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Samedi 31 décembre 2005 6 31 /12 /Déc /2005 18:42
Lors des sorties éducatives de son enfance, on lui avait expliqué le symbole de la statue, mais quand même, Roosevelt, malgré son amitié envers tous les peuples, avait sept pieds d’avance sur la nation africaine et indienne.
Ça l’a troublé, alors elle est entrée dans le Park. Littéralement, pour se rafraîchir les idées. Mais la sensation d’être poursuivi par un spectre du vieux continent persistait. Elle s’attardait sur les détails pour que ça passe. Le ciel, par exemple, qui était comme le Pacifique inversé et déboussolé, sans reste d’écume. C’était idiot. Elle en aurait ri, si au même moment, elle n’avait pas posé sa main noire sur la pierre blanche du Bow Bridge. Une main lourde d’histoire dont les gestes appartenaient à tous les nègres morts ou vifs. Elle se demandait quel esprit avait pu inventer un mot si criminel.
Marcus Garvey avait péri en Angleterre. Les rêves sont des rêves. Heureusement, cette pensée la traversa.
Et aussi que Manhattan est une ile, enfin presque. Il était temps de s'en souvenir.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Vendredi 30 décembre 2005 5 30 /12 /Déc /2005 17:55
 
 
Elle se rendait à Times Square quand tout le reste avait échoué. C’était le lieu le moins sûr de Manhattan. Pas dans un sens violent, mais en raison de la mouvance des murs. On ne pouvait se raccrocher à rien. Pourtant, en y regardant bien, c’était toujours pareil. La même vague organisée se déroulant vers les théâtres, le même sentiment que tout peut arriver, le pire ou le meilleur. Elle avait fini par ne plus rien voir de ce que l’on photographie. Ni les photographes eux-mêmes, d’ailleurs.
Elle dérivait jusque sous la Times Tower et ne bougeait que lorsqu’une bousculade la délogeait. C’était amusant de ne rien sentir du temps, précisément là.
 Il lui arrivait d’entendre les presses rotatives du New York Times. Comment dit-on ? Beaucoup de bruit pour rien. À cause du temps, justement, qui passe à autre chose.
Ca n’était pas vrai. Elle n’entendait rien. Les panneaux lumineux avaient dissous les idées humaines depuis près de vingt ans. Le Times avait déménagé. C’est comme ça que l’on dit ? 
New York, 1989.
 
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Lundi 26 décembre 2005 1 26 /12 /Déc /2005 16:29
- La Silver Star, c’est des conneries ! dit-il, une fois qu’ils furent installés dans le taxi. Enfin, c’est sûrement des conneries, parce que j’en ai jamais vu la couleur.
Il mit son bras au-dessus de ses épaules, mais c’était pour avoir une meilleure assise. Elle pensa que ça pouvait faire illusion. Depuis l’Intrepid, il n’avait pas ouvert la bouche et ce qu’elle avait pu lui raconter pour passer le temps ne l’avait pas atteint. Il s’était contenté de marcher le long du quai, les mains dans les poches trop étroites de son Jean, donnant l’impression de se protéger du froid, alors que la température dépassait déjà les trente degrés.
- Peut-être que c’est juste un titre…répondit-elle. Tu sais, un courrier du ministère de la défense... Une espèce de décoration virtuelle…
Le foutu besoin des femmes de consoler, d’apaiser, alors que l’on veut juste, par des mots, vérifier le niveau de notre rage et l’écouter se répandre en nous. Cette façon qu’elles ont de proférer des inepties avec tellement d’aplomb et de réalisme. Et cette voix qu’elles prennent, droite et sans tremblement pour nous bluffer.
Il la dévisagea longuement. Avec plus d’insistance encore, lorsqu’il se rendit compte que cette observation la mettait mal à l’aise. Elle rougit, se tordit les doigts dans un geste nerveux et éloigna discrètement sa jambe de la sienne. Il fut soulagé de sa gêne et put passer à autre chose, comme se pencher sur l’eau et suivre du regard les ondes transversales que rejetaient les flancs des ferry et qui allaient mourir sous les plafonds des quais.
Pour elle, c’était la fin de l’histoire. Et ça devenait pénible, à cause de l’obligation de la rivière.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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Mercredi 21 décembre 2005 3 21 /12 /Déc /2005 20:38
Ceux de l’Empire montaient un étage par jour de charpentes. Il arrivait qu’on ne voit pas l’avancée de leurs travaux à cause du brouillard givrant, ou du vent qui nous brûlait les yeux. Ouais ! mais quand même, j’étais le meilleur attrapeur de New York. Chaque minute, un rivet finissait sa course dans ma boîte métallique. 8 Heures par jour. Près de 480 pièces d'acier chauffées au rouge.
 "Qui se plaindrait de vivre dans un champ de criquets ?" C’était le leitmotiv d’Hermann à chaque fois qu’il mettait en marche le marteau-riveteur. Le soir, il ne pouvait plus bouger les bras et nous demandait de répéter chacune de nos phrases, en poussant un énorme quoi ? qui faisait se retourner tous les assoiffés du pub. Il avait un souffle permanent dans les oreilles, qu’il tentait d’évacuer en secouant la tête comme le font les chats.
Je savais qu’il faudrait redescendre. Pas comme nous le faisions chaque fin de journée. Définitivement. Je n’y pensais pas la plupart du temps, sauf pendant la pause. Je ne me l’imaginais pas trop, mais un jour le Chrysler aurait une porte. Une gigantesque porte en cuivre ou dorée à l’or fin. Un lobby de marbre rose d’Italie ou rouge du Maroc avec des sculptures commandées en Europe, des peintures murales et du bois du Japon ou de Cuba pour la marqueterie…
Une porte qui remettrait les choses à leur place, les êtres à leur niveau. Je n’y pensais pas trop.
Mais j’entendais les coups donnés sur le métal du Vertex. Trente tonnes d’orgueil, dissimulés à ceux de la Bank of Manhattan et qui se dresseraient bientôt comme une flèche menaçant Dieu lui-même et désignant le perdant de cette course vers le néant.
J’y pensais parce que je ne pouvais plus comprendre l’enfer à cause du temps passé ailleurs.
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Mardi 20 décembre 2005 2 20 /12 /Déc /2005 23:55
Il portait un Jean Calvin Klein et un tee-shirt du Fire department. Des Converse montantes noires délavées qu’il pliait jusqu’au bas de ses chevilles et laçait selon un rituel complexe.
Dès qu’ils furent dehors, il lui lâcha la taille et attrapa un Zippo dans sa poche, qu’il faisait aller et venir dans ses paumes. Elle compta cinq couleurs sur ses mains, blanc, rose, bleu sur le parcours des veines et vaguement orangé sur la saillie des phalanges.
Ils longèrent la 34 ième en direction de l’Hudson. Le bas de la rue était désert, mais il persistait des traces de la mouvance nocturne, près des entrées de clubs.
Elle décida qu’à hauteur du Jacob K. Javits Convention Center, elle observerait leur image dans les vitres fumées, pour se faire une idée. Elle ne savait pas si ça serait possible. Ça dépendrait de la direction du soleil et de l’opacité des plaques de verre. Mais elle fut distraite par le policier qui en gardait l’entrée.
Devant le Sea Air and Space Museum, il lui parla de la Silver Star que son père avait obtenu au Vietnam.
Elle comprit son cheminement de pensée lorsqu’il rajouta, en désignant du menton les lettres formant le nom Intrepid sur la proue du porte-avion :
- Mais moi, je l’ai pas connu ce type-là.
Ça pouvait avoir plusieurs sens, elle ne demanda pas de précision.
Après un silence, il lui expliqua les catapultages et les appontages, puis lui dit que la démesure des bâtiments n’apparaît que sur les quais ou dans les bassins de radoub. En mer, c’était une autre histoire. L’invulnérabilité, c’était une croyance d’architecte naval. Une connerie, quoi !
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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Dimanche 18 décembre 2005 7 18 /12 /Déc /2005 20:52
Chère Amie,
 
Vous souvenez-vous de la pierre trouvée dans le Park, dans laquelle j’ai mis un coup de pied avant de vous l’offrir ? Nous mourrions avant et pourtant, elle n’avait l’air de rien, faisant comme si ça n’était pas un luxe de vivre tant, tellement terne et d’une couleur indéfinissable, peut-être gris très clair, veiné de rouge ou d’ocre.
 Ça n’était pas un cadeau anodin, j’avais voulu vous donner un morceau d’immortalité. Après, vous marchiez en la tenant dans le creux de votre main, le poing fermé.
Fallait-il que vous deviniez ses pouvoirs pour la conserver comme un objet rare ?
Plus tard, vous m’avez contredit. Enfin, dans le rêve que je fis, où vous jetiez la pierre entre les deux ponts pour qu’elle cesse de vous torturer. Ensuite, vous avez regardé vers Brooklyn, parce que c’était votre mot magique et avez fait le vœu que je me trompe, puis vous êtes retournée dans le métal des Jumelles.
 
New York, 1989.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Vendredi 16 décembre 2005 5 16 /12 /Déc /2005 17:23
 De quoi j’avais l’air ? J’essayais de le deviner en me projetant de l’autre côté de la rue. Ça n’était pas glorieux. Les cheveux longs mal coiffés, qui tombent sur des épaules maigres. Noirs ou châtains, je ne distinguais pas bien. Une cigarette, bien sûr, contre les angoisses et l’ennui. La tête penchée pour ne croiser aucun regard. Et les mains dans les poches arrières du Jean, quand c’était possible.
J’attendais de te voir.
Patiemment, je faisais des allers-retours le long de la façade du Moondance. Et je n’arrivais pas à penser sans désordre. Pour me distraire,  j'examinais mon ombre sur le trottoir. Pas de jeunesse apparente. Une tache sombre qui déambule avec hésitation et maladresse.
J’inventais peut-être les mesures à quatre temps qui cognaient contre la façade et les vibrations sous mes pieds. C’était l’idée qu’une gaîté subsiste.
Il n’y avait pas de pire endroit pour espérer, en fait.
Tu es finalement arrivée. Mais dans le même temps, deux enfants s’élancèrent dangereusement sur la route et j’ai dû détourner mon regard.
Quand je me suis de nouveau tournée vers toi, tu avais disparu. J'utilise ce mot, parce que le temps m’a paru court entre ta venue et le reste… Mais en réalité,  tu as observé la peinture murale quelques secondes puis tu as passé ton chemin sans empressement.
New York, 1989.
 
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Jeudi 15 décembre 2005 4 15 /12 /Déc /2005 21:08
146 Central Park West, comme Rita Hayworth. C’est l'adresse qu'elle donnait à  ses rencontres nocturnes, sous la lumière bleue qui tombait en cercles étudiés sur le bois du comptoir. Elle répétait une seconde fois, 146 Central Park West, autant pour s’en imprégner que par crainte que l’homme n’ait pas entendu.  Mais aussi, parce que la première fois était toujours hésitante. Quelque chose dans la voix trahissait le mensonge.
Bah ! raconter des craques, c’était comme de mettre une olive dans un cocktail, ça ne rajoutait rien, mais ça changeait tout.  C’est surtout qu’après, elle se métamorphosait. Ses mains ne tremblaient plus et elle pouvait se trouver jolie si, par hasard elle se croisait dans un reflet ou un miroir du bar.
Elle n’était pas dupe, en locataire des San Remo, elle n’était pas crédible. On était à New York, il y avait des codes. Mais les hommes avaient assez à faire à deviner son âge. Ils finissaient toujours par maudire les éclairages faibles, avant de se maudire eux-mêmes. Plus tard, lorsque l’alcool l’aura dépouillée de ses manières empruntées, ils chercheront le meilleur moyen de s’en débarrasser.
Mais pour l’heure, son rêve, lancé dans l’espace, ralentissait le travail des acides.
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Lundi 12 décembre 2005 1 12 /12 /Déc /2005 21:23
Il devait être cubain. C’est ce qui lui vint tout d’abord à l’esprit, parce qu’on parlait beaucoup de la Havane dans les médias, à cause de la crise des Fusées. De toute façon, ces Sud-américains se ressemblaient tous. Pour la plupart, des gens de service qu’elle commandait sans lever les yeux. C’était la première fois qu’elle en détaillait un avec précision. Mais celui-là c’était différent. Il n’était ni serveur, ni chauffeur, ni fleuriste, ou dieu sait quoi ! Il déambulait dans la salle de bal avec une élégance toute bostonienne. Il serrait la main de ses semblables en leur empoignant l’avant bras de sa main libre, comme le font les hommes d’influence, et s’adressait aux femmes en baissant les yeux, la voix. Alors qu’il leur murmurait des compliments, un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, qu’il n’adressait qu’à lui-même. Un réflexe, en quelque sorte, inspiré par son esprit de conquête. Un rictus de satisfaction, de possession future ou passée, elle ne sut pas le dire. Cela la dérangea. Elle l’aurait préféré moins…expérimenté.
Elle n’osait pas s’avouer qu’il était le seul homme abordable. Elle savait tout ce que l’on doit savoir. L’argent, le pouvoir n’étaient rien sans une naissance géographiquement décente. C’est cette faiblesse qu’elle utiliserait quelques heures durant, sans ignorer qu’il s’agissait là d’un moyen de séduction affligeant. 
Lorsqu'elle l’aborda, le Cubain fut moins loquace qu’elle ne l’aurait pensé. Il ne se vanta pas de posséder la moitié de Manhattan, ni d’avoir fait fortune dans les roulements à bille. Il jouait avec une croix en or qui parait son cou. Elle détestait cette tradition des catholiques qui consistait à porter un instrument de torture en pendentif.
La salle de bal se vida peu à peu, puis le lobby fut envahi durant les quelques minutes nécessaires à l’arrivée des Limousine.
Devant les ascenseurs, il se tenait à côté d’elle, et dessinait des demi-cercles invisibles, de gauche à droite, puis de droite à gauche, sur le sol avec la pointe de sa chaussure, comme font les enfants qui attendent devant la porte du proviseur. Elle pensa à une timidité de circonstance.
Quand l’ascenseur arriva et que la porte de cuivre s’ouvrit, il attendit qu’elle entre dans la cage mais ne la suivit pas. Il lui fit face quelques secondes, lui jeta un regard vide. Enfin, c’est ce qu’elle crut voir ; une expression dénuée de sentiments ou de ressentiments qui devait la poursuivre le restant de sa vie.
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Samedi 10 décembre 2005 6 10 /12 /Déc /2005 20:57
Le lendemain, ils l’entouraient toujours. Ils se tenaient debout derrière elle, à tour de rôle. Les mains posées à plat sur ses omoplates, avec une crispation au niveau des phalanges, car ils  rêvaient de la secouer afin qu’elle montre des signes en rapport avec la situation. Merde ! des larmes, des cris, des trucs hystériques que font les gonzesses dans ces cas-là ; s’arracher les cheveux, implorer la Sainte Trinité…Elle venait de perdre un gosse, putain !  Quelquefois, ils se massaient le bout des doigts pour en ôter la tension.
Elle se tenait comme un homme, assise jambes écartées, les coudes sur les cuisses, la tête penchée sur sa propre épaule. C’était une manière de se réconforter, car personne n’y avait songé. Remarque, ça ne marchait pas. Lorsque sa joue toucha la peau, elle eut immédiatement envie de mourir. À certains moments, tout ce qui rappelle le bonheur est insupportable.
Une femme contre la fenêtre égrenait un chapelet en remuant les lèvres depuis un moment. Elle ne la distinguait pas, mais savait que c’était sa tâche dans de telles circonstances.
Puis on frappa à la porte. Les hommes quittèrent la pièce. Il y eut quelques bruits ; des meubles que l’on déplace et des voix étouffées.
Quand ils revinrent, la nuit était tombée. Ils ne la touchèrent plus, la regardaient de loin. Leurs orbites noircies par l’obscurité.
Quand la femme au chapelet alluma une lampe, tout le monde s’éclipsa rapidement, car les rayons de lumière dévoilèrent soudain leur impatience à reprendre des activités plus terre à terre. Ils reniflaient, replaçaient une mèche de cheveux, se grattaient le menton, cherchaient du regard leur manteau dans la pièce.
Plus tard, lorsqu’elle fut seule et assurée que personne ne viendrait plus, elle alla mettre un coup dans le climatiseur. Elle détestait le sifflement qu’il émettait à certains moments. Puis elle sortit sur l’escalier de secours, fumer une cigarette.
Elle fredonna California dreamin’.  La version de Mélanie Safka lui vint immédiatement à l’esprit. À cause du ton qu’elle employait pour dire qu’elle serait en sécurité à L.A. Comme si elle n’y croyait pas.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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