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Paperblog
Dimanche 14 mars 2010 7 14 /03 /Mars /2010 16:32

Love ETCTintement de cloche. La femme vient s’assoir à la table de Peter Bloomberg. Elle est souriante et semble impatiente de faire sa connaissance. Ça s’annonce plutôt bien.

- Peter Bloomberg, enchanté.

- Helena Schmitt. Que faites-vous dans la vie, Peter Bloomberg ?

- je suis serveur au Starbucks de la 42e.

- Vous êtes serveur ?

- Oui.

- Vous portez un costume à 15oo dollars et vous êtes serveur sur la 42e

- je l’ai loué pour la soirée.

- Vous l’avez loué pour la soirée…

- Vous allez répéter tout ce que je dis ?

- C’est l’effet de surprise. Je ne m’attendais pas à ça en vous voyant.

- À ça quoi ?

- À un larbin en costume de scène !

- Rien ne vous oblige à être cruelle.

- je ne le suis pas autant que vous l’êtes envers vous-même.

- Que voulez-vous dire ?

- Pourquoi ne mentez-vous pas jusqu’au bout ? Personne ne s’attend à voir sortir d’un écrin à 1500 dollars un vendeur de Caffe Latte. Vous en avez l’attirail, alors soyez avocat chez Shearman et Sterling, pilote de ligne, écrivain, rédacteur en chef du Times…Le temps de cette soirée. Vous avez payé pour rêver, n’est-ce pas ?

Peter acquiesce timidement d’un mouvement de tête enfantin qu’il regrette immédiatement.

- Alors soyez à la hauteur de vos rêves.

Tintement de cloche. La femme se lève.

- Demain est un autre jour, lui dit-elle en s’éloignant.

- Emma Clever, se présente la fille qui lui succède.

- Peter Bloomberg.

- J’étais impatiente de vous rencontrer. Je vous ai remarqué en arrivant. Que faites-vous dans la vie, Peter ?

- Je suis serveur au Starbucks de la 42e.

- Vous plaisantez, n’est-ce pas ?

- Je vous assure que non.

- Vous portez une Cartier à 5000 dollars et vous travaillez dans un Coffee Shop ?

- j’ai acheté la montre à un vendeur de la Batterie. Une copie de Santos-Dumont, je crois.

- Qu’est-ce que ça peut foutre que ce soit une copie de Santos-Dumont ? Ça ne sera toujours qu’une merde à 20 dollars !

- 35 dollars, en fait.

- Vous êtes pathétique.

La fille se lève sans attendre la fin du rendez-vous et se rend au bar où elle commande sèchement un Manhattan.

Tintement de cloche. Une nouvelle femme vient s’assoir à la table de Peter Bloomberg.

- Peter Bloomberg. Avocat associé chez Shearling et Sterman.

- Enchantée. Lynn Miller, serveuse au Sbarro de la 34e.  

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /Mars /2010 20:45

Photo 103Je posais la bouteille sur la table. Il était assis sur le lit. Le dos vouté. Il ne me salua pas, mais me montra la chaise d’un coup de menton comme il le faisait toujours. Comme si j’avais un autre choix si je voulais me poser. Le pistolet ou le revolver, je ne savais toujours pas les différencier malgré les leçons de mon père, était posé sur sa cuisse, près de l’aine. Il tenait le canon à pleine main, comme les hommes tiennent leur sexe. C’était la première fois que je l’imaginais posséder un sexe.  Après un moment de flottement, je m’asseyais finalement près de lui. Côté crosse. Le sommier fit un bruit qui me déprima.  Ce son était celui qui, à mon sens, définissait le mieux la misère depuis toujours, et je ne le supportais pas.

Il fallait que je dise quelque chose. Parce que lui n’était pas décidé. Je toussotais plusieurs fois pour faire sortir les mots de ma bouche. Mais ils étaient coincés de l’autre côté de ma glotte. Ma gorge était sèche, mais je n’osais pas bouger pour attraper la bouteille. Elle n’était qu’à quelques mètres de moi. La pièce était étroite et rectangulaire. Une table couverte de restes de repas, une chaise, un lit, un frigo, une télé sur le frigo, un évier, une malle ouverte remplie de journaux, une lampe sur pied et une autre sous le lit. Les deux étaient allumées. C’était le milieu de la journée. Je pensais que peut-être il était assis là depuis la nuit dernière.

J’allumais une cigarette que je lui tendis. Puis j’en allumais une pour moi. Je prenais de longues bouffées que je recrachais lentement. J’observais les volutes se déplacer dans la pièce. Il les observait aussi.

- Ça l’a refait, me dit-il.

Je m’étais habitué à son silence. Le son de sa voix me fit mal aux oreilles. Il transperça l’espace enfumé. Et le moment que nous étions en train de vivre disparut brutalement.

Une nouvelle lumière entrait maintenant dans la pièce. Il se leva et fit quelques pas, tenant l’arme le long de sa jambe. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil, mais plus ouverts que d’habitude. Si je m’étais donné la peine, j’aurai pu en distinguer la couleur. Mais je m’en foutais. Ça ne m’empêchait pas de bien le connaitre.

- Ça l’a refait, répéta-t-il.

Il s’adressait à moi comme si je savais de quoi il parlait.

La clarté m’embarrassait. Je me sentais coincé dans une heure inhabituelle. Le jour était une belle saloperie. Lui et moi le savions depuis longtemps. Une belle saloperie. Aujourd’hui, il se vautrait dans le carré de lumière, le flingue à la main, comme si tout ça était normal. Je détestais le voir comme ça. Si précisément. Je détestais qu’il me soit donné d’observer les détails. Je commençais à boire pour boire. Et pendant que je me saoulais  consciencieusement, il me raconta son histoire.

Le revolver avait d’abord appartenu à John Mayerbrick, son père. Décidé d’en finir avec la vie, il l’avait acheté chez un prêteur de la 42e.  Puis un dimanche matin, il s’était installé au volant de sa Ford et à la fin d’un match  des Yankees que la radio passait en différé, il avait mit le canon dans sa bouche et avait fait feu sans hésitation. Mais l’arme s’était enrayée. L’homme en tira une leçon. Il cessa de jouer et de boire, rendit son existence supportable et mourut de vieillesse. Une connerie de rédemption. 
Il venait de vivre la même expérience que son père, juste avant que j'arrive. Je lui dis qu’il n’y avait aucun message divin là-dedans. Le revolver familial était foireux, point barre. Il haussa les épaules et tira une balle dans la malle à journaux. La détonation m’explosa les tympans. Puis, après que le canon se soit refroidi, il mit l’arme sur sa tempe et appuya sur la gâchette. Rien ne se passa. Une connerie de miracle.

Après ce jour-là, je ne le revis plus. J’appris qu’il avait quitté New York. Quelques mois plus tard, je reçus un colis provenant de Presque Isle dans le Maine. Il contenait le revolver et une lettre aux plis anciens et crasseux signée John Mayerbrick. À ton tour de savoir si tu mérites une deuxième chance. Connerie de connerie.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 28 février 2010 7 28 /02 /Fév /2010 16:04

Speed dating inNYC
Tintement de cloche. La fille vient s’asseoir à la table de Gil Flack. Il se présente. Elle ne juge pas utile de le faire en retour. Il n’insiste pas et décide de la prénommer Taylor. Pour lui-même.

- C’est la première fois que je quitte mon appartement depuis cinq ans, lui dit-elle.

- Ouah ! Pourquoi êtes-vous resté enfermée si longtemps ?

- Vous ne comprenez pas ?

- Non, je regrette.

La fille sort un livre de son sac. Seul dans le noir de Paul Auster. Elle tourne rapidement les pages jusqu’à tomber sur une feuille écornée.

- Vous et moi, ça ne marchera pas, plaisante Gil. Vous abîmez les livres, ça ne se fait pas.

-Les livres ne servent qu’à retenir les pensées. Ils n’ont pas plus de valeur pour moi qu’un sac de shopping. Ce qui compte c’est qu’on y trouve ce qu’on cherche. Ah voilà ! Betty était morte d’un cœur brisé. (Gil ricane) Il y a des gens qui rient en entendant cette expression, mais c’est seulement parce qu’ils ignorent tout de la vie. On meurt d’un cœur brisé. Ça arrive tous les jours. Et ça continuera d’arriver jusqu’à la fin des temps.

- Mais vous n’êtes pas morte.

- Vous n’avez aucun moyen  de le savoir.

- Vous êtes là, en face de moi, à me sortir  vos théories d’adolescente suicidaire. Vous n’êtes pas morte.

- Vous ne comprenez pas…

- Je comprends que vous avez vécu une sale histoire qui vous a laissé sur le carreau. Et que peut-être vous avez voulu en mourir. Que peut-être vous êtes surprise d’y avoir survécu. Mais c’est comme ça, on survit à tout.

- Je ne le voulais pas. Je ne voulais pas survivre. Vivre au-dessus du pire que j’ai vécu, vous comprenez ?

- Je crois que oui… Mais, qu’êtes-vous venu faire ici ?

- Je voulais m’assurer de quelque chose avant de poursuivre.

- Vous assurer de quoi ?

La fille ne répond pas. Gil demande encore :

- Que poursuivez-vous ?

- Ce qui ne s’arrête jamais. Les rêves, les désirs…Je ne sais pas. Le désespoir.

- Personne ne court après le désespoir !

- Et bien, moi je le fais. Il contient tout ce qui m’a appartenu. Tout ce que j’ai aimé. Ce qui a brisé mon cœur.

- Vous me faites peur.

La fille sourit. Il remarque une fine cicatrice sur sa lèvre supérieure qui empêche son sourire d’être gai, en le rendant légèrement dédaigneux. 

Tintement de cloche. La fille se lève et laisse le livre sur la table. Il le lui tend. D’un  geste, elle le refuse.

- Quel est votre prénom ? demande-t-il  précipitamment.

- Je crois vous l’avoir dit.

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Samedi 20 février 2010 6 20 /02 /Fév /2010 20:44

New York centuryIl était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Mercy Stappleton et de son chat, Maître de Ballet.

Mercy était danseuse et elle ne possédait rien, hormis le rêve d’enflammer les scènes du Theater District de Manhattan. Elle traversa l’Atlantique au début d’un siècle qui s’annonçait ni mieux ni pire que les siècles passés ou ceux à venir.

La chance voulut que durant le voyage, elle côtoya un maître de ballet. Les passions rassemblent les êtres. Le vieillard malingre aux immenses yeux bleus faisait danser ses longues mains osseuses dans l’espace en fredonnant des airs classiques. La maladie le rongeait, mais son rêve à lui était de croire que la mort ne le pourchasserait pas sur l’océan. On la dit froussarde, disait-il. C’était oublier les moissons de marins qu’elle engrangeait depuis toujours. Mais pour le coup, il ne se trompait pas, car ce n’est pas elle qui se chargea de l’occire.

Lorsque la coque de l’imposant navire atteignit la rivière Hudson, le déchirant son de l’eau douce éventrée par le métal lui brisa le cœur. Et la Nature récolta son dernier souffle.

(Depuis la nuit des temps, La Nature menait seule et sans barbarie les êtres et les végétaux vers la poussière. Puis les hommes firent la terrible erreur de créer la Faucheuse et de l’armer d’une lame. A la suite de quoi, les façons de mourir devinrent plus nombreuses que les raisons de vivre.)

Ceux qui étaient là effectuèrent des pas de danse pour le maitre de ballet. Et l’on entendit le froissement des étoffes de mauvaise qualité se frôler jusqu’à ce que le navire atteigne les quais d’Ellis. Le corps du vieillard fut renvoyé en Europe aux frais de la compagnie transatlantique dans un cercueil en pin du Canada.

Quelques mois plus tard, Mercy Stappleton découvrit un chaton dans l’arrière-cour du Mecca Temple où elle se produisait. L’animal courut à sa rencontre et plongea ses immenses yeux bleus dans les siens en se frottant gracieusement contre ses jambes. Elle décida de l’adopter et le nomma Maître de Ballet, car, vaguement, il lui rappelait le vieillard rencontré lors de la traversée.

C’était bien lui, réincarné en félin (pourquoi pas ?) par une Mort offensée que la Nature lui ait ravi un quidam. Celui-là même qui l’avait traité de froussarde. Et lorsque la Mort est irascible, elle agit au contraire de ce qu’elle fait toujours. Et de son point de vue, il n’existe rien de pire que de donner la vie.

 

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 15:38

Love 2Tintement de cloche. Une fille quitte la table. Une autre s’approche pour prendre sa place. Plus jeune. Celle qui part lui murmure quel con ! à l’oreille. 

L’homme ne lève pas les yeux. Il fait tournoyer une olive dans son verre de vodka.

- Andrea March, dit la fille en s’asseyant.

- Edward J. Doyle… Vous, vous avez pris le métro. Quelle ligne ?

- La 2.

- J’en étais sûr. Vous sentez la 2.

- Pardon ?

- Votre odeur, je ne l’aime pas.

La fille se lève brusquement.

- Rasseyez-vous ! Vous me devez encore trois minutes. J’ai payé 50 dollars pour ça.

Elle se rassoit mais reste en retrait.
- Vous êtes sûrement une jolie fille…

- Vous pourriez vous en  faire une idée si vous me regardiez.

- Ca ne servirait à rien. Ce n’est pas ce que je cherche.

- Vous êtes odieux parce que je vis dans le Bronx ?

- Vous ne vivez pas dans le Bronx. Vous avez juste pris la ligne 2.

- Vous êtes un vrai malade !

Un silence.
- A part ça, que pourriez-vous dire de moi ?

- Vous seriez plutôt pas mal si vous ne gâchiez pas tout avec vos bizarreries. Vous avez de belles mains et un visage doux. Sans lui, je serai déjà partie.

- Vous avez failli le faire.

- Quelque chose m’a retenu… Et vous, que pourriez-vous dire de moi ? A part que j’empeste le métro !

-Vous portez un parfum français. Un rien éventé parce que vous conservez précieusement le flacon depuis longtemps. Vous le retournez comme ça et vous vous parfumez en passant le bouchon derrière vos oreilles.

- La fragrance vous plait ?

- Je ne l’aime pas. Elle m’empêche de vous voir.

- Vos yeux suffiraient à le faire ! 

- Ils ne le peuvent pas, dit Edward.

Le tintement de cloche couvre sa réponse et la fille ne l’entend pas.  Elle quitte la table avec empressement. Une autre s’approche pour prendre sa place. Elle lui murmure quel con ! à l’oreille.

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 22:17

escalatorComme tous les jours, Margene Kay quitte son appartement un peu avant le lever du jour. Elle porte un pardessus d’homme à chevrons et des gants en laine orange. Il y a des amas de neige grise le long des murs, contre les contremarches et les distributeurs de journaux. Quelques plaques de glace sur le trottoir. Mais partout ailleurs une eau grasse, chargée d’huile de moteur et de déchets organiques, forme des rigoles. Margene se dirige vers la bouche d’aération du bout de la rue parce qu’elle a des décisions à prendre. Elle l’atteint rapidement et s’en empare en écartant avec de grands mouvements circulaires les passants qui cherchent à la franchir. Puis elle s’agenouille et tend l’oreille contre la grille. Un moment après, le métro passe sous la chaussée, émettant un bruit sourd et des vibrations. Margene se relève, et comme elle a la preuve que Lucifer n’a pas quitté les Enfers, elle décide d’aller flâner dans le centre.

Plus tard sur l’escalator en bois de chez Macy’s, où elle est entré pour se parfumer, elle note dans son Moleskine Entre autre chose, l’ombre de ce que j’aurai pu être me hante. C’est ainsi que ce qui n’existe pas est plus vivant que ce qui existe. Ce qui n’existe pas me poursuit, et ce n’est pas pour autant que je suis folle. 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /Jan /2010 18:27

Love
Tintement de cloche. La fille se présente à la table.

- Lottie McPherson, New York.

L’homme l’invite à s’assoir. Il trouve étrange qu’elle ait précisé la ville. Elle porte une robe à gros motifs, un collier de perles et un chien minuscule remue sous son bras gauche.

-  Quelle partie de New York ?

- Brooklyn.

- Et le chien ?

- Quoi le chien ?

- Quelle partie de New York ?

- Brooklyn.

L’homme regarde le chien.

- Il fait plutôt Upper East Side.

- Possible, je l’ai trouvé dans le parc.

- Trouvé ?

- Il était perdu.

- Comment le savez-vous ? Il vous l’a dit ?

La fille hausse les épaules.

- Alors quoi, il vous l’a dit ?

-  Il pleurait.

L’homme hausse les épaules.

- Les chiens ne pleurent pas.

Un long silence.

- Il était fringué comme Paris Hilton.

- Une bonne raison de chialer.

- Oui.

Nouveau tintement. La fille se lève, va s’assoir à une autre table et se présente à l’homme assis là.

- Lottie McPherson, Brooklyn/New York.

- Et le chien ?

- Quoi le chien ?

- Quelle partie de New York ?

- Upper East Side.

L’homme regarde le chien.

- Il fait plutôt Greenwich.

 

 

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /Déc /2009 16:38

FireUn homme se détachait de l’attroupement qui s’était formé à l’angle de la 8e avenue et de la 35e rue, quand les camions de pompiers et les ambulances arrivèrent.  Pas qu’il en fut distant, mais son attitude laissait  penser qu’il était différent des autres passants, qu’il le savait et que par une forme d’honneur misérable, il gardait son rang. Je m’approchais de lui parce qu’il ressemblait à mon père et que mon père était mort depuis peu. Je caressais le chien couché à ses pieds.

Il y avait un gars qui vivait dans cette cave depuis plus de vingt ans, me dit l’homme en tirant sur la laisse pour que je cesse d’importuner l’animal. Il avait découvert l’endroit par hasard en ouvrant une porte dérobée, alors qu’il était entré dans l’immeuble pour s’abriter de la pluie.   Il fallait encore descendre un escalier métallique de trente-cinq marches  avant de pénétrer dans la pièce.  Comme elle ne possédait pas de fenêtre, il en  dessina trois pour rendre les choses supportables. La première donnait sur la 35e. On y apercevait, grossièrement reproduit, les entrées de services de l’hôtel New Yorker. La  deuxième s’ouvrait sur l’Atlantique. Un océan émeraude et rouge à cause de la pointe des phares qui se reflétaient sur l’eau.  La vue de la troisième était obstruée par des volets clos. Le chien du gars dormait toujours sous la fenêtre de la rue. Et quelquefois, il lui arrivait de  regarder au travers. Debout sur ses pattes arrière, il semblait suivre du regard des objets ou des êtres en mouvement.

L’homme se tut quand  une épaisse fumée brune mêlée de gris s’échappa d’un soupirail. Je le perdis de vue  lorsqu’un moment après les pompiers sortirent de l’immeuble. Ceux qui étaient postés devant les camions depuis le début de l’intervention, abandonnèrent leur attitude immobile et héroïque de porteurs de hache et s’activèrent pour le  départ.

J’attendis que plus rien ne subsistât de l’évènement pour pénétrer dans l’immeuble. La porte dérobée, l’escalier métallique, la cave en contrebas éclairée pauvrement par la fente du soupirail, et enfin  les trompe-l’œil. Ils étaient partiellement endommagés par les flammes, mais je reconnus sans mal la fenêtre donnant sur la rue ainsi que celle donnant sur l’océan. Quant à la troisième, ses volets n’étaient pas clos. Elle s’ouvrait largement sur les allées d’un cimetière. L’homme s’était trompé.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Dimanche 11 octobre 2009 7 11 /10 /Oct /2009 20:28

Deux papillons blancs, ou peut-être jaunes pâle, difficile à dire, volent de concert. Au commencement, une poursuite où le chasseur devenait un moment le fuyard jusqu’à ce qu’une virevolte inverse les rôles. Puis un relâchement se fit ressentir dans la course. A présent le vol est lent, animé de figures complexes.  Et bien que tout cela semble anarchique et involontaire, Mercy Beth pressent qu’il n’en est rien à cause de l’air, des obstacles que les papillons ont à franchir.

Inconfortablement assise sur un banc du parc, elle les suit du regard depuis un moment. Peu à peu, ils ont empli son espace mental. Le vaste univers s’est concentré dans ces ailes blanches, presque aveuglantes quand elles accrochent le soleil. Elle trouve cette idée rapidement stupide. Elle n’y connait rien en univers. Elle n’y connait rien en papillon. Peut-être possèdent-ils plus d’ailes que ce qu’elle croit. Elle ne connait rien à rien. Quelques noms d’arbres, de plantes et d’insectes, les plus communs. Elle se détourne du manège aérien, pose les deux mains sur le dessus de sa tête, pour ne pas être noyée par des pensées qui la submergent.

Revenant à des choses plus terre à terre, elle jette des regards alentour et aperçoit un homme qui lui sourit. Il est assis sur le banc d’en face. En fin de compte, il ne lui sourit pas. Un rictus est figé sur son visage. Il ne l’observe pas non plus. Sa tête est immobile et il regarde loin derrière elle. Elle le croit mort, ou mourant. Elle croit qu’il se joue d’elle, ou bien qu’il dort. Elle croit encore qu’il lui sourit. Enfin, elle songe qu’il est idiot de le trouver étrange.

Les deux papillons volent dans l’allée et passent près de l’homme qui les chasse de la main. L’un des deux est atteint et tombe sur le sol. L’autre se pose sur son abdomen et se laisse porter par ses sursauts de douleur. L’homme se lève et s’apprête à les écraser du pied, quand une explosion qu’il situe près de Battery Park, lui glace le sang.

Les papillons s’envolent. Mercy Beth, submergée par des pensées contradictoires, pose les mains sur le dessus de sa tête.

Toile : Number 31, Jackson Pollock, 1950.  New York, MOMA

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 27 septembre 2009 7 27 /09 /Sep /2009 14:17

L’heure se rapproche timidement de la nuit. Une nuit qu’il faut deviner. Définir par son agitation. Une agitation qu’il faut définir comme étant celle de la nuit. Rien de comparable. Les rampes lumineuses rapetissent les corps. Les faisceaux transpercent les organes tendres et plus rien ne subsiste d’éventuels épanchements. On frappe, on crie, on fuit, on tue. On se lève sans souvenirs. On ne  se relève pas. On abandonne sa mémoire sur les bancs lisses des cathédrales encastrées. On se demande ce qui est arrivé. On interroge les passants : Qu’est-il arrivé ? Ils haussent les sourcils. Mais pas souvent. On s’encastre les uns aux autres, inutilement proches, absurdement pressés que le jour se lève. Epaule contre épaule, on remplit les rues, on noircit les rues, on polit les trottoirs, on défonce les trottoirs, on se déforme dans les vitrines mal nettoyées, on se croise dans les miroirs sans se reconnaître, on transporte avec nous des fragments de peinture. On  cherche à se connaître, on se cherche dans les gravats de nos effondrements, sur les draps tordus autant que froissés, sur les rides de l’eau, sur les rides de peaux. On cherche à s’effondrer sans y parvenir. On s’effondre plus tard alors qu’on nous soutient. On a d’étranges pensées,  on cesse de penser, on cherche à s’oublier, on se crève les yeux, on ne s’égare pas.  La fin de la journée, c’est la fin de la vie.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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