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Manhattan, people and locations Short stories sur New York, les gens, les lieux. Vision new yorkaise d'un écrivain.

Sally's hands

Ann F Border
Sally's hands

Il avait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda. Ou deux hot-dog et un café. Il opta pour deux hot-dog. Un qu’il achèterait tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il était possible qu’il perde son argent entre temps, et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Perdre des billets, ça lui était déjà arrivé sans qu’il sache comment. Alors, maintenant il se méfiait. Il hésitait aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.

Il décida de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettrait ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chanterait, avec les billets qu’il possédait déjà.

Il alla se poster près du  kiosque à journaux. C’était un bon emplacement. Les gens se débarrassaient facilement des quelques pièces que le vendeur leur rendait pour ne pas encombrer leurs poches.

Un jour, ici, un type lui avait donné cinquante dollars. Il ne l’avait pas fait exprès. Ça se voyait qu’il n’était pas à ce qu’il faisait. Il lui avait dit : « Voilà… Un, deux, trois, quatre, cinq dollars, en lui déposant, un par un, les billets dans la main. » L’homme avait les yeux rougis par le manque de sommeil ou des pleurs récents. Il lui avait souri tristement et avait gardé ses yeux dans les siens un moment interminable, comme s’il y cherchait quelque chose, puis il avait filé.

Il avait dépensé depuis longtemps les cinq dollars que le type avait cru lui donner. Mais il conservait les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendrait.

─ Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi dans la journée, lui dit le marchand de journaux.

Il ne lui répondit pas. Ce n’était pas  un mauvais gars. Il le laissait faire son business et lui donnait une cigarette de temps en temps. Il s’appelait Mark Bitcham. Il avait des mains énormes et une voix de fillette qui surprenait tout le monde. Il avait fini par parler le moins possible. A peine bonjour. Parce qu’à chaque fois qu’il ouvrait la bouche, les clients levaient la tête brutalement pour s’assurer qu’il n’y avait pas une gamine planquée derrière la pile de journaux.

─ Combien ?  lui demanda Mark alors qu’il comptait l’argent récolté.

─ Sept dollars…

─ Putain, c’est ce que je disais !

Sa tête lui tournait à cause de la faim. Mais il  descendit quand même jusqu’à Battery Park, pour manger devant le fleuve. Il acheta un hot-dog et un soda et s’assit sur un banc. Le Ferry de Staten Island lui gâchait la vue, mais il ne bougea pas.

La dernière fois qu’il était monté à bord du ferry, c’était un autre homme. Il y avait plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main était posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce et pouvait sentir que sa caresse la laissait de marbre. Elle s’agrippait toujours à lui, dans la rue, dans les boutiques. Il ne pensait pas que ce fut par amour, mais pour s’arrimer. Elle faisait souvent ce rêve où elle dérivait, comme un esquif en plein océan, mais dans les rues de la ville. Elle heurtait les arêtes des bâtiments, les pare chocs des bus et le craquement du bois qui se brise la réveillait en sursaut.

Le jour où ils se trouvaient sur le ferry de Staten Island, elle avait retiré sa main de la sienne pour la première fois. Elle l’avait posé sur son genou, paume en l’air, et la regardait en souriant. Puis elle avait regardé sa main à lui et un nuage de tristesse, rapidement balayé, passa devant ses yeux. Le reste de la journée, elle avait marché devant lui en faisant des bonds et des pirouettes enfantines. Lui, ça l’avait énervé, sans qu’il sache pourquoi, parce qu’au fond, elle était touchante et plutôt joyeuse.

Le hot-dog lui restait sur l’estomac. Sally avait disparu de sa vie depuis longtemps. Et ça n’avait pas fait plus de bruit que ça. Un jour, là, l’autre, non. Il sentait toujours sa main dans la sienne. Il arrivait à la voir parfois. Un jour, là, l’autre, non.

Le ferry avait disparu du quai sans qu’il s’en aperçoive. Ni les manœuvres, ni le bruit des moteurs, ni les passagers montant à bord, rien.

Il lui restait assez d’argent pour un hot-dog et un café. Dans l’allée, un homme le salua en passant. Il ne connaissait pas son nom et l’appelait le type aux parapluies, parce qu’un jour, il lui avait refilé  deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs.

─ Je sortirai jamais vivant d’un truc pareil, lui avait-il dit. Une opération à cœur ouvert, mon ami, à cœur ouvert ! Prends tout, vends tout et garde le fric !

Finalement, il s’en était sorti et disait à tout le monde qu’il possédait maintenant trois des ponts de New York sur le cœur. Le Verrazzano, le Brooklyn, le Queensboro.

Les deux sacs l’avaient encombré durant des semaines, mais il n’avait rien voulu vendre. Quand par hasard, il avait croisé le type aux parapluies, il lui avait rendu son stock intact. L’autre l’avait regardé un long moment, la bouche ouverte, les deux gros sacs pendant au bout de ses bras.

Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accostait sur l’ile. Certains habitants de Staten Island n’avaient jamais mis les pieds à Manhattan.  Il les enviait tout d’un coup, sans savoir pourquoi.

Il pensa au type des cinquante dollars. Il y pensait parfois. Quand ça lui arrivait, il scrutait les alentours, persuadé qu’il était dans les parages. Mais il ne l’apercevait jamais. Ou peut-être que si. Mais il ne le reconnaissait pas. Il ne se souvenait que des marques rouges autour de ses yeux et d’un vaisseau éclaté en forme de patte d’oiseau dans une de ces   pupilles.

Ça faisait près de cinq ans que les billets étaient dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sortit du sac plastique et les mis dans son portefeuille. Ses mains tremblaient légèrement.

Il avait assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, acheter un livre, ou un journal et des cigarettes.

Une femme se planta devant lui alors qu’il engageait un mouvement pour se lever du banc.

─ Attrape ma main, lui dit la voix inchangée de Sally.  

Il s’y arrima. 

 

Photo d'après détail Sculpture Marisol Escobar :American Merchant Mariners' Memorial

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