souvenir des heures de plein jour.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Vendredi 6 mars 2009 5 06 /03 /2009 19:18

Un jour aurait suffi. Un jour sans fin aux heures se comptant du ravage à la guérison. Un jour de saison intermédiaire, avec un ciel gris le matin et percé de rayons quelques heures plus tard. Mais des prêcheurs, juchés sur des capots de berlines noires, nous prévenaient que de telles taches solaires n’annonceraient rien de bon. Elles dissimuleraient des enfers et Dieu reconnaîtrait les siens. Tous ceux qui ne s’y vautreraient pas en attendant le soir déplorable. Il fallait attendre le soir déplorable dans les parties sombres, en grelottant de froid et d’autre chose. Une peur bénéfique, ainsi la nommaient-ils bien qu’elle fût effroyable. Pas d’autres alternatives. Un billet assuré pour le paradis. De la belle parlotte agrémentée de gestes étudiés dans les salles de séminaires des hôtels Hilton de la Côte Ouest.

Un jour aurait suffi qui allait de la naissance à la mort d’un homme d’âge mûr. Mais il fallait en plus puiser dans les songes. Errer dans leurs allées peuplées de fantômes. Qui d’autres dans les rêves ?  Les heures répétées rallongeaient la durée du jour. S’éloigner de la guérison, c’est tout ce que l’on gagnait.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Jeudi 25 décembre 2008 4 25 /12 /2008 14:46

Une aile blanche, un labrador. Deux ailes en fait et pas de chien. Une pluie à 3 heures derrière le méridien. Une pianiste de jazz à l’Empire State building.  The romance is over, j’ai lu ça quelque part. Le calendrier du New Yorker à la dernière minute. Un malaise apaisé à la librairie Border. Les vingt sept mille trois cent soixante quinze jours du Radio City Music Hall. Les cinq étoiles de la cité LeFrak. Un couturier qui retouche une étoffe de bronze.  Les fillettes en redingote rouge dans les halls des hôtels de luxe. Des coquilles d’œufs blanches sur des meubles de cuisine blancs. Eclos. Pas de trace de plumes blanches. Pas de trace de sang. Des œufs d’ange ? Un sourire sur les marches du New Victory Theater, un salut de Frankenstein. Un hommage à Mark C. Wilenchik, croisé dans un couloir. Paix à son âme. Saint Patrick à 4 heures 17 derrière le méridien. Un ange éclos, un dromadaire…Les escalators en bois de chez Macy’s. Un lutin agent d’entretien. Les soldats de l’armée du salut qui nous sonnent les cloches à l’angle de... Marilyn à la Barrington Gallery. Des étoiles jaunes qui virent au bleu dans le quartier de Christophe Colomb. Atlas dans l’obscurité. Un hibou et une chauve-souris dans le parc. Peut-être une chouette et un vampire. De mystérieuses boites aux lettres numérotées. Une certitude, les prompts messagers du General Post Office de la 8e avenue ne peuvent être retardés ni par la neige, ni par la pluie, ni par la chaleur, ni par les ténèbres de la nuit. Dixit Hérodote ou presque. Une seule des trois vies de Gertrude Stein à Bryant Park, celle qui dure soixante douze années. Des Spangled Banner à n’en plus finir. Le bus scolaire matricule 605. Un jour qui se dilue dans l’eau pluviale sur le Brooklyn Bridge. Des maisons trois-mâts à l’amarre (Qu’iraient-elles faire sur la rivière ? Ou pire sur l’océan ? Non, non., ça vaut mieux comme ça. Surtout qu’il n’existe pas de capitaine de maison.) Un lion assis en bois doré avec un prix non affiché sur la 42e je crois. Deux lions couchés portant un ruban rouge. Une femme harassée qui connaît le Queens comme sa poche. Une information routière : Pour entrer dans le Holland Tunnel, les camions doivent emprunter Canal Street. Le taxi matricule 5F71. Un sprinkler jaune, un sprinkler vert et une bouche à incendie noire à tête argentée. À 3 heures 26 derrière le méridien, quatre flics discutent à la porte du commissariat du 1e district. Un permis de construire du Département des buildings pour le 16 North Moore Street. L’œil au sourcil d’acier riveté de l’Ambrose. Un voyage au temps du EL. Un miracle sur la 34e .

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Samedi 20 décembre 2008 6 20 /12 /2008 18:49

La vitre du taxi embuée à l’intérieur et parsemée de gouttes de pluie à l’extérieur. Du Skaï noir déchiré par endroits. Des lambeaux de tissus nuageux qui s’effilochaient. Un écran où défilaient des pubs et des prévisions météo. Pour l’heure il pleuvait. Les gouttes étaient entraînées par la vitesse. Mais pas depuis un moment. On était coincé sur la 5e. Alors elles glissaient lentement après s’être écrasées. Peut-être pas la 5e. Je ne distinguais rien du dehors. La main du chauffeur tapotait le volant. La main gauche. La droite posée sur sa cuisse. Elle se soulevait quand il marmonnait un juron et retombait lourdement, à plat.  Des formes indistinctes frôlaient la tôle de la Ford. Des lumières déformées, fluorescentes tout autour de moi. Certaines mouvantes. Toutes celles emprisonnées dans l’averse. Aucune parcelle de nuit. Je n’avais pas de quoi tenir la distance. Garder mon corps dans le métal. Peut-être quarante ou cinquante dollars. Et des poussières.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Vendredi 12 décembre 2008 5 12 /12 /2008 16:11

Chère Amie,

 

Je tente d’écrire quelque chose. Pour ne pas me laisser envahir. Je tiens ma main prête et attends que quelque chose en sorte. Comme si mes veines allaient s’ouvrir et répandre leur liquide coloré sur l’espace. Tout l’espace. Pour l’instant rongé par le malheur.

Je tente d’écrire quelque chose. Autre chose. Pour contourner l’autel qui s’impose malgré tout, nuit et jour. Je ne crois en rien dit-il. Je ne suis d’aucune religion. Je suis la table et le lit. La nappe et le linceul. J’appartiens à Dieu, sans mentir.  Et Dieu est grand par la faute de l’homme qui ne l’est pas. Dieu existe par la faute…et c’est terrible.

Je tente d’écrire quelque chose sur la lumière d’été qui jette du verre brisé sur l’océan et des voix paternelles sur les grèves. La voix de mon père que mon esprit peu attentif a déjà presque oublié. C’est comme ça. Il reste les adjectifs pour la décrire avec précision. Mais ça sonne creux. Il faudrait des falaises, des balcons élevés, des quais, des précipices où se pencher dangereusement pour l’entendre encore. Car c’est dans ces lieux que les voix vivent après. À l’affût d’un enfant inconséquent.

Je tente d’écrire quelque chose, mais sans y parvenir. Car il n’y a d’avenir dans aucune des heures que je traverse, comme le pensait mon père.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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