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Lundi 23 janvier 2006 1 23 /01 /Jan /2006 19:06

Ulysse. -  Déesse vénérée, écoute et me pardonne : je me dis tout cela !.. Toute sage qu’elle est, je sais qu’auprès de toi, Pénélope serait sans grandeur ni beauté ; ce n’est qu’une mortelle et tu ne connaîtras ni l’âge ni la mort… Et pourtant le seul vœu que je fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour ! Si l’un des Immortels, sur les vagues vineuses, désire encore me tourmenter, je tiendrai bon : j’ai toujours, là ce cœur endurant tous les maux ; j’ai déjà tant souffert, j’ai déjà tant peiné sur les flots, à la guerre !...S’il y faut un surcroît de peines, qu’il m’advienne !

(Odyssée. Les récits chez Alkinoos. L’antre de Calypso. Chant V.)

Par Mary and Co - Publié dans : Autres histoires
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Samedi 21 janvier 2006 6 21 /01 /Jan /2006 17:19

Quand le sac commença à se consumer sur le banc et qu’une fumée blanche s’en dégagea, ça lui rappela la texture des ailes angéliques. Une toile immaculée, d’une légèreté excessive, traversée de nervures de verre reflétant les lumières. Elle sourit à l’évocation de ces souvenirs fabriqués, qui, aujourd’hui paraissaient tellement réels.

Cela avait débuté durant l’enfance, le jour où disparut de son regard la tâche maritime. Non pas que le bleu se grisât, mais la profondeur fut bouchée par de sales visions surnageant. Elle fit tant de fois ce geste aérien pour s’en débarrasser, que ses bras tombèrent finalement le long de son corps. Et il subsista une douleur musculaire entre les épaules qui devint sa préoccupation centrale. C’est ainsi qu’elle s’attendait d’un jour à l’autre à devenir un ange.

Lorsque les oiseaux envahirent ses rêves les nuits d’après, elle fût convaincue de sa prochaine transformation.

La fumée noircit. Elle s’enfonça un peu plus dans le sous-bois, mais ne quitta pas le banc du regard.

 A suivre.

 

Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Mercredi 18 janvier 2006 3 18 /01 /Jan /2006 11:33

Chère Amie,

Ça ne voulait rien dire ses façades alignées. Ça ressemblait même, dans la brume industrielle, à quelques fortifications moyenâgeuses. Des pierres taillées et empilées sans souci d’esthétisme. Mais j’aperçus le verre du 17 State Street et le reflet sans déformation de la rivière sur ses parois. C’était autre chose qu’un ouvrage effectué sommairement dans l’urgence guerrière. Mon esprit se complut quelques secondes dans la certitude que l’architecture éloigne la barbarie. C’est pour ça, pensai-je, que les ruines persistent dans certains lieux géographiques. C’est pour ça qu’ici elles disparaissent. Mais cette réflexion m’aurait obligé à croire que la cruauté n’est qu’étrangère, alors qu’il me suffisait d’écouter en moi pour l’entendre vivre et se gonfler à chaque nouvelle saison historique.
Vous disiez souvent : « Il n’y a de solution à rien » et vous le disiez en espérant vous tromper. Ou bien vous attendiez que je vous détrompe. Ce que je faisais sans cesse à cause de vos toiles et du chemin que j’empruntais pour les atteindre : du mur à la rue, de la rue aux ponts.
Mais, je ne me souviens pas avoir traversé un élément liquide sans le regretter aussitôt. Pour l’heure, vos couleurs sont ce qu’il me faut pour vivre en attendant que les couleurs intérieures se dissimulent de nouveau.
En attendant, je ne me souviens pas avoir vécu ailleurs qu’ici.
 

 

 

 

Par Mary and Co - Publié dans : Amie
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Lundi 16 janvier 2006 1 16 /01 /Jan /2006 17:25
Le dragon aux mille cœurs humains expulse son sang dans les artères parfumées et les arrière-boutiques besogneuses où le rythme s’accélère à cause de l’opium. Pas plus qu’ailleurs les corps ne s’élèvent, mais sont soulevés par la soustraction passagère de leur douleur. La légèreté est le poids dissimulé par la chimie.
Je marche en imitant ton genre de pas et s’il n’y avait que mon désir, les animaux mythiques n’auraient pas connu la cendre précocement, ni les récipients de verre. Le sale amour, dit-on, se nourrit de la mort. Pour une fois qu’il m’est donné de rire et d'échapper aux addictions misérables.
Puis le jour se repose de la nuit qui fut, du chien jusqu’au loup, entièrement éclairée par les flammes imprévisibles des lampes de papier. J’attends le vent et qu’il renverse tout.
 
Chinatown, 1989.
Par Mary and Co - Publié dans : Yesterday is here
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Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /Jan /2006 18:34
Elle n’avait jamais pu terminer la lecture «  Des saisons de la nuit ». Mais le livre traînait au fond de son sac depuis deux ou trois ans. Les pages saupoudrées de miettes de tabac, écornées, crasseuses. Il lui en restait une dizaine à lire. Elle n’avait jamais pu les franchir. Son ignorance des faits sauverait la vie de Treefrog. C’est ce qu’elle croyait. Au fond, elle n’ignorait pas que c’était foutu pour lui depuis longtemps déjà.
Assise sur un banc du park, son sac sur les genoux, elle ne voyait que le bouquin. Les autres objets s’en étaient écartés. Portefeuille, poudrier, paquet de cigarettes, briquet, tous s’étaient mis à l’écart, dans les plis détendus de la doublure.
Elle s’en voulait d’être partie précipitamment de chez elle, sans magazine, ni carnet. Enfin quelque chose qui légitimerait sa place sur le banc. Elle songea deux secondes à un enfant courant autour d’elle. Ça serait une justification solide.
Elle ne savait pas méditer, pensait que c’était voler de l’espace que de s’asseoir et de ne rien faire. C’est pour ça qu’habituellement, elle lisait des revues ou des journaux. Elle les tenait serrés entre ses deux mains bien écartées et tournait les pages bruyamment, comme le font les lecteurs du New-York Times. Ou encore, elle posait le journal sur le banc, et se penchait sur lui en fronçant les sourcils.
Colum Mac Cann, l’auteur « des saisons de la nuit » était irlandais, comme son beau-père. Mais ça n’était sûrement pas le même genre d’homme. Elle regarda d’un œil la couverture du livre et cela suffit à la transporter. Il y eut d’abord cette lumière bleue, presque blanche et cette sensation d’humidité, de vent froid qui traverse les vêtements usés et creuse la peau des mains. Les bruits sourds qui transpercent les murs légers. Le goût ferreux du sang dans la bouche. Des voix de femmes aiguës et suppliantes et des voix masculines déformées par l’alcool. Le son d’un piano désaccordé. Tout était là devant ses yeux, jusqu’aux fresques superbes de ce bout de tunnel oublié des hommes. Soudain l’odeur de la pierre chauffée par la pelleteuse à vapeur bloqua sa respiration. Elle leva la tête pour chercher l’air et jeta son regard dans les couleurs vives des manèges du Victorian Gardens. Ca ne la rassura pas.
Elle prit une cigarette et jeta le paquet sur le livre. Quand la flamme du Zippo passa devant ses yeux, elle pensa au feu purificateur.
 
A suivre.
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Mercredi 11 janvier 2006 3 11 /01 /Jan /2006 21:05
La vieille allait souvent discuter avec les ours. Au fil du temps, ils lui apparaissaient plus paradants que menaçants, mais c’était parce que son esprit était passé de la colère sourde à une nonchalance dépressive ou une dépression nonchalante, elle ne savait pas.
Elle s’asseyait juste en face, se déchaussait lors des deux saisons chaudes et posait ses pieds dénudés sur la Concourse renversée exprès.
Aujourd’hui, elle avait prévu de leur parler de cette fille qui avait mis le feu à son propre sac à main, le matin même, sur un banc près du Victorian gardens. C’était une chose étrange, très étrange. Mais c’était sans tenir compte de ces foutus gosses friqués et de leurs nannies sud-américaines. Pas moyen de s’entretenir tranquillement. La marmaille grimpait sur la sculpture, et vas-y que je t’y fais grimper aussi mes amis imaginaires ! C’était perturbant ces univers parallèles qui, soudain, prenaient toute la place. Elle les délogeait comme on chasse des moineaux envahissant un pré tout juste ensemencé, en faisant de grands gestes aériens et en sifflant comme un serpent.
Les nurses accouraient et crachaient dans sa direction. Elles serraient dans la paume de leurs mains le crucifix pendu à leur cou. Elles allaient ainsi, le corps en avant dans une attitude maladroite. Puis elles l’insultaient en espagnol peut-être, en attrapant au vol les mômes en larmes et déplumés. C’est ainsi que la vieille les voyait, sans protection, avec une peau si fine. Translucide comme l’eau sous la glace. Dangereusement exposés. Elle détestait les enfants, c’était trop de malheur à venir.
Après, elle s’installa confortablement et expliqua aux ours que la fille du Victorian lui devait à présent une heure de sa vie.
 
À suivre.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Chroniques de Central Park
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Mardi 10 janvier 2006 2 10 /01 /Jan /2006 19:58
- Tu te rappelles ? lui demanda-t’il laconiquement, alors que le taxi amorçait un virage pour se mettre dans l’axe du Financial Center.
Elle espérait qu’il ne parle pas du Onze Septembre. Malgré elle, elle tourna la tête vers l’emplacement du World Trade. Il y avait un trou dans l’air. Une béance, une absence. Les mots ne manquaient pas. Il fallait être New Yorkais pour se cogner encore aux façades de verre et de métal. Il fallait être idiot pour poser une question telle que :  Tu te rappelles ?
Elle avait une théorie sur la mémoire depuis les évènements. Une théorie sur l’imprégnation, une autre sur la passivité. Mais jamais elle n’en aurait parlé en termes de souvenir. Quelque chose l’en empêchait. Les mois d’après, elle protégea ses propres souvenirs du pourrissement en les notant le plus clairement possible dans des carnets.  Au fur et à mesure, elle rajoutait des détails dans la marge. Il fallait être très précis. Bientôt, la chair, les os, l’esprit, tout se gangrènerait. Il ne resterait que le bruit de la chute des corps et des éléments de construction.
- Ce jour-là, je me suis réfugiée à Trinity, dit-elle soudain, en le regrettant aussitôt.
Il lui entoura l’épaule de son bras, mais cette fois cela avait un sens, ça remplaçait maladroitement les mots qu’il ne possédait pas. Elle se dégagea brutalement. Et secoua la tête en fronçant tristement les sourcils.
Alors que le taxi atteignait le Yacht Club, elle se leva pour se laisser porter par les secousses des manœuvres. Lui ne bougea pas. Les bras ballants entre les cuisses, il fredonnait pour se donner une contenance. Il la surveillait du coin de l’œil, le ventre serré par une impatience retenue.
- J’étais en Irak ! lui lança-t’il, alors qu’elle se préparait à débarquer.
- Et alors, répondit-elle en se retournant vers lui, ça change quoi ?
Ça n’est qu’une fois à terre qu’elle comprit ce qu’il avait voulu dire. Décidément, tout allait à l’envers.
Il décida de poursuivre jusqu’à Battery Park. Il la regarda s’éloigner. Elle avait une grâce qu’il n’avait pas distinguée jusque-là. Elle marchait en tendant le corps vers l’avant, comme lorsque l’on sort de l’océan, pour s’égoutter.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Intrepid
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Samedi 31 décembre 2005 6 31 /12 /Déc /2005 19:46
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : Autres histoires
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Samedi 31 décembre 2005 6 31 /12 /Déc /2005 18:42
Lors des sorties éducatives de son enfance, on lui avait expliqué le symbole de la statue, mais quand même, Roosevelt, malgré son amitié envers tous les peuples, avait sept pieds d’avance sur la nation africaine et indienne.
Ça l’a troublé, alors elle est entrée dans le Park. Littéralement, pour se rafraîchir les idées. Mais la sensation d’être poursuivi par un spectre du vieux continent persistait. Elle s’attardait sur les détails pour que ça passe. Le ciel, par exemple, qui était comme le Pacifique inversé et déboussolé, sans reste d’écume. C’était idiot. Elle en aurait ri, si au même moment, elle n’avait pas posé sa main noire sur la pierre blanche du Bow Bridge. Une main lourde d’histoire dont les gestes appartenaient à tous les nègres morts ou vifs. Elle se demandait quel esprit avait pu inventer un mot si criminel.
Marcus Garvey avait péri en Angleterre. Les rêves sont des rêves. Heureusement, cette pensée la traversa.
Et aussi que Manhattan est une ile, enfin presque. Il était temps de s'en souvenir.
 
 
Par Mary and Co - Publié dans : People and locations
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Vendredi 30 décembre 2005 5 30 /12 /Déc /2005 17:55
 
 
Elle se rendait à Times Square quand tout le reste avait échoué. C’était le lieu le moins sûr de Manhattan. Pas dans un sens violent, mais en raison de la mouvance des murs. On ne pouvait se raccrocher à rien. Pourtant, en y regardant bien, c’était toujours pareil. La même vague organisée se déroulant vers les théâtres, le même sentiment que tout peut arriver, le pire ou le meilleur. Elle avait fini par ne plus rien voir de ce que l’on photographie. Ni les photographes eux-mêmes, d’ailleurs.
Elle dérivait jusque sous la Times Tower et ne bougeait que lorsqu’une bousculade la délogeait. C’était amusant de ne rien sentir du temps, précisément là.
 Il lui arrivait d’entendre les presses rotatives du New York Times. Comment dit-on ? Beaucoup de bruit pour rien. À cause du temps, justement, qui passe à autre chose.
Ca n’était pas vrai. Elle n’entendait rien. Les panneaux lumineux avaient dissous les idées humaines depuis près de vingt ans. Le Times avait déménagé. C’est comme ça que l’on dit ? 
New York, 1989.
 
Par Mary and Co - Publié dans : Yesterday is here
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