Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Dimanche 18 décembre 2005 7 18 /12 /2005 20:52
Chère Amie,
 
Vous souvenez-vous de la pierre trouvée dans le Park, dans laquelle j’ai mis un coup de pied avant de vous l’offrir ? Nous mourrions avant et pourtant, elle n’avait l’air de rien, faisant comme si ça n’était pas un luxe de vivre tant, tellement terne et d’une couleur indéfinissable, peut-être gris très clair, veiné de rouge ou d’ocre.
 Ça n’était pas un cadeau anodin, j’avais voulu vous donner un morceau d’immortalité. Après, vous marchiez en la tenant dans le creux de votre main, le poing fermé.
Fallait-il que vous deviniez ses pouvoirs pour la conserver comme un objet rare ?
Plus tard, vous m’avez contredit. Enfin, dans le rêve que je fis, où vous jetiez la pierre entre les deux ponts pour qu’elle cesse de vous torturer. Ensuite, vous avez regardé vers Brooklyn, parce que c’était votre mot magique et avez fait le vœu que je me trompe, puis vous êtes retournée dans le métal des Jumelles.
 
New York, 1989.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Vendredi 16 décembre 2005 5 16 /12 /2005 17:23
 De quoi j’avais l’air ? J’essayais de le deviner en me projetant de l’autre côté de la rue. Ça n’était pas glorieux. Les cheveux longs mal coiffés, qui tombent sur des épaules maigres. Noirs ou châtains, je ne distinguais pas bien. Une cigarette, bien sûr, contre les angoisses et l’ennui. La tête penchée pour ne croiser aucun regard. Et les mains dans les poches arrières du Jean, quand c’était possible.
J’attendais de te voir.
Patiemment, je faisais des allers-retours le long de la façade du Moondance. Et je n’arrivais pas à penser sans désordre. Pour me distraire,  j'examinais mon ombre sur le trottoir. Pas de jeunesse apparente. Une tache sombre qui déambule avec hésitation et maladresse.
J’inventais peut-être les mesures à quatre temps qui cognaient contre la façade et les vibrations sous mes pieds. C’était l’idée qu’une gaîté subsiste.
Il n’y avait pas de pire endroit pour espérer, en fait.
Tu es finalement arrivée. Mais dans le même temps, deux enfants s’élancèrent dangereusement sur la route et j’ai dû détourner mon regard.
Quand je me suis de nouveau tournée vers toi, tu avais disparu. J'utilise ce mot, parce que le temps m’a paru court entre ta venue et le reste… Mais en réalité,  tu as observé la peinture murale quelques secondes puis tu as passé ton chemin sans empressement.
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Yesterday is here
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Jeudi 15 décembre 2005 4 15 /12 /2005 21:08
146 Central Park West, comme Rita Hayworth. C’est l'adresse qu'elle donnait à  ses rencontres nocturnes, sous la lumière bleue qui tombait en cercles étudiés sur le bois du comptoir. Elle répétait une seconde fois, 146 Central Park West, autant pour s’en imprégner que par crainte que l’homme n’ait pas entendu.  Mais aussi, parce que la première fois était toujours hésitante. Quelque chose dans la voix trahissait le mensonge.
Bah ! raconter des craques, c’était comme de mettre une olive dans un cocktail, ça ne rajoutait rien, mais ça changeait tout.  C’est surtout qu’après, elle se métamorphosait. Ses mains ne tremblaient plus et elle pouvait se trouver jolie si, par hasard elle se croisait dans un reflet ou un miroir du bar.
Elle n’était pas dupe, en locataire des San Remo, elle n’était pas crédible. On était à New York, il y avait des codes. Mais les hommes avaient assez à faire à deviner son âge. Ils finissaient toujours par maudire les éclairages faibles, avant de se maudire eux-mêmes. Plus tard, lorsque l’alcool l’aura dépouillée de ses manières empruntées, ils chercheront le meilleur moyen de s’en débarrasser.
Mais pour l’heure, son rêve, lancé dans l’espace, ralentissait le travail des acides.
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Lundi 12 décembre 2005 1 12 /12 /2005 21:23
Il devait être cubain. C’est ce qui lui vint tout d’abord à l’esprit, parce qu’on parlait beaucoup de la Havane dans les médias, à cause de la crise des Fusées. De toute façon, ces Sud-américains se ressemblaient tous. Pour la plupart, des gens de service qu’elle commandait sans lever les yeux. C’était la première fois qu’elle en détaillait un avec précision. Mais celui-là c’était différent. Il n’était ni serveur, ni chauffeur, ni fleuriste, ou dieu sait quoi ! Il déambulait dans la salle de bal avec une élégance toute bostonienne. Il serrait la main de ses semblables en leur empoignant l’avant bras de sa main libre, comme le font les hommes d’influence, et s’adressait aux femmes en baissant les yeux, la voix. Alors qu’il leur murmurait des compliments, un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, qu’il n’adressait qu’à lui-même. Un réflexe, en quelque sorte, inspiré par son esprit de conquête. Un rictus de satisfaction, de possession future ou passée, elle ne sut pas le dire. Cela la dérangea. Elle l’aurait préféré moins…expérimenté.
Elle n’osait pas s’avouer qu’il était le seul homme abordable. Elle savait tout ce que l’on doit savoir. L’argent, le pouvoir n’étaient rien sans une naissance géographiquement décente. C’est cette faiblesse qu’elle utiliserait quelques heures durant, sans ignorer qu’il s’agissait là d’un moyen de séduction affligeant. 
Lorsqu'elle l’aborda, le Cubain fut moins loquace qu’elle ne l’aurait pensé. Il ne se vanta pas de posséder la moitié de Manhattan, ni d’avoir fait fortune dans les roulements à bille. Il jouait avec une croix en or qui parait son cou. Elle détestait cette tradition des catholiques qui consistait à porter un instrument de torture en pendentif.
La salle de bal se vida peu à peu, puis le lobby fut envahi durant les quelques minutes nécessaires à l’arrivée des Limousine.
Devant les ascenseurs, il se tenait à côté d’elle, et dessinait des demi-cercles invisibles, de gauche à droite, puis de droite à gauche, sur le sol avec la pointe de sa chaussure, comme font les enfants qui attendent devant la porte du proviseur. Elle pensa à une timidité de circonstance.
Quand l’ascenseur arriva et que la porte de cuivre s’ouvrit, il attendit qu’elle entre dans la cage mais ne la suivit pas. Il lui fit face quelques secondes, lui jeta un regard vide. Enfin, c’est ce qu’elle crut voir ; une expression dénuée de sentiments ou de ressentiments qui devait la poursuivre le restant de sa vie.
 
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Samedi 10 décembre 2005 6 10 /12 /2005 20:57
Le lendemain, ils l’entouraient toujours. Ils se tenaient debout derrière elle, à tour de rôle. Les mains posées à plat sur ses omoplates, avec une crispation au niveau des phalanges, car ils  rêvaient de la secouer afin qu’elle montre des signes en rapport avec la situation. Merde ! des larmes, des cris, des trucs hystériques que font les gonzesses dans ces cas-là ; s’arracher les cheveux, implorer la Sainte Trinité…Elle venait de perdre un gosse, putain !  Quelquefois, ils se massaient le bout des doigts pour en ôter la tension.
Elle se tenait comme un homme, assise jambes écartées, les coudes sur les cuisses, la tête penchée sur sa propre épaule. C’était une manière de se réconforter, car personne n’y avait songé. Remarque, ça ne marchait pas. Lorsque sa joue toucha la peau, elle eut immédiatement envie de mourir. À certains moments, tout ce qui rappelle le bonheur est insupportable.
Une femme contre la fenêtre égrenait un chapelet en remuant les lèvres depuis un moment. Elle ne la distinguait pas, mais savait que c’était sa tâche dans de telles circonstances.
Puis on frappa à la porte. Les hommes quittèrent la pièce. Il y eut quelques bruits ; des meubles que l’on déplace et des voix étouffées.
Quand ils revinrent, la nuit était tombée. Ils ne la touchèrent plus, la regardaient de loin. Leurs orbites noircies par l’obscurité.
Quand la femme au chapelet alluma une lampe, tout le monde s’éclipsa rapidement, car les rayons de lumière dévoilèrent soudain leur impatience à reprendre des activités plus terre à terre. Ils reniflaient, replaçaient une mèche de cheveux, se grattaient le menton, cherchaient du regard leur manteau dans la pièce.
Plus tard, lorsqu’elle fut seule et assurée que personne ne viendrait plus, elle alla mettre un coup dans le climatiseur. Elle détestait le sifflement qu’il émettait à certains moments. Puis elle sortit sur l’escalier de secours, fumer une cigarette.
Elle fredonna California dreamin’.  La version de Mélanie Safka lui vint immédiatement à l’esprit. À cause du ton qu’elle employait pour dire qu’elle serait en sécurité à L.A. Comme si elle n’y croyait pas.
 
 
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Jeudi 8 décembre 2005 4 08 /12 /2005 20:35
C’était l’arrivée d’une saison franche. L’été parce que Victorian Gardens était ouvert. Il fallait revenir à d’anciennes manières. C’était cela la vieillesse ; ne plus inventer de mouvements, vivre des mêmes gestes. Se souvenir de tout.
Il regarda sa montre et s’amusa encore à faire des anagrammes avec les lettres de l’Essex House. Plus tard, il acheta une bouteille de Poland Spring et compta qu’il lui en faudrait deux pour tenir jusqu’au soir.
Qu’est-ce que ça voulait dire ?
C’était ennuyeux de penser comme ça après tout ce temps. Il s’assit sur un banc du Mall pour approfondir sa réflexion. Il n’avait jamais pu méditer en marchant. Comment disait-on déjà ? Péripatéticien. Et bien, il ne l’était pas.
La marche, c’était à cause de son amour du Park. Il y avait la ville autour, en citadelle. Et puis les saisons y étaient joliment exposées, le ciel visible et donc prévisible. On pouvait y tenir jusqu’au soir. Et tous ceux d’ici savaient que les bancs ne sont pas que cela.
Il fallait se souvenir de tout et décider de ce qui ne nous tuera pas, quand tout ce qui aurait pu le faire a échoué. Il haussa les épaules : ça n’était pas très clair !
Il se leva en prenant appui sur ses genoux. Dans sa tête, il se leva d’un bond. Sûr ! ce sont les rhumatismes qui obligèrent Aristote à enseigner debout. Pas de quoi faire le malin.
Il prépara son interrogation journalière destinée à l’ange de la Bethesda. Dans le tunnel, il l’en avait achevé la forme.
Cher Ange,
Savez-vous que les étoiles sont des planètes mortes ? Bien sûr, tout le monde sait ça.
Mais savez-vous l’effet que cela fait de porter une planète morte sur la poitrine ?...
 
 
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Mercredi 7 décembre 2005 3 07 /12 /2005 20:40
Elle rencontrait Brancusi dans toutes les métropoles. Alors, elle ne fut pas surprise de retrouver l’un de ses visages au Guggenheim. Elle s’en approcha avec empressement et le caressa comme lorsque l’on s’empare à nouveau d’un corps autrefois aimé. C’était oublier que les mains n’ont pas de réminiscences. Qu’importe, elle avait d’autres projets et affronta la spirale nu-pieds. Mais malgré tout, elle songeait à cette étrange chimie qui l’obligeait à vivre sans mémoire. Elle songeait à la dilution. Elle imagina ses heures anciennes exposées contre les murs blancs du musée, où seule la pente faussement légère pourrait être un obstacle à leur observation.
Parfois, lors de ses visites d’après, il y avait un miroir à la place de La Repasseuse, parfois, non. 
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Lundi 5 décembre 2005 1 05 /12 /2005 11:18
La vieille vira les gamins qui avaient défoncé la bouche à incendie, en leur balançant des canettes vides et des injures au visage. Ils restèrent un moment, en retrait, à l’observer. Puis leur presque nudité, à présent incongrue, les dérangea soudain, alors ils s’éparpillèrent dans les étages et les couloirs du block en poussant des cris aigus.
La vieille récupéra sa ferraille et s’adossa contre un mur. De longues rides traversaient son visage. Et de plus petites parsemaient le contour de ses lèvres, à la verticale. La brûlure quotidienne du tabac, sans doute.
Elle ferma les yeux. Il n’était pas utile qu’elle voit le flot de l’eau se répandre à ses pieds. Elle entendait la force de la pression battre le sol et soulever les particules poussiéreuses. Anéantir la trace des pas, des passages nécessaires, hasardeux. Anéantir l’errance et New York. C’est cela qui se passait et c’était une bonne chose.
Elle sentit contre son dos l’épaisseur chaude du mur et quelques bruits ménagers lui parvinrent, étouffés par la brique ou la pierre.
Quand elle rouvrit les yeux, un filet aqueux s’échappait de la bouche à incendie. Elle eut soudain froid et sommeil comme après que le sang se soit lentement écoulé d’une fine cicatrice au poignet.
Merde ! New York n’était toujours pas exsangue.
Elle marcha vers l’Upper West Side en traînant derrière elle sa Concourse noire à roulettes où étaient accrochés des sacs Duane Reade chargés de métal recyclable. Elle sourit en pensant qu’elle avait passé la plus grande part de sa vie dans les quartiers riches.
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Dimanche 4 décembre 2005 7 04 /12 /2005 16:20
Chère Amie,
J’ai plongé mes pieds dans l’East River jusqu’aux chevilles. C’était ça ou traverser le pont. J’ai préféré m’identifier quelques instants au Brooklyn. À cause de vous. Et de l’idée que je me fais de votre double regard. J’ai voulu devenir ce que vos yeux créeront plus tard, pour ne pas souffrir de l’absence.
Je n’ai pas été à la hauteur. Des courants froids et des frôlements d’objets inconnus contre ma peau m’ont fait fuir l’eau noire de la rivière.
Vous savez ce que c’est ; c’était un de ces jours où l’on s’autorise des dérivations. Cependant, les jours d’avant s’y opposent. Pourtant, c’est cela même qui m’a fait appréhender la matière de votre travail.
Je m’en voudrais bientôt d’un tel acte d’orgueil. Je m’en voudrais devant la toile, de n’avoir désiré y distinguer qu’une partie de moi. C’est-à-dire rien.
Mais nous sommes désespérément tournés vers nous-même. Bien sûr, l’art pourrait être une échappatoire si l’on acceptait d’en ignorer les mécanismes. Mais qu’adviendrait-il de nos sentiments ?
Vos silences ne couvriront jamais les inutiles questions que je me pose. Mais ils y répondent lorsque vos yeux se posent sur tout l’espace éloigné du mien.
(Puis j’ai songé, en tournant le dos au pont, que j’avais eu raison de ne pas vouloir le franchir.)
Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Samedi 3 décembre 2005 6 03 /12 /2005 16:41
Elle longeait Central Park West, comme souvent, en mangeant des grenouilles à la pomme, achetées à la boutique du Muséum d’Histoire Naturelle. Elle souriait aux portiers. Du moins à ceux qui avaient le visage levé. Lorsqu’elle crut apercevoir le Dakota, elle ralentit le pas. Ça n’était pas à cause de Boris Karloff, de Rosemary’s baby, ou de Mark David Chapman.
Les légendes qui avaient débarqué d’Europe septentrionale, peut-être au début du 19 ième siècle, lui avait enseigné que l’âme des forgerons est maudite par tradition. Et les monstres dévoraient le métal, à l’angle de la 72 ième.
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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