Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /2009 16:45

Sur les escaliers de la Chase Manhattan Plaza, un homme avait fait une chute. Et il avait refusé mon aide. Agacé par la douleur, il m’avait adressé un geste dissuasif. Je m’étais assise sur les marches et avais attendu, la tête en l’air, que quelque chose traverse le ciel, mécanique ou naturel. Ni l’un, ni l’autre. L’homme ne se relevait pas. Il me lançait des regards furtifs par-dessus son épaule. Je l’ignorais. Il frottait sa jambe et respirait fort. Je me levais enfin.

L’homme se leva à son tour. Un mince filet de sang coulait le long de sa jambe dénudée. Il s’engagea dans Pine Street en boitant légèrement. Deux ou trois fois il se tourna vers moi. A chaque fois son regard était différent. Le dernier porteur d’un regret.

Je m’assis à l’emplacement de sa chute. Et c’est à cet instant que New York entra dans une heure inconnue. Je connaissais toutes les lumières new yorkaises. La direction des coups de vents, la signification des ombres. Je marchais si souvent dans la rue que plus rien ne m’était étranger. Ni même les codes gestuels des passants. Je devinais s’ils étaient de Brooklyn, de Harlem, de l’Upper ou du Lower à leur manière de se mouvoir. Seuls les touristes n’avaient que peu d’intérêt et je n’avais rien appris d’eux, si ce n’est à les éviter. Ils remplissaient les salles de spectacles, les chambres d’hôtels, les terrasses de café. Ils formaient une figuration attrayante et nécessaire. Je rêvais parfois que leurs yeux étaient recouverts d’une fine pellicule blanche, qui, si elle ne les rendait pas aveugle, leur cachait l’essentiel. C’était un rêve de gardien de trésor. Je connaissais toutes les heures new yorkaises mais celle qui se présentait m’était inconnue. Le ciel s’était comme absenté, du fait de mon impossibilité à le décrire. Et ce qui m’entourait me sembla nouveau et étranger. Je restais assise un moment et fermais les yeux pour parcourir mes souvenirs. La ville y étalait ses heures véritables. Mais je devinais que c’était un mensonge, comme à peu près tout ce qui traverse la mémoire.

Lorsque je rouvrais les yeux, l’homme qui était tombé un peu plus tôt me faisait face.

J’étais sûr que vous feriez ça, me dit-il. Vous assoir où j’étais assis.

C’est un hasard.

N’empêche, vous ne devriez pas rester là. Ce n’est pas une bonne place.

Puis il se tut, mais tendit sa main pour m’obliger à me lever. Alors qu’il me tirait doucement au bas des marches, j’aurai juré qu’il fouillait dans mes pensées.

Voila, dit-il quand on eut atteint le trottoir. Puis il partit en claudiquant et me fit un signe sans se retourner.

 En me dirigeant vers la Batterie, je me rappelais de cette femme que j’avais rencontrée quelques jours auparavant. Elle trainait devant elle une valise à roulettes débordant de sac plastiques et de vieux vêtements.  Elle m’avait coincé avec contre un mur et demandé d’une voix murmurée s’il y avait un ferry en partance pour Staten Island.

Il y en a toujours qui font l’aller-retour.

Elle parut satisfaite de ma réponse et me libéra.

Le jour où il n’y aura plus de ferries pour Staten Island, ça ne signifiera certainement pas que New York est morte, mais que moi je le suis, me cria-t-elle alors que je m’éloignais rapidement. 

(Sculpture Groupe de quatre arbres, Jean Dubuffet)

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 19 juillet 2009 7 19 /07 /2009 21:27

Helen Merritt travaille de nuit au Duane Reade de la 34e. Tous les jours de l’année, sauf le 4 juillet.

Aujourd’hui, elle fête ses quarante cinq ans devant les armoires frigorifiques et se paie une bouteille d’eau minérale française à quatre dollars. Elle la cogne contre le gobelet de café de Mark Marksman, le vigile, pour marquer l’évènement. Puis elle avale un comprimé d’Advil et retourne derrière sa caisse.

Deux sans-abri dorment dans le sas d’entrée. Un homme et une femme. Ils occupent la place d’un seul. C’est la condition. Ils se sont recroquevillés dans une position étudiée afin qu’une seule tête dépasse du sac de couchage gris. C’est celle de l’homme. Il est jeune. Du moins un vernis de jeunesse s’accroche à son visage. Sur les joues, le front, les lèvres, il s’estompe déjà. Et on aperçoit le vieillard que l’homme ne deviendra surement pas. C’est pour ça, pense Helen, qu’il se laisse entrevoir. 

Durant la nuit, elle rend la monnaie machinalement en souriant trop tard parfois et refuse des grosses coupures à trois reprises. La routine. Mark Marksman dort contre le chambranle de la porte, mais ses lèvres remuent quand un client entre ou sort. Et il émet un son inintelligible mais emprunt de politesse auquel on répond par un bonjour ou un merci.

Vers trois heures, Henry Auster le pharmacien remonte du sous-sol pour sa pause cigarette. Il ne se passe rien en bas. Helen constate qu’une fois de plus le vieux con préfère se les geler plutôt que de dissimuler quelques minutes son uniforme d’apothicaire sous un vêtement chaud. Il relève simplement le col de sa blouse blanche pour se protéger du froid et fume dans le sas en tenant la porte entrouverte. Réveillés par l’air glacial, l’homme et la femme se lèvent précipitamment. Auster les regarde en souriant se débattre avec leur sac duveté. Le zip est rouillé et ils s’en extraient avec difficulté. Une fois dans la rue, les yeux embués, ils refont leur paquetage. Le pharmacien balance son mégot dans leur direction. En passant devant Mark Marksman, il lui fait remarquer que la femme était enceinte jusque là.

A six heures, Helen se change dans le vestiaire. Elle se lave les mains en regardant attentivement son visage dans la glace au-dessus du lavabo. Elle y cherche les traces de fatigue et les marques de désillusion. Les joues creusées, les lèvres pâles.  Les yeux plantés dans leurs doubles traquent les expressions nouvelles. Il y en a toujours une à cause des choses qui se sont passées dans la nuit. A chaque fois une part d’elle-même disparait alors même qu’elle pense le contraire. Alors que sa compassion grandit.

En sortant, elle croise l’homme et la femme qui dormaient dans le sas. Ils font les cent pas près du Cafe 34 pour ne pas geler.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /2009 19:25

Le boxeur pense au jour d’avant avec difficulté.  Il s’en souvient à peine. Comme si le temps calculait les heures avec des mesures de distance aléatoires. Le soleil avait chauffé sa nuque alors qu’il marchait vers le centre. Est-ce que c’est possible ? Ou est-ce le souvenir d’un autre jour ? Il avait croisé une femme qui partait pour le Maine. Elle lui avait parlé devant la gare centrale et la fumée de leur gobelet de café s’était mêlée un instant.  Elle prononça Maine d’une voix pleine de bonheur. Les autres mots avec tristesse. Son timbre était teinté de gris.  Je ne sais pas si c’est une bonne idée, lui dit-elle. A cause de la saison. Et je n’ai jamais quitté New York. Mais je dois le faire à présent. Il lui sourit comme pour lui signifier qu’il lisait dans ses pensées. Elle lui sourit en retour et lui attrapa le bras. Pensez-vous que j’aie raison ? Non, lui répondit-il en se dégageant lentement. New York n’a pas d’équivalent. Elle but bruyamment sa dernière gorgée de café et s’en excusa. Il songea qu’elle avait l’âge pour la Floride. Pourquoi partir ? lui demanda-t-il. Je n’ai pas de réponse.

Mais elle n’était plus sûre de devoir le faire maintenant qu’il était près d’elle. Il s’était parfaitement calé dans son univers. Et tout devenait différent. Il y a des trains chaque jour, plusieurs fois par jour pour le Maine, dit-elle timidement.  

Elle lui serra de nouveau le bras. Comme la première fois, le geste n’avait pas de sens. Ils se tenaient là, liés par une attitude disharmonieuse et le boxeur en éprouva une grande gêne. Il observa la main qui l’enserrait. Les veines apparentes sur la peau fine ne laissaient rien paraitre du courant sanguin qui les traversait. Comme toujours. Il aurait aimé entendre un bruit de rivière à peine perceptible, voir le flux se presser vers le cœur en ondulant sous la chair. Tout aurait un autre sens, pensa-t-il, si les mécanismes étaient apparents. On se protègerait mieux. Mais ce qui nous appartient nous est inaccessible et inconnu. Il énonça cette dernière pensée à voix haute et la femme retira sa main avec une fausse lenteur.

Je suis née dans le Maine, dit-elle. Ce voyage est un retour aux sources. Puis elle jeta son gobelet dans le caniveau, lui fit un mouvement d’adieu malhabile et entra dans la gare.

Quand on la retrouva, trois jours plus tard, gisant dans une benne de la 42e est, ses mains étaient tailladées et elle portait l’énigmatique inscription il n’y a pas de sources sur le front.

New York, 1989

Par Ann F Border - Publié dans : Le boxeur - Communauté : New York City Art
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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /2009 19:20

Milly Willett compte jusqu’à six. Comme dans la chanson. Si elle l’a traduite correctement. Une chanson en espagnol. Compter jusqu’à six et tourner au coin de la première rue qui se présente. Son nom sera un signe. Spring. Ca ne lui évoque que des choses du passé. Plus de printemps à New York. Un long hiver, un été qui frôle novembre. Elle reprend Varick et compte de nouveau. Vandam, Charlton. Autrefois, il y a eu un Ray Charlton. Un noir avec une barbe blanche qui tenait un kiosque à journaux au coin de Greenwich et Horatio. Il lui avait donné un surnom qu’elle avait presqu’aussitôt oublié. Il faisait ça avec tous ceux qui passaient près de lui. Un surnom en rapport avec ce qu’il voyait de leur âme. Certains venaient exprès chercher des vérités. Mais ça ne marchait pas à tous les coups. Parfois, rien ne transparaissait. Tête close, lançait alors Ray en rendant la monnaie. Il fallait s’en contenter. Et il était inutile de se représenter devant lui pour autre chose qu’un magazine ou un paquet de cigarettes, une tête close le restait pour la vie. Il avait des mains de géant avec une cicatrice rougeoyante sur le dos de la droite. Milly y voyait une flèche partant de l’os crochu du petit doigt et se terminant en pointe sur le trapèze du pouce. Et quand il mettait la main sur sa poitrine douloureuse, elle craignait que le trait ne s’enfonce et transperce son cœur. Il finit par le faire. Beaucoup se désolèrent de la mort de Ray. Tous ceux à qui il avait donné un surnom. Tous ceux qui n'en avaient pas encore. Parmi les derniers, il s’en trouva quelques uns qui s’égarèrent pour de bon.

Elle ressort sur Varick, compte jusqu’à six.  Prend King vers la 6e. Recompte, bifurque sur Drowning. Elle se souvient de son surnom. A Drowning Girl.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 5 juillet 2009 7 05 /07 /2009 18:53

En quittant le Lower East Side, Mo Chester  ne se retourne qu’une seule fois. Quand il  atteint le coin d’Eldridge. Juste avant de bifurquer sur Broome. New York bascule lentement vers le jour et il marche vite pour que ça s’accélère. Il porte un sac de toile gris et une veste avec l’écusson d’une université fictive. Il parle à mi-voix, accompagnant son monologue de quelques gestes discrets. Il regarde le jour étendre ses ombres pâles et courtes sur le trottoir, et il se met à avancer plus vite pour que ça en soit fini de la nuit une bonne fois pour toutes. Alors qu’il atteint Chelsea, il est aveuglé par le métal des jantes d’une limousine et par d’autres objets réfléchissants. Cette saleté de pénombre a fini par céder. Il achète un café et un bretzel à un marchand ambulant et s’assoit sur l’escalier jouxtant une laverie.

Un employé sort toutes les heures pour fumer une cigarette. Un homme grand et maigre qui a une série de chiffres tatouée sur l’avant-bras gauche. La première fois, il propose à Mo son mégot à moitié consumé. La deuxième fois, il lui tend un paquet de Marlboro au trois quart plein. Puis il s’assoit à son tour.

- Un beau ciel bleu, constate-t-il.

- Les autres couleurs, j’sais pas, dit Mo en lui offrant l’une de ses propres cigarettes. Mais le bleu, lui, s’accroche aux particules d’air, parce que c’est ce qu’il doit faire.

L’employé tremble légèrement quand il approche la main de son visage pour fumer. Un tremblement de vieillesse ou de fatigue. Une ombre emplit le contour de ses yeux, très enfoncés dans leurs orbites.

- C’est ce que le bleu doit faire, répète-t-il après Mo.

- Ouais. Et pas de danger qu’il change de plan. Parce qu’au fond, il n’existe pas.

- Sans l’air.

- Ouais.
Puis Mo écrase sa cigarette.

- Il est temps que je mette les bouts.

- Impossible, lui répond l’employé.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 14 juin 2009 7 14 /06 /2009 20:29

Chère Amie,

 

Face au Victorian Gardens, assise sur une roche granitique, abritée par des sycomores, vous téléphoniez en France. Des voix enfantines transportées par le vent, parvenaient jusqu’à vous. Et des musiques de manèges. Les couleurs vives, rouge et bleu, des montgolfières saturées par un soleil plombant, transperçaient la verdure. Les aéronefs tournaient avec lenteur. Montaient et descendaient, retenus par des câbles d’acier.  

Vous restiez là longtemps après avoir raccroché. Pieds nus vous  goûtiez la fraicheur relative d’un air qui tournoyait à cet endroit, piégé par un courant. Un enfant vint s’asseoir sur le rocher, un peu au dessus de vous. De ses bras, il entoura ses genoux osseux et regarda dans votre direction. Il plissait les yeux à cause de la lumière presque blanche du début d’après-midi. Il  enviait votre place. Bientôt convaincu que vous ne la quitteriez pas, il sauta d’un bond juste derrière vous pour vous effrayer.

Puis il dévala la pente jusqu’aux grilles d’entrée du Victorian. Et, mains dans le dos, comme le ferait un homme d’âge mûr, il fit des allers-retours le long de l’espace ouvert de l’entrée. Parfois, il faisait un pas en direction des guichets et reculait aussitôt. Vous supposâtes qu’il insultait les enfants qui le croisaient, car ils se retournaient  brusquement sur son passage. Finalement, il renonça à resquiller, car il ne lui manquait pas seulement les 6 dollars pour un ticket, mais aussi la présence d’un adulte à ses côtés. Vous deviez le retrouver plus tard, torse nu, près d’une fontaine, où il effectuait une étrange danse en s’aspergeant le haut du corps et en poussant des cris étonnamment rauques.

Vous passiez le reste de la journée dans le parc. A suivre les allées. Vous débouchiez quelquefois sur des esplanades ou des ponts. Vous vous adossiez contre la  pierre chaude des rambardes ouvragées Tout entrait en vous de manière durable. Pas les visages croisés, ni la chaleur brulante, ni les sons, ni la géographie. Mais l’ensemble réuni, refondu  par  vos pensées du moment. Cela  formait une oeuvre qui devait vous sauver la vie plus d’une fois.

En France tout allait bien.

Par Ann F Border - Publié dans : Amie - Communauté : New York City Art
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /2009 17:12

Le soleil collé dans le ciel sur un dessin d’enfant. Un astre en papier ignifugé à cause du danger que ça représente. Un pompier s’est occupé des formalités. Une perspective approximative  où la tête des  buildings de l’ouest de la rue   s’effondrent sur la tête des buildings de l’est de la rue, et il y a  cette énorme tache jaune à tentacules qui lance des flammes jaunes sur la chaussée où se pressent  des bus scolaires un ton au-dessus. Derrière leurs vitres des têtes d’enfants avec des yeux bleus la plupart du temps et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre. On pourrait croire qu’ils envoient un message. Mais c’est pour avaler la rue. Tout prendre, tout voir, tout entendre. Ils n’entendent que ce qui se passe dans le bus. Emma Freshfount, ou quelque chose comme ça, qui a perdu sa mère il y a trois nuits. On n’entend que ça à l’intérieur. Elle ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde ses genoux et le bleu qui entoure celui de gauche. Un bleu d’avant son deuil.  Elle le regarde et lui donne des petits coups avec sa règle en fer pour qu’il ne parte pas. On n’entend que ça. Le fer contre l’os. Et pourtant elle est discrète.

Les bus un ton au-dessus se garent  en été devant le zoo de Central Park ou du Bronx. Le Metropolitan Museum, Le Musée d’Histoire Naturelle, les Cloîtres  et ce jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’enfants à New York. Pendant que les allées sont envahis de cris perçants et de gosses qui comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, les chauffeurs s’endorment sur la banquette du fond, la plus large, et une de leurs mains tombe sur le plancher, paume en l’air. Souvent ils sont noirs et des lignes de leur vie s’échappent vers l’océan. Il est toujours temps de faire ce genre de chose. Mais arrivées sur le continent africain, elles ne reconnaissent plus rien et font demi-tour avant que les chauffeurs ne se réveillent.

 De retour dans le bus, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin. Un invité exceptionnel. Ils s’assoient à leur tour et pas un mot ne sort de leur bouche, pas un son de leur corps.  Et Emma Freshfount laisse son genou en paix. Parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le dinosaure. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il n’a jamais mis les pieds en banlieue.

Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville, mais personne, personne ne les trouvera jamais ! » Et le voila embarqué pour le Queens ou Brooklyn, réserves naturelles de secondes de silence à des horaires très précis. Parole d’enfant.

Le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. B. Plotte descend et suit du regard les quarante doigts collés aux vitres,  pointés vers la réserve. Elles sont bien là, les secondes, les minutes et même, plus tard,  les heures de silence. Le bus repart le laissant avec un sourire de satisfaction sur le visage.

Les parents font les cent pas devant les écoles fermées. Ils leurs tournent le dos. Le bus un ton au-dessus se gare.  Emma Freshfount descend la dernière et sourit à son père qui porte une veste en jean délavé et des baskets à bandes bleues.  Le blanc  de ses yeux est rouge vif. Elle claudique à cause de la règle en fer. Il ne lui demande pas pourquoi.  Elle espère boiter jusqu’à la fin de sa vie.

 

A Françoise F.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 24 mai 2009 7 24 /05 /2009 19:28

L’homme tenait une main d’enfant dans chacune de ses mains et il marchait vite.  Trainant un garçon et peut-être une fille  derrière lui comme deux poids morts.  La tension faisait saillir ses épaules maigres. La fille tenait du bout des doigts la minuscule main d’une poupée enroulée dans une écharpe grise. On en distinguait quelques cheveux blonds, un nombril grossièrement peint en rouge, deux bras potelés parfaitement identiques et les jambes dénudés à hauteur du genou. La fille avait tenté à plusieurs reprises de s’en débarrasser. Lui lâchant simplement la main. Mais à chaque fois, elle avait renoncé  et étreignait longuement la poupée en lui disant des paroles d’excuse et de  réconfort avant de la laisser pendre de nouveau au bout de son bras.  L’homme la regardait faire en silence. Il se concentrait parfois sur la brulure qui lui parcourait les bras et desserrait ses mains pour s’en défaire.  Le garçon cédait et profitait de cette liberté pour marcher à son rythme. Comme un passant ordinaire. Il s’arrêtait devant les vitrines ou prenait un journal gratuit dans un distributeur qu’il faisait semblant de lire ou  glissait sous son pull.  La fille serrait plus fort. L’homme savait ce qu’elle pensait à cause de la poupée. Il l’attrapait  alors dans ses bras, ralentissait le pas et lui disait des paroles d’excuse et de réconfort en regardant par-dessus son épaule et en soufflant sur ses cheveux fins. Après, tout redevenait normal. Il la posait sur le sol, lui prenait la main, criait le nom du garçon qui accourait, enserrait son poignet et reprenait sa marche sans destination.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /2009 16:42

Un homme dans la première rue de Brooklyn a ouvert le journal du matin. Une simple photo en page de une, il l’évite et s’arrête sur les sports en lisant à voix haute les résultats des matchs. Une femme le croise et  s’attarde, attirée par la voix  forte et cassée, mangée par le tabac. Elle lui tourne autour un moment. Il la mate du coin de l’œil. Ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, d’apparence ni trop modeste, ni trop riche. Une belle femme en son temps, c’est ce qu'il en conclut. Elle s’immobilise soudain, car ses allées et venues sur dix mètres de trottoir deviennent rapidement incongrues. Elle attrape un téléphone dans son sac avec autant d’empressement que s’il avait sonné. Ce qui n’est pas le cas, l’homme n’a rien entendu. Elle regarde le mobile en tapotant les touches et lui, égrène les résultats du championnat. Un moment agréable, c’est ce qu’il  pense. Elle porte une robe légère et si la brise voulait se lever, il pourrait se faire une meilleure idée de son anatomie. Des jambes longues, c’est sûr. Le tissu s’enroule autour d’elles. Longues et fermes. Une ancienne danseuse. Ça le déprime un peu cet emploi obligé du passé.  Il se racle la gorge et aborde la page des horaires de spectacles, certain que ça lui plaira. « I Am my own Wife, Lyceum Theatre.  Mardi 8 heures, mercredi 2 heures, 8 heures, jeudi-vendredi 8 heures, samedi 2 heures, 8 heures, dimanche 3 heures. 25, 85 dollars. 149ième Ouest, 45ième  rue, entre les 6ième et 7ième avenues. Téléphone 212 239 6200.  Mamma Mia, Cadillac Winter Garden Theater. Mercredi…»

- Pourquoi faites-vous ça ? l’interrompt la femme en lui faisant subitement face. La rue est déserte, vous ne vous adressez qu’à vous-même.

L’homme replie le journal et le laisse glisser le long de son bras sur le trottoir dans un geste qui peut tout à la fois être fait d’insolence ou de lassitude. Il regarde la femme longuement. Elle a de grands yeux bleus parsemés de deux ou trois pépites d’or. Il a vu autrefois quelque chose de ressemblant dans un autre regard. Un vague souvenir. De minuscules reflets dorés. A peine visibles s’ils n’avaient pas pour rôle d’attirer la lumière. Et quand il s’était approché du visage,  les pépites avaient disparu.  Elles ne réapparurent que lorsqu'il s’en éloigna. Il les admira à distance durant un moment, jusqu’à ce qu’une  mélancolie persistante s’empare de lui. Il s'éloigna définitivement.

- Je me souviens, dit l’homme. C’était votre visage.

- La rue est déserte, répète la femme. Vous ne vous adressez qu’à vous-même.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Mardi 31 mars 2009 2 31 /03 /2009 21:19

Chaque jour la chaise apparaissait sur le trottoir. Sans que l’on ait vu quiconque l’y déposer. Calée contre le mur à gauche de l’entrée. En bois de chêne d’après ce qu’en disaient certains, avec un motif gravé sur le dossier. Indéchiffrable à cause de l’usure. Mais tous avaient leur idée. Les Arckman y voyaient des lys entremêlés. Les Blagminster, une espèce d’oiseau à long cou. Chez les Blagminster, on ne s’embarrassait pas de mots inutiles. Jamais on ne précisait une cigogne, une aigrette ou un héron. Une espèce d’oiseau faisait l’affaire. Concernant les humains, on disait les autres, en effectuant un geste circulaire ou cette espèce de con de Roger Mandson, par exemple, quand on voulait être plus précis.

Immanquablement, la chaise disparaissait à la nuit tombée et réapparaissait à l’aube. Et nul ne savait dire depuis quand ça durait.
Ce qui était étrange c’est que personne ne s’asseyait jamais dessus. Passant, enfant, touriste éreinté par de longues heures de marche. Par inadvertance, par ignorance, par besoin absolu de repos, ça n’arrivait jamais. Elle restait vide du levant jusqu’au couchant. Quand aux résidents de l’immeuble, ils ne s’y risquaient même pas. Car à la longue, ils finirent par penser à un phénomène surnaturel. A New York ce genre de choses arrivait tous les jours. Les exemples étaient nombreux. On finit par ne plus la voir.
Jusqu’à ce que Lisa Arckman aperçoive une femme assise dessus. Il était aux environs de cinq heures du matin, elle rentrait de son travail. Elle avait garée sa voiture plus bas dans la rue et marchait en cherchant ses clés d’appartement dans son sac quand elle entendit un craquement. Il s’était produit quand la femme avait pris place sur la chaise. Elle n’osait plus faire un pas et resta plantée là au milieu du trottoir en essayant de n’émettre aucun bruit. Ce fut en vain car la femme tourna la tête dans sa direction et ne la lâcha plus du regard. Lisa avança alors jusqu’à elle en essayant de ne pas penser à toutes les histoires qu’elle avait entendu. Quand elle fut proche de l’inconnue, elles lui semblèrent toutes aussi infantiles les unes que les autres. Ça n’était qu’une vieille femme qui profitait de l’heure matinale.  Son visage était marqué de rides profondes, comme s’il avait été exposé longuement au vent, au froid. Des yeux sombres, presque clos tentaient de percer au travers de cette peau tannée. Sa main gauche pianotait sur sa cuisse, où elle était posée, et ce geste vif était en contradiction avec l’ensemble de son corps qui semblait voué à la raideur et à l’immobilité.

Lisa Arckman chercha au fond d’elle le ton et les mots qui conviennent aux rencontres fortuites. Elle se contenta d’un bonjour auquel la vieille répondit en levant le bras. Le geste paraissant amical, Lisa entama la conversation.

- Et bien, on faisait bien des histoires pour pas grand-chose ! Si vous saviez tout ce qu’on raconte sur vous… Enfin sur votre chaise !

- Ha ? répondit simplement la vieille.

- Il n’y a que la Mort en personne que l’on n’a pas assise dessus.

- On pourrait s’en étonner, répondit l’inconnue promptement.

- Un oubli, sans doute. Mais tous les autres y sont passés. Fantômes, vampires… Tout l’au-delà. Et même le Diable en personne…

- Le Diable n’a que faire d’une chaise. Il n’a guère besoin de repos.

Lisa s’inquiéta de ne pas percevoir de dérision dans le ton qu’employait l’inconnue. Elle était sérieuse. Soudainement prise d’angoisse, elle prit rapidement congé.

- Je dois aller dormir, dit-elle. J’ai été heureuse de vous rencontrer. On se reverra  peut-être.

- On se reverra sûrement ! répondit la vieille.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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