Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /2009 18:48

On raconte que les conteurs d’Irlande ne sont humains que pour moitié et que l’autre peut tout aussi bien appartenir  à Dieu, au Diable, au vent, à l’air, à la pierre… Qui le sait ? Une moitié mystérieuse qui en fait des êtres à part et fous sans aucun doute. Car la folie se loge aisément dans les moitiés mystérieuses.  Leurs voix est grave et profonde et il se dégage d’eux une odeur d’âtre à cause du temps qu’ils passent devant les cheminées de ferme.  Leurs mains sont larges, et quand elles se déplacent dans l’air, leur mouvement devient  l’objet qui illustre le conte. Une arme, un serpent, un navire et son équipage, un violon, un cheval. Des blagues à tabac trainent au fond de leur manteau humide que les enfants empruntent lors des veillées dans l’espoir qu’elles abritent la légendaire Muse du conteur. Plus tard, assis sur une pierre plate qui surplombe l’océan ou la prairie, ils disposeront le tabac dans des rouleaux de papier qu’ils fumeront en fermant les yeux.  Lorsque l’un d’eux se mettra à parler, tous se tourneront vers lui avidement. Mais pas un conte ne sortira de sa bouche et ils écraseront leur maigre mégot contre la roche, en le maudissant de n’héberger aucune muse. L’idée viendra à l’un d’eux que peut-être elle se dissimule dans le Poitín. 

Dieu préserve quiconque d’aller quérir dans les vapeurs d’alcool du Poitín l’inspiration. Car bien qu’elle y soit à son aise, il est plus que dangereux de l’en déloger et de la laisser dépasser les frontières  des  lèvres d’un conteur. De fait, aucun ne s’y risque depuis que le meilleur d’entre eux le paya de sa vie. Celui qui jusqu’à l’heure de sa mort se nommait Baile O’Cahan.

Ce soir là, Baile œuvrait dans le Comté d’Antrim. Il avait décidé de narrer la légende locale de la Chaussée des Géants qui plaisait à tous. Afin de s’éclaircir la gorge,  il trempa ses lèvres dans un verre de Poitín que lui avait apporté son hôte.

Il était une fois, commença-t-il.  Sa voix tremblante surprit son auditoire. Il était une fois, répéta-t-il, l’histoire de Molly Callaghan. Ces mots, ainsi que tous ceux qui suivirent,  sortirent de sa bouche sans qu’il l’ait désiré et sans plus de tremblement. Son timbre même avait plus d’assurance que jamais et ceux de l’assistance qui le connaissait en furent d’abord satisfaits puis quelque peu inquiets lorsque le conte se déroula.

On  découvrit Molly Callaghan sur la grève un lendemain de tempête. Le nourrisson gisait  au milieu d’algues emmêlées, de bois flottés et de cadavres de méduses. Il s’avéra qu’il était dépourvu de jambes et personne dans le village ne voulut s’encombrer d’un tel fardeau. Lors d’un conseil exceptionnel, on décida de le placer d’office chez les Callaghan qui se remettaient mal de la perte de leur unique fils et qui avaient la réputation de ne jamais contredire leurs ainés.  

La fillette était plus solide que ne le laissait supposer son apparence. Quelques années plus tard,  il n’était pas rare de la croiser sur la lande, ou sur la grève où elle passait de longues heures à scruter l’horizon. Avec le temps, les légendes la concernant s’accumulèrent. Elles étaient bientôt si nombreuses et farfelues que plus personne n’osa approcher Molly, de peur que l’une d’elles s’avéra être exacte. La seule vue de l’enfant rampant le long d’un chemin, ou se faisant conduire dans cette étrange carriole que lui avait fabriqué son père, entrainait d’angoissantes superstitions et les villageois perdaient un temps précieux en prières et incantations afin d’éloigner le mal. Car en fin de compte, toutes leurs légendes  faisaient de Molly Callaghan la fille du Malin.

Lorsqu’elle eut atteint ses huit ans, on l’avait déjà rendu responsable de dix-sept naufrages, de trois mauvaises récoltes, de nombreuses fausses couches, de morts inexpliquées, et d’une épidémie de grippe. Elle ne réapparut plus au village et se promenait  sur la lande à la nuit tombée en compagnie de son père.

Cela ne suffit pas à éteindre le feu qui couvait dans l’âme des villageois. Une famine s’annonçait, car les saisons s’étaient inversées et les champs ne donnaient que de la poussière. Il fallait que ça cesse. Que le Diable récupère sa progéniture. On sonna l’hallali.

Quand les villageois les plus hostiles arrivèrent devant la demeure des Callaghan, c’est Molly en personne qui leur ouvrit. Debout sur ses deux jambes. Des jambes qu’elle semblait posséder depuis toujours. Elle leur sourit largement  et les pria d’entrer. Ils s’exécutèrent en silence et lorsque tous eurent pénétré dans l’unique pièce, l’enfant demanda à son père ainsi qu’à sa mère de sortir et referma la porte sur les villageois médusés. Et croyez-le ou non, cette bâtisse de pierre s’embrasa comme si elle n’était bâtie que de paille.

Molly et ses parents coururent  jusqu’à ce que la ligne maritime mette fin à leur course. C’était l’heure de la séparation.

-          Je n’ai pas mis le feu, dit l’enfant à son père qui s'était accroupi auprès d'elle.

-          Je sais, lui répondit-il. Tout comme je sais que tu n’as pas de jambes.  

-          Il le portait en eux, poursuivit-elle sans relever.

-          Je sais. Tout comme tu les portes en toi.

Après de douloureuses étreintes d’adieu,  Molly pénétra dans l’océan,  écartant  l’onde  avec ses genoux, ses cuisses, son torse, puis ses épaules, jusqu’à être entièrement engloutie. Mais il n’est pas sûr qu’elle cessât de marcher, car c’était là son élément.

Lorsque le conte fut achevé, Baile O’Cahan se tût définitivement. Car la Muse du Poitín en avait fini avec lui. Et c’est ainsi que depuis toujours elle agissait, afin que l’histoire qu’elle narrait par la bouche du conteur disparaisse à jamais.

Par Ann F Border - Publié dans : Lá Fhéile Pádraig - Communauté : New York City Art
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Lundi 16 mars 2009 1 16 /03 /2009 19:56

La première à préférer que la nuit tombe. À pénétrer dans les couloirs étroits  des bâtisses  éloignées des avenues 5, Park et Broadway pour plus d’obscurité encore. La première à posséder une arme de poing. À la vider dans le bois des bancs et les figures peintes. À dormir sur les planches fendues par ses soins, après les pluies d’été qui s’évaporent en laissant  sur sa peau une trace à l’odeur boisée. Une partie de sa peau. La première à  distinguer dans l’eau chlorée des fontaines et noire des rivières l’ombre d’une âme-sœur défunte.  Les yeux percés et la bouche pâle.  La première à préférer que la nuit tombe. À percevoir le bruit de son effondrement. La première à se souvenir des heures de plein jour.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Vendredi 6 mars 2009 5 06 /03 /2009 19:18

Un jour aurait suffi. Un jour sans fin aux heures se comptant du ravage à la guérison. Un jour de saison intermédiaire, avec un ciel gris le matin et percé de rayons quelques heures plus tard. Mais des prêcheurs, juchés sur des capots de berlines noires, nous prévenaient que de telles taches solaires n’annonceraient rien de bon. Elles dissimuleraient des enfers et Dieu reconnaîtrait les siens. Tous ceux qui ne s’y vautreraient pas en attendant le soir déplorable. Il fallait attendre le soir déplorable dans les parties sombres, en grelottant de froid et d’autre chose. Une peur bénéfique, ainsi la nommaient-ils bien qu’elle fût effroyable. Pas d’autres alternatives. Un billet assuré pour le paradis. De la belle parlotte agrémentée de gestes étudiés dans les salles de séminaires des hôtels Hilton de la Côte Ouest.

Un jour aurait suffi qui allait de la naissance à la mort d’un homme d’âge mûr. Mais il fallait en plus puiser dans les songes. Errer dans leurs allées peuplées de fantômes. Qui d’autres dans les rêves ?  Les heures répétées rallongeaient la durée du jour. S’éloigner de la guérison, c’est tout ce que l’on gagnait.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Jeudi 25 décembre 2008 4 25 /12 /2008 14:46

Une aile blanche, un labrador. Deux ailes en fait et pas de chien. Une pluie à 3 heures derrière le méridien. Une pianiste de jazz à l’Empire State building.  The romance is over, j’ai lu ça quelque part. Le calendrier du New Yorker à la dernière minute. Un malaise apaisé à la librairie Border. Les vingt sept mille trois cent soixante quinze jours du Radio City Music Hall. Les cinq étoiles de la cité LeFrak. Un couturier qui retouche une étoffe de bronze.  Les fillettes en redingote rouge dans les halls des hôtels de luxe. Des coquilles d’œufs blanches sur des meubles de cuisine blancs. Eclos. Pas de trace de plumes blanches. Pas de trace de sang. Des œufs d’ange ? Un sourire sur les marches du New Victory Theater, un salut de Frankenstein. Un hommage à Mark C. Wilenchik, croisé dans un couloir. Paix à son âme. Saint Patrick à 4 heures 17 derrière le méridien. Un ange éclos, un dromadaire…Les escalators en bois de chez Macy’s. Un lutin agent d’entretien. Les soldats de l’armée du salut qui nous sonnent les cloches à l’angle de... Marilyn à la Barrington Gallery. Des étoiles jaunes qui virent au bleu dans le quartier de Christophe Colomb. Atlas dans l’obscurité. Un hibou et une chauve-souris dans le parc. Peut-être une chouette et un vampire. De mystérieuses boites aux lettres numérotées. Une certitude, les prompts messagers du General Post Office de la 8e avenue ne peuvent être retardés ni par la neige, ni par la pluie, ni par la chaleur, ni par les ténèbres de la nuit. Dixit Hérodote ou presque. Une seule des trois vies de Gertrude Stein à Bryant Park, celle qui dure soixante douze années. Des Spangled Banner à n’en plus finir. Le bus scolaire matricule 605. Un jour qui se dilue dans l’eau pluviale sur le Brooklyn Bridge. Des maisons trois-mâts à l’amarre (Qu’iraient-elles faire sur la rivière ? Ou pire sur l’océan ? Non, non., ça vaut mieux comme ça. Surtout qu’il n’existe pas de capitaine de maison.) Un lion assis en bois doré avec un prix non affiché sur la 42e je crois. Deux lions couchés portant un ruban rouge. Une femme harassée qui connaît le Queens comme sa poche. Une information routière : Pour entrer dans le Holland Tunnel, les camions doivent emprunter Canal Street. Le taxi matricule 5F71. Un sprinkler jaune, un sprinkler vert et une bouche à incendie noire à tête argentée. À 3 heures 26 derrière le méridien, quatre flics discutent à la porte du commissariat du 1e district. Un permis de construire du Département des buildings pour le 16 North Moore Street. L’œil au sourcil d’acier riveté de l’Ambrose. Un voyage au temps du EL. Un miracle sur la 34e .

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Samedi 20 décembre 2008 6 20 /12 /2008 18:49

La vitre du taxi embuée à l’intérieur et parsemée de gouttes de pluie à l’extérieur. Du Skaï noir déchiré par endroits. Des lambeaux de tissus nuageux qui s’effilochaient. Un écran où défilaient des pubs et des prévisions météo. Pour l’heure il pleuvait. Les gouttes étaient entraînées par la vitesse. Mais pas depuis un moment. On était coincé sur la 5e. Alors elles glissaient lentement après s’être écrasées. Peut-être pas la 5e. Je ne distinguais rien du dehors. La main du chauffeur tapotait le volant. La main gauche. La droite posée sur sa cuisse. Elle se soulevait quand il marmonnait un juron et retombait lourdement, à plat.  Des formes indistinctes frôlaient la tôle de la Ford. Des lumières déformées, fluorescentes tout autour de moi. Certaines mouvantes. Toutes celles emprisonnées dans l’averse. Aucune parcelle de nuit. Je n’avais pas de quoi tenir la distance. Garder mon corps dans le métal. Peut-être quarante ou cinquante dollars. Et des poussières.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Vendredi 12 décembre 2008 5 12 /12 /2008 16:11

Chère Amie,

 

Je tente d’écrire quelque chose. Pour ne pas me laisser envahir. Je tiens ma main prête et attends que quelque chose en sorte. Comme si mes veines allaient s’ouvrir et répandre leur liquide coloré sur l’espace. Tout l’espace. Pour l’instant rongé par le malheur.

Je tente d’écrire quelque chose. Autre chose. Pour contourner l’autel qui s’impose malgré tout, nuit et jour. Je ne crois en rien dit-il. Je ne suis d’aucune religion. Je suis la table et le lit. La nappe et le linceul. J’appartiens à Dieu, sans mentir.  Et Dieu est grand par la faute de l’homme qui ne l’est pas. Dieu existe par la faute…et c’est terrible.

Je tente d’écrire quelque chose sur la lumière d’été qui jette du verre brisé sur l’océan et des voix paternelles sur les grèves. La voix de mon père que mon esprit peu attentif a déjà presque oublié. C’est comme ça. Il reste les adjectifs pour la décrire avec précision. Mais ça sonne creux. Il faudrait des falaises, des balcons élevés, des quais, des précipices où se pencher dangereusement pour l’entendre encore. Car c’est dans ces lieux que les voix vivent après. À l’affût d’un enfant inconséquent.

Je tente d’écrire quelque chose, mais sans y parvenir. Car il n’y a d’avenir dans aucune des heures que je traverse, comme le pensait mon père.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /2008 20:01

Ce n’est rien. C’est New York. Le jour à peine levé toute la journée. De la poudre (y a qu’à se baisser) aux yeux de ceux qui s’allongent dans les rectangles saisonniers. Le torse dénudé, souriants à cause du soleil imaginé. On s’égare si on s’en éloigne parce que tout s’effondre au fur et à mesure. Allongés, frissonnants. Ce n’est rien, c’est New York. Si l’air passe, les bruits passent au travers des pièces mal entretenues. Dehors n’est pas pire. On peut enfin espérer n’être rien pour de bon. Frissonnants sous le soleil des rêves. Jaune vif avec des rayons descendants jusque sur les visages maternels. Leur taillant une cicatrice joyeuse. Une affreuse déformation de gaité. Un affreux rire mérité. Ce n’est rien. Ce n’est pas pire que d’être aimer par tous. Ce n’est rien, c’est New York. Dilués dans les chairs comme un sang universel, ce n’est pas pire que de ne ressembler qu’à soi.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Mercredi 5 novembre 2008 3 05 /11 /2008 20:15

"Eh bien, je ne sais pas ce qui va arriver maintenant. Nous avons devant nous des journées difficiles. Mais peu m'importe ce qui va m'arriver maintenant, car je suis allé jusqu'au sommet de la montagne..."

Martin Luther King Jr.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Vendredi 31 octobre 2008 5 31 /10 /2008 20:41

On supposait qu’il y avait de meilleurs jours. Sous d’autres cieux disait martin Marksman. Rien qui ressemblait à ça par ici.  Mais je n’avais pas de rêves qui mènent au large. Pas d’enjambées gigantesques pour traverser la rivière. Je supposais qu’elle atteignait la mer ou l’océan. Je ne connaissais pas la différence entre des mots comme mer et océan. Aucun de nous ne la connaissait. Le jour déclinait tous les jours et parfois plusieurs fois par jour et ça suffisait. De Brooklyn, nous possédions Manhattan et ça suffisait aussi. On restait là, penchés sur la balustrade où on se retenait de cracher parce que celui qui souillait la rivière était maudit à jamais. Comme Howard Shepard qui était mort le lendemain d’un crachat royal qu’on avait tous admiré.

A son enterrement, il avait fallu retenir sa mère pour pas qu’elle s’enfonce dans le sol. Deux hommes la soutenaient en regardant droit devant eux. C’était leur mission. Pas des moindres selon Martin Marksman. Parce qu’il y a des forces terribles sous la terre des cimetières. Plus tard, la mère d’Howard a craché sur le prêtre. Quand il a commencé à faire des paraboles. Et elle est partie en courant. On a emboité son pas. Elle courait comme un animal pourchassé. Changeant de direction brutalement en poussant des cris rauques.  La transpiration coulait sur nos joues et il était plus facile de pleurer. On a couru jusqu’à ce qu’on ne se souvienne plus de rien. La malédiction, l’enterrement, la mère d’Howard qu’on avait perdu de vue depuis longtemps, et Howard lui-même.

On supposait qu’il y avait de meilleurs jours à chaque fois qu’on pensait à celui-là. Jusqu’au jour où Martin Marksman cracha dans la rivière, à cause d’une fille qui lui avait brisé le cœur.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 26 octobre 2008 7 26 /10 /2008 18:20

- Je ne suis pas heureux, dit l’homme.

- Depuis quand, lui demande la femme ?

- C’était le jour où la statue de la liberté a rouvert au public. Août 2004. Un feu d’artifice magistral et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.

- Je me souviens, dit la femme.

- Vous y étiez ?

- Non.

- Mais vous saviez…

- Oui.

- Dans la journée, je m’étais assis exactement où je suis assis. Et une femme qui sortait de la librairie  s’est assise exactement où vous êtes assise. Elle m’a parlé du temps, comme ça se fait, et des tornades de Floride. Je n’ai rien su lui répondre. A part que je craignais un orage pour les heures à venir. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Elle n’était pas new yorkaise. Une réflexion que je me suis fait.

- D’où était-elle, vous lui avez demandé ?

- Non. Je voulais qu’elle parte, mais elle n’en avait pas envie, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait un livre de photos.

- Quel genre de livre ?

- Un bouquin sur Central Park avec des ocres trop ocre, des verts trop vert, des blancs trop blanc… L’Essex House et le Dakota toutes les deux pages.

- Et les attelages ?

- Et les allées du Mall.

- Et les écureuils ?

- La Bethesda Terrace.

- Strawberry Fields ?

- Strawberry Fields.

- C’est ce qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new yorkaise.

- Quoi donc ?

- Le livre.

- Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait trainer à ses pieds.

- C’est elle qui vous a ouvert les yeux ?

- A quel propos ?

- Je ne suis pas heureux, vous vous rappelez ?

- Ah !...oui. Non, ce n’est pas elle. C’est une pensée qui m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.

- Quel genre de pensée ?

- Pas une pensée, en réalité. Plus dur que ça. Plus aiguisé.

- Un coup de poignard ?

- Comme une lame, oui.

- Et ça vous fait souffrir ?

- Je ne souffre pas. C’est seulement que je ne suis pas heureux.

- Si vous voulez… C’est à cause du livre.

- Je ne comprends pas.

- Des verts trop verts, des ocres trop ocre... Des saisons trop vives.

- Des saisons trop vives. J’ai pensé à ça sur le moment.

- Mais ce n’est pas ce qui vous a frappé ?

- Non. Un prolongement de cette pensée… Quelque chose à voir avec le temps.

- Des saisons trop brèves ?

- Des saisons trop brèves.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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