Mercredi 7 décembre 2005
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20:40
Elle rencontrait Brancusi dans toutes les métropoles. Alors, elle ne fut pas surprise de retrouver l’un de ses visages au Guggenheim. Elle s’en approcha avec empressement et le caressa comme lorsque l’on s’empare à nouveau d’un corps autrefois aimé. C’était oublier que les mains n’ont pas de réminiscences. Qu’importe, elle avait d’autres projets et affronta la spirale nu-pieds. Mais malgré tout, elle songeait à cette étrange chimie qui l’obligeait à vivre sans mémoire. Elle songeait à la dilution. Elle imagina ses heures anciennes exposées contre les murs blancs du musée, où seule la pente faussement légère pourrait être un obstacle à leur observation.
Parfois, lors de ses visites d’après, il y avait un miroir à la place de La Repasseuse, parfois, non.
Par Mary and Co
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Lundi 5 décembre 2005
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11:18
La vieille vira les gamins qui avaient défoncé la bouche à incendie, en leur balançant des canettes vides et des injures au visage. Ils restèrent un moment, en retrait, à l’observer. Puis leur presque nudité, à présent incongrue, les dérangea soudain, alors ils s’éparpillèrent dans les étages et les couloirs du block en poussant des cris aigus.
La vieille récupéra sa ferraille et s’adossa contre un mur. De longues rides traversaient son visage. Et de plus petites parsemaient le contour de ses lèvres, à la verticale. La brûlure quotidienne du tabac, sans doute.
Elle ferma les yeux. Il n’était pas utile qu’elle voit le flot de l’eau se répandre à ses pieds. Elle entendait la force de la pression battre le sol et soulever les particules poussiéreuses. Anéantir la trace des pas, des passages nécessaires, hasardeux. Anéantir l’errance et New York. C’est cela qui se passait et c’était une bonne chose.
Elle sentit contre son dos l’épaisseur chaude du mur et quelques bruits ménagers lui parvinrent, étouffés par la brique ou la pierre.
Quand elle rouvrit les yeux, un filet aqueux s’échappait de la bouche à incendie. Elle eut soudain froid et sommeil comme après que le sang se soit lentement écoulé d’une fine cicatrice au poignet.
Merde ! New York n’était toujours pas exsangue.
Elle marcha vers l’Upper West Side en traînant derrière elle sa Concourse noire à roulettes où étaient accrochés des sacs Duane Reade chargés de métal recyclable. Elle sourit en pensant qu’elle avait passé la plus grande part de sa vie dans les quartiers riches.
Par Mary and Co
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Dimanche 4 décembre 2005
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16:20
Chère Amie,
J’ai plongé mes pieds dans l’East River jusqu’aux chevilles. C’était ça ou traverser le pont. J’ai préféré m’identifier quelques instants au Brooklyn. À cause de vous. Et de l’idée que je me fais de votre double regard. J’ai voulu devenir ce que vos yeux créeront plus tard, pour ne pas souffrir de l’absence.
Je n’ai pas été à la hauteur. Des courants froids et des frôlements d’objets inconnus contre ma peau m’ont fait fuir l’eau noire de la rivière.
Vous savez ce que c’est ; c’était un de ces jours où l’on s’autorise des dérivations. Cependant, les jours d’avant s’y opposent. Pourtant, c’est cela même qui m’a fait appréhender la matière de votre travail.
Je m’en voudrais bientôt d’un tel acte d’orgueil. Je m’en voudrais devant la toile, de n’avoir désiré y distinguer qu’une partie de moi. C’est-à-dire rien.
Mais nous sommes désespérément tournés vers nous-même. Bien sûr, l’art pourrait être une échappatoire si l’on acceptait d’en ignorer les mécanismes. Mais qu’adviendrait-il de nos sentiments ?
Vos silences ne couvriront jamais les inutiles questions que je me pose. Mais ils y répondent lorsque vos yeux se posent sur tout l’espace éloigné du mien.
(Puis j’ai songé, en tournant le dos au pont, que j’avais eu raison de ne pas vouloir le franchir.)
Par Mary and Co
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Samedi 3 décembre 2005
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16:41
Elle longeait Central Park West, comme souvent, en mangeant des grenouilles à la pomme, achetées à la boutique du Muséum d’Histoire Naturelle. Elle souriait aux portiers. Du moins à ceux qui avaient le visage levé. Lorsqu’elle crut apercevoir le Dakota, elle ralentit le pas. Ça n’était pas à cause de Boris Karloff, de Rosemary’s baby, ou de Mark David Chapman.
Les légendes qui avaient débarqué d’Europe septentrionale, peut-être au début du 19 ième siècle, lui avait enseigné que l’âme des forgerons est maudite par tradition. Et les monstres dévoraient le métal, à l’angle de la 72 ième.
Par Mary and Co
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Mardi 29 novembre 2005
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12:52
Chère amie,
Il y avait ce matin, au square Greeley, un orateur qui disait des choses étranges. Trois cent soixante-quatre jours perdus pour le siècle et un jour monstrueux où nous péririons tous dans le fracas du métal et des poussières toxiques. Il répéta cela encore et encore : nous péririons tous dans le fracas de l’acier et des cendres mortelles.
J’ai pensé qu’un siècle est bien long pour un seul d’entre nous. Et qu’en même temps, nous les vivons tous par mémoire et dans la confusion. J’ai tourné mon regard vers le New jersey, en arrivant ici. Mais je me suis perdue quelque peu dans le dessin des quais, par attraction. Pardonnez-moi , je ne possède pas d'autre horizon.
New York me rassure. Et protégée par les Jumelles, je m’empare d’elle toute entière ou me laisse aller à l’oubli de moi-même. Que puis-je attendre de mieux ?
Je vous sais proche, peut-être sur l’esplanade, près de la sphère Koenig. J’ignore qui vous êtes à cause de la chronologie et cela rend tout déplacement superflu, car aucun ne me mènera vers cette jeunesse que vous portez si péniblement.
World Trade Center, 1989.
Par Mary and Co
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Mercredi 23 novembre 2005
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18:44
Chère Amie,
C’est un jour d’été, désespérément gai, avec ce qu’il faut de vent pour rendre supportable notre situation sur la planète.
J’en suis sûre, c’est ce jour que vous m’annonciez autrefois, comme devant être celui où mon regard n’aurait soudainement plus d’utilité.
Peut-être vous demanderez-vous d’où me vient cette certitude. Et bien sachez qu’il me suffit de tourner quelques secondes le dos aux crêtes de Manhattan pour qu’une toile blanche recouvre mes yeux, comme l’aura annonciatrice d’une migraine inguérissable.
Je vous imagine là-bas, frissonnante dans votre Toyota de 88 à la clim bloquée. A cause de la douleur et d’autre chose encore, je ne peux vous atteindre.
Le New Jersey ne m’accueille pas, croyez-le. J’y dérive par votre faute, en un sens. Et cela fait longtemps sans doute, car il arrive que l’on me fasse un signe de la main, ou que l’on me lance un « morning ! » amical quand je me rends à la réception du Pink Flamingo.
… Il s’agit de ce jour avant la perte définitive d’humanité. J’en profite autant que je peux. Et me rends compte que c’est impossible.
Oserai-je vous avouer ma lâcheté ? Je ne peux plus me tourner vers la presqu’île. Au début, je fermais un œil et tendais mes mains jusqu’à ce que l’effet d’optique me la fasse tenir dans la paume. Alors je rentrais en courant au motel et rangeais Manhattan dans une boîte à chaussures.
Non, je ne faisais pas cela. J’aurais voulu, parce que j’aime les jeux des enfants.
Je pense à vous et cela me rassure. Mais le brouillard est de plus en plus dense et je ne pourrai bientôt plus vous distinguer.
Je n’ose envisager ce que sera New York sans vous. Cela me rappelle cette question que vous posiez souvent : Existons-nous vraiment si personne ne nous voit ?
Asbury Park, 1989
Par Mary and Co
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Vendredi 18 novembre 2005
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12:56
Elle regardait droit devant elle en serrant les genoux qu’elle recouvrait du plat de ses mains et restait aussi éloignée que possible du dossier de la banquette. C’était un peu stupide comme attitude. Elle respirait fort et rejetait l’air en relevant légèrement le menton.
La vitre de séparation était ouverte. Il regrettait de n’avoir pas changé de chemise depuis la veille. Elle le remarquerait sûrement. Alors, il n’osait pas engager la conversation. Mais il lui souriait par à coups, jusqu’à ce qu’il se croise dans le rétro, et trouve enfantines ses lèvres légèrement entrouvertes, à peine souriantes finalement.
Il ne l’avait pas trouvée belle tout de suite. Puis il vit ses mains. Elles absorbaient la lumière comme le marbre. Les phalanges dessinées par les yeux de Dürer. Longues et fines comme celles des pianistes. Il s’en voulut de penser comme ça, à cause de son violoniste de père et ses mains de riveteur.
Il secoua la tête pour en expulser l’idée que l’on se plie à l’instrument. Mais tout de même, il y croyait.
Il la déposa à l’angle de Charlton et Varick. Elle attendait qu’il démarre pour traverser. C’est ce qu’il crut d’abord, mais elle ne bougea pas, même après le départ de la Lincoln.
Il recula et arrivé à sa hauteur, lui demanda si tout allait bien. Elle répondit par l’affirmative alors que ses yeux détaillaient le tableau de bord sans jamais se poser sur lui.
Il regretta sa marche arrière. Sans ça, ça aurait été sa plus belle histoire.
New York, 1989.
Par Mary and Co
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Mardi 15 novembre 2005
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00:00
Tout n’a pas toujours de sens et pourtant c’est cela que l’on fait avec acharnement. Et peut-être que tu cherchais vraiment nos traces à venir. Je voudrais ne pas savoir qu’elles n’y étaient pas.
Elles n’y étaient pas parce que nous n’y sommes pas retournés.
Manhattan ne pouvait pas t’aider dans ton deuil paternel. Elle a pris tant d’hommes et de femmes que les sexes et les liens se confondent et n’ont pas le dessus face à sa force respiratoire.
Ça n’était pas grave. Tu avais entrepris de mélanger les temps comme les couleurs. Tu le faisais pour donner un sens à ce qui est perdu. Si ce n’est une forme.
« Je serai là » emplissait ton silence. Tu le conjuguais au présent pour ne pas mourir. Je sais que ça n’a pas toujours marché.
Sais-tu que Chinatown est hors du temps, et qu’il est vain de s’y rendre avant nous ?
Tout autant qu’il est vain de se souvenir d’une éternité en cours.
Chinatown, 1989.
Par Mary and Co
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Mardi 15 novembre 2005
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00:00
Ça n’était pas une fuite, il y avait l’horizon et le vieux continent. Mais je ne pouvais vivre ailleurs qu’ici. La mort me paraissait impossible ou acceptable, parce qu’inaperçue si cela arrivait. Je sentais, et ça n’était pas volontaire, un espace sous la terre, une aire liquide, où l’Atlantique s’engouffrait. Je vivais sur la dalle du quai quelle que soit la rue. À l’abri, malgré tout. Abrité par le mouvement perpétuel. Une sorte de mouvement perpétuel.
Par Mary and Co
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Mardi 15 novembre 2005
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C’était un rêve. La lumière du jour et de la nuit se mêlait en un bleu foncé tirant sur le vert par endroits. L’horizon était flouté par une brume ou une fumée dense. Si j’avais su me situer dans l’heure, j’aurai fait la différence.
Une fraîcheur presque froide montait de l’eau et des gouttes cinglaient mon visage à chaque fois que la coque coupait un courant.
Depuis des jours, je m’interdisais de penser pour me préserver de la peur. Mais si tout le reste était mort, pas elle.
L’architecture n’a pas de mouvements, c’est ce que l’on croit. Mais lorsque l’horizon se dégagea, je la vis se tordre sous son poids humain.
Je tombais amoureuse de la pierre, comme ça. Parce que sur le débarcadère, j’ai cru mourir.
Par Mary and Co
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