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Lundi 15 août 2011 1 15 /08 /Août /2011 12:20

big yellow taxiChère Amie,

 

New York possède aujourd’hui sa lumière dorée. Celle qui coule le long des façades, du mobilier urbain et des végétaux et qui s’aplatit en flaque sur le sol. C’est le matin. Quelque chose va arriver. Rien de dramatique. Presque rien.

Une rencontre, la découverte d’un livre, un chant reconnu qui sort d’une porte entrouverte, un animal sauvage traversant une allée du parc. Des visages. De nombreux visages que je prendrai le temps d’observer. (Il faut que vous m’imaginiez parcourant la ville à une vitesse anormale.)

Je n’ai durant un moment que des pensées sereines. Car aucunes ne sont des souvenirs. Et lorsque je ne pense pas, je fredonne "Big Yellow Taxi". On ne sait jamais ce que l’on possède jusqu’à ce qu’on le perde. Quelque chose comme ça. Sauf qu’après, je frissonne à chaque fois que je croise un taxi. A cause de mon père. Et je suis obligée de chasser les souvenirs.

La lumière aurifère disparait lentement. Fourguée chez les receleurs. Sinon quoi, une simple disparition ? Ça existe, ça n’existe plus. Je n’y crois pas une seconde.

L’atmosphère se grise. Mais New York peut vivre sans soleil, vous le savez.

Dans une file d’attente, je force la rencontre avec l’homme qui me précède, car la journée avance et il ne m’est encore rien arrivé. Il porte une montre à chaque poignet. Une à l’heure d’ici. Je tapote son bras pour attirer son attention et lui demande quelle est l’heure de l’autre montre. Il me lance un regard mauvais, hausse les épaules, marmonne : …sais pas, trouvée comme ça, et se détourne rapidement.

Quand je sors du bâtiment, il est assis sur les premières marches du parvis. Il vient à ma rencontre et tend la montre vers moi. Celle qui n’est pas à l’heure de New York. Prenez-la, s’il vous plait. Je ne l’ai pas trouvé, vous savez, c’est un souvenir. Pour vous, ça ne sera qu’un objet. Prenez-la, c’est une montre de femme. Il me la dépose dans la main en me lançant un regard à la fois menaçant et suppliant et dévale l’escalier sans que j’aie le temps de réagir.

J’ai la sensation que la scène est jouée à l’envers. L’homme ne me donne pas la montre. Il la dérobe à mon poignet et détale. Je la tiens pourtant dans ma paume. Mais je n’arrive pas à croire à son existence. Seena Noigiallach est gravé sur le fond. Ça, c’est une évidence. J’ai craint un instant y voir inscrit mon nom.

J’apprends à la bibliothèque centrale que Noigiallach est le nom d’un roi irlandais du quatrième siècle signifiant qui possède neuf otages. Rien sur Seena. A quoi je m’attendais ?  Je laisse la montre sur la table en partant.

Peut-on considérer que ce mince évènement suffise à dire que quelque chose est arrivé ?

(Ne me répondez pas, je vous en prie)

 


Par Ann F Border - Publié dans : Amie - Communauté : New York City Art
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Dimanche 26 juin 2011 7 26 /06 /Juin /2011 16:19

dinerNew York était cette année-là anéantie par une chaleur qui semblait avoir mis fin à l’effervescence, à la vitesse, à tout ce qui voulait atteindre un but, être rentable, précis, efficace. Une brume de pollution brulante, ralentissait les esprits. Et si on parvenait malgré tout à poursuivre le cours de sa vie, c’était par obligation, par peur d’être remplacé, dépassé ou jeté.

Les corps étaient lamentables, épuisés, transpirants.  Faussement abrités dans les rues, par une ombre sans air. Brutalement refroidis dans les bâtiments par des climatiseurs mal réglés. 

Plus personne ne s’inquiétait de son apparence. Les vêtements collés au corps, le visage cramoisi, on avançait la tête baissée, en signe de soumission à la lumière solaire.

Un de ces jours irrespirables, mon errance me mena vers le Village. Ou vers quelques quartiers proches. Je ne sais pas exactement. Je me souviens simplement que l’idée des grandes avenues et leurs émanations humaines et mécaniques m’avaient répugné et je leur avais tourné le dos.

Je pus marcher presqu’une heure dans les rues étroites sans trop souffrir.  Mais je capitulai quand le soleil fut au plus haut et que les ombres s’amoindrirent. J’entrai dans un diner, ruisselante.

Le sas d’entrée était occupé par un homme qui fouillait dans une valise. Ses affaires encombraient le sol. Il les poussa rapidement contre le mur, eut un sourire d’excuse et m’ouvrit la seconde porte avec la déférence d’un concierge.

« Clay, tu fais chier tout le monde ! » lança un homme à la voix usé par les excès d’alcool et de tabac. Je ne l’aperçus pas quand j’entrai. Pas de personnel derrière le comptoir, ni dans la salle.

Je m’assis dans un box. L’endroit n’était pas climatisé mais il y faisait relativement frais grâce à la disposition du lieu, peu exposé à la lumière de la rue.  Six box en façade et un ilot de quatre, deux plus deux, en miroir au milieu de la salle. Tous étaient vides à l’exception du mien et d’un au centre occupé par deux hommes. Le plus jeune tendait l’intérieur de ses bras vers l’autre, qui les examinait avec minutie. Puis le gamin se déchaussa lentement et posa tour à tour chacun de ses pieds sur la table.  Même examen appliqué.

Une serveuse sortit de l’arrière salle et se traina jusqu’à mon box. Elle se planta devant moi sans un mot. Pas même un bonjour professionnel. Elle portait des chaussures orthopédiques et ça m’a rappelé un livre de Bret Easton Ellis. Elle attrapa un carnet dans sa poche et tapotait dessus avec un crayon au trois-quarts rongé. Il était clair qu’elle resterait silencieuse.  Je commandai rapidement un soda et une assiette de pancakes. Bien qu’elle fût concentrée sur son calepin, dans un geste d’écriture, elle n’y retranscrit pas ma commande.  Mais lorsque j’eus finis de la passer, elle la ponctua d’un point, si fortement que la mine se cassa sur la page vierge. Je me demandai si toutes les feuilles du carnet étaient ainsi recouvertes de points finaux. Je tentai de trouver un sens à ça quand la voix qui avait invectivé l’homme du sas se fit de nouveau entendre. « Clay, dégage, putain ! Tu fais fuir la clientèle. »

L’homme du sas rangea rapidement ses affaires dans la valise. Il entassa deux ou trois sacs plastiques dessus et cala le tout contre le mur.  Après s’être assuré que tout était en ordre, il sortit précipitamment.

« Le frère du patron. » me dit la serveuse en ramenant ma commande. Je remarquai qu’elle portait à présent un rouge à lèvres orangé. Il débordait légèrement du contour de sa bouche, comme si elle s’était maquillée dans une pièce obscure ou à main levée.

Je fus surprise d’entendre le son de sa voix. Elle confondit mon expression d’étonnement avec de l’intérêt et s’assis en face de moi. « Le frère du patron », répéta-t-elle, sur un ton de complicité. « Six jours qu’il est là-dedans. » Elle restait sur le rebord du banc, mais le corps penché vers moi. Elle chuchotait.

Pour ne pas sortir de son rôle, elle mit de l’ordre sur la table. Aligna le ketchup et le sucre, me tendit une serviette en papier et arrosa mes pancakes de sirop d’érable. Une belle femme en son temps.  Un lieu commun et je m’en voulus immédiatement d’avoir pensé comme cela. Pour me faire pardonner (d’un fait qu’elle ignorait), je décidai de m’intéresser à ce qui semblait lui tenir à cœur.

- Il n’entre jamais ?

- Non, le patron ne veut pas le voir. Alors, il dort là, il mange là et Dieu sait où il fait tout le reste… Il attend que l’autre change d’avis.

- Ca n’a pas de sens.  

- Bien sûr que ça a du sens. Merde, c’est la croisée d’une vie ! C’est forcément sensé, dit-elle sur un ton monocorde.

Je me rendis compte que ce n’est pas à moi qu’elle s’adressait. Elle livrait à l’espace une histoire qui lui pesait.

-Clay, c’est le frère jumeau du patron. Mais ils se connaissent à peine. A peine vécus ensemble dans leur enfance.

Elle jetait des coups d’œil rapides vers l’arrière salle et faisait des phrases courtes, plus pratiques dans l’urgence.

- Séparation des parents, partage des enfants. C’était commode, Ils se ressemblaient tellement. Un pour le père, l’autre pour la mère. L’un de ce côté-ci du pays, l’autre à l’autre bout. Les distances, l’oubli, l’existence et puis aujourd’hui…

-  Aujourd’hui, quoi ?

- Un aujourd’hui terrifiant, murmura-t-elle.  C’est clair que la ressemblance ne tient pas la distance. Un genre de travail de sape… Quand on ne peut ne se comparer qu’à soi-même c’est moins grave, pathétique mais moins grave. On connait tous ça, hein ? C’est moins grave. Mais là… Le patron ne veut pas savoir. Il craint que la confrontation ne le tue… Ne les tue tous les deux.

Elle se tait un moment.

- L’un des deux a plus dégusté que l’autre, reprend-elle en chuchotant.  

-  Et vous, vous savez lequel.

- Ce que je sais, je le garde pour moi, me rétorqua-t-elle, en me considérant avec curiosité. Comme si elle m’apercevait pour la première fois.

Puis reprenant sa voix et son regard éteint de serveuse lasse, elle m’intima de manger mes pancakes avant qu’ils ne soient trop gorgés de sirop.

En sortant, je croisais Clay. Adossé contre un mur, non loin du diner, Il fumait une cigarette. Je ne sus dire ce que la vie avait fait de lui.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 17:51

BrooklynJ’aime bien regarder l’intérieur de mes mains. La paume. Je ne peux le faire qu’à certains moments. Quand je passe près d’une lumière forte. Il n’y en a plus beaucoup par ici, depuis longtemps. C’est un signe. Chaque chose est le signe d’une autre chose. Il faut savoir les deviner, c’est tout. J’en ai loupé beaucoup. La plupart, c’est sûr. Maintenant, je suis plus attentif.

Il n'y a pas de lumière forte en banlieue à la tombée de la nuit. C’est surtout une évidence. C'est parce que la  plupart des hommes dorment. Mais certains gardent les yeux ouverts dans l’obscurité et  tentent d’accrocher une tache lumineuse. La veilleuse de la télé. Moi, je n’aime pas trop rester comme ça. Ça me fait penser que je vais mourir et à d’autre choses auxquelles je ne veux pas penser.

Je reste dans la cité un moment, malgré l’obscurité. Mais la masse des immeubles noirs ou gris, informes, suspendus dans l’air, finit par m’oppresser. Comme des nuages menaçants au dessus de ma tête. Ma tête, bon sang, quelle histoire !

J’attends que mes jambes s’impatientent et je vais filer vers Manhattan.

En marchant, j'observerai mes paumes et leurs sillons (Il y en a des nouveaux), quand il me sera possible de le faire. Je me rêverai dans une avenue large et aveuglante de la presqu'île. Peuplée malgré l’heure (n’importe laquelle), bruyante, infernale. Times Square peut-être. Je serai le seul à y demeurer immobile. Je me battrai pour le rester. Et je chercherai de nouveaux signes sur les panneaux publicitaires. Des signes qui me donneront du courage. J’en chercherai aussi sur les visages, mais il est rare d’en trouver, même dans les rêves. Surtout que par ici, ils sont souvent masqués par les boitiers métalliques des appareils  numériques.  Les visages n’ont pas de fonction cachée. C’est ce que je crois. Ils n’ont que des expressions immédiates. Immédiatement lisibles. Ils ne nous apportent que du malheur.

Tout est dangereux à cette heure pour le passant. Mais le danger, ça pourrait être moi, alors je n’ai pas vraiment peur. Demain, je serai comme tout le monde. Il fera jour. Et si je marche jusqu’à Manhattan, je traverserai le pont juste au moment où ça arrivera.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 10 octobre 2010 7 10 /10 /Oct /2010 18:56

Photo 786- Je te dis qu’il est mort.

- Il dort !

- Mais il ne bouge pas.

- Normal, puisqu’il dort.

- Touche-le.

- T’es malade ?

- C’est déjà arrivé ce genre de choses…

- On est à New York ! Evidemment que c’est arrivé.

- Alors pourquoi pas aujourd’hui ?

- Parce que c’est nous qui sommes là. Et que ce genre de choses n’arrive pas quand on est là.

- Pourquoi ?

- Parce qu’on est des types ordinaires.

- Ça ne veut rien dire.

- Ça veut dire que les types ordinaires ne voient jamais de choses extraordinaires.

- Un macchabée dans le métro, c’est ordinaire. Tu l’as dis toi-même : on est à New York.

- Je voulais dire que ce genre d’évènements arrive plus fréquemment ici qu’ailleurs.

- La fréquence, c’est ce qui rend les évènements ordinaires…

- Tu fais chier !

- Il est mort, je te dis.

- Ok. Mettons qu’il le soit, on fait quoi ?

- On ne fait rien.

- Pourquoi ?

- Parce qu’on n’appelle pas les secours dans le métro, c’est intellectuellement impossible.

- Intellectuellement impossible ? Tu divagues !

- Il s’est fait piéger dans la circulation, c’est tout. Dommage pour lui. Mais, on ne peut pas arrêter le mouvement perpétuel sous prétexte de faire le ménage. C’est intellectuellement impossible.

- Tu veux dire rentablement impossible ?

- Ouais, c’est pareil.

- Hé ! Il a bougé !  Son bras n’était pas là tout à l’heure.

- Il aura glissé…  Lève-toi, on est arrivé.

Ils descendent de la rame.

- Bouh !  fait le mort en les regardant s'éloigner.

 

Par Ann F Border - Publié dans : Metro Voices - Communauté : New York City Art
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Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 15:38

Manhattan bridge IIIPrès des piliers, les passagers attendent l’arrivée du pont. Ils prennent de nouvelles dispositions, s’y tiennent et piétinent en se tenant la poitrine et en essuyant le cadran de leur montre à intervalles réguliers. Leurs respirations disparaissent en bulles attractives, montant vers la surface. Quelques unes éclatent contre l’aspérité d’une pierre. En changeant de jambe d’appui, ils mettent leurs enfants en garde contre le rebord tranchant des calandres métalliques. Les gosses s’y blessent quand même. Légèrement.  Leur sang se dilue dans l’eau saumâtre de la rivière qui se rêve humaine un bref moment. Comme lorsqu’un cadavre est jeté dans son lit. Elle se croit humaine jusqu’à ce que, bien sûr, le grand vide de la chair morte l’empoisonne. Elle redevient élémentaire, avec soulagement et presque du plaisir.

Sur la route, sur la ligne de feu, une femme marche vite pour ne pas manquer le prochain pont. Elle pense aux véhicules d’urgence qui transportent les êtres à perte. Parce qu’une sirène a retenti, elle réfléchit à ça. Aux choix des sauvetages. A deux rues d’ici, on ne sauve personne. A chaque coin de rue, on dit cela. Pas de ligne de feu. Du feu et de l’air. On laisse sur l’asphalte les corps atteints et ils disparaissent, comme ça. A moins qu’une machine à nettoyer les taches difficiles, conduite par un agent de la mairie d’origine haïtienne, passe dans l’heure. Mais personne n’a jamais vu une telle mécanique.

La femme s’écarte de la ligne de feu quand l’ambulance passe. Elle surprend le regard du chauffeur à l’intérieur. Tellement vide qu’elle pourrait y déverser tout ce qui la détruit et d’autres choses encore, moins pénibles mais qui lui sont devenues inutiles. Elle ne se gène pas pour le faire.

Alors que le pont accoste, elle pourrait tout autant s’appeler autrement. Elle croit qu’elle s’appelle autrement. Comme tout le monde.

Personne ne possède de nom eternel.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Mercredi 14 juillet 2010 3 14 /07 /Juil /2010 16:09

Love GretaTintement de cloche. L’homme et la femme, déjà assis l’un en face de l’autre, ne semblent pas l’entendre et poursuivent leur conversation.

- Qu’est-ce qu’une femme comme vous fait ici ?

- J’aime cette ville.

- Je voulais dire ici, dit-il en faisant un geste circulaire.

- Ah ! J’aime ce bar.

- Ici, répète l’homme en appuyant son intonation.

- Je ne sais pas. J’ai traversé la rue,  je crois.

- Quelle coïncidence ! Moi aussi. 

- Mais je n’en suis pas sûre.

- Moi non plus.

Ils se taisent un moment.

- Je ne me suis pas présenté, dit-il enfin.

- Je crois que si. Tyler quelque chose…

- C’est possible. Et vous, vous êtes-vous présentée ?

-  je crois que oui.

- Ça me revient. Greta quelque chose.

- C’est possible.

- Vous êtes actrice, n’est-ce pas ?

Elle ne répond pas. Il poursuit :

-  Une femme comme vous ne peut être qu’actrice.

- Vous croyez ?

- Je l’espère seulement.

Un nouveau silence.

- Je ne m’imagine  pas actrice.

- Je ne m’imagine pas assis à vos côtés.

- L’êtes-vous vraiment ?

 - Je l’ignore.

Tintement de cloche.

. Voulez-vous que je vous laisse seule ?

- Je n’ai jamais dit que je voulais être seule. Seulement que l’on me laisse tranquille.

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 23 mai 2010 7 23 /05 /Mai /2010 19:05

In the streetLa nuit n’existe pas quand on veut qu’elle existe

Ou

La nuit existe pour les affamés

La nuit noire solaire ondulant au dessus d’un taxi jaune

Si on veut

La nuit étendue sur une banquette douteuse à chercher sur un plan

Une rue dans une langue étrangère

De Manhattan

S’assurer de nouveau qu’aucune ne porte le nom d’un mort

Qui peut croire à ça

Sans en rire

Que les nombres rassurent

La nuit aveuglante de Manhattan n’existe pas si on veut qu’elle existe

Ou

Qui peut croire qu’une ville existe

Qui peut vouloir y dormir quand

Les êtres rampent sous les fenêtres double-vitrées

La nuit existe quand on veut qu’elle existe

Les yeux pas plus utiles que les pierres

Sauf lorsqu’on cherche à lapider

À obscurcir

À oublier

La nuit n’existe pas quand on veut qu’elle existe

 

Pour se souvenir d’un quartier de New York

Regarder sa main gesticuler dans l’air

Une chute de particules

Une chute de briques

La naissance des terrains vagues

 

(Les yeux ouverts

Le malheur)

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Dimanche 2 mai 2010 7 02 /05 /Mai /2010 16:46

New York-copie-1Dans la pénombre, je ne voyais qu’une partie de son visage. Elle m’apparaissait toutes les six secondes éclairée par la lumière multicolore des lettres d’un néon.  Son œil gauche me fixait. L’autre aussi sans doute. Un seul suffisait à m’émouvoir. Il me serrait le poignet. Quelquefois avec force, puis faiblement. Il parlait une langue étrangère. Mais dans l’état où il était, ça pouvait tout aussi bien  être un langage incohérent.  Je ne pouvais pas distinguer. Il allait mourir.  Les secours ne se déplaçaient pas dans ce quartier. Il en prit son parti et s’installa plus confortablement, le dos calé au mur. Je découvris son visage, maintenant éclairé. Et le reste de son corps. Sa peau était grêlée. Ses lèvres épaisses et pâles. Il portait un bracelet de laine au poignet. Trois couleurs.  Et une croix en métal autour du cou.  

Je m’adossais à mon tour et lui montrais l’empreinte d’un géant sur la chaussée.

J’arrive pas à croire que tu me fasses ce coup-là. T’es bien qu’un connard de portoricain ! Les géants n’existent pas.

A certains moments tout existe.

Des moments comme celui-là ?

Oui.

Parce que je vais crever ?

Oui.

Une pensée rapide attrista son regard, puis il haussa les épaules et émit un son sifflant.

C’est juste une ornière, un géant aurait laissé des empreintes jusqu’au bout de la ruelle. Jusqu’au bout de son périple.

Possible...

Sûr.

Je ne fus pas étonné qu’il utilise un mot tel que périple. Ni qu’il parvienne à croire en l’existence des géants.

Le jour allait se lever. Il s’endormit finalement, la tête sur mon torse. Ses cheveux sentaient le poil de chat, la cigarette et Bois Noir. Je les caressais un moment et je mourais aussi.

 

New York, 1989.

Par Ann F Border - Publié dans : Le boxeur - Communauté : New York City Art
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Vendredi 9 avril 2010 5 09 /04 /Avr /2010 14:19

Love psychéTintement de cloche. La fille vient s’assoir. Elle est souriante. Elle ne sourit pas sur l’instant, mais elle est souriante. Quelque chose dans son visage de lumineux et de gai. Elle tourne entre ses doigts une coupe de champagne rosé. Et ne semble pas trouver de position confortable. Elle remue sans arrêt sur la banquette.

- John Pitterbracker.

- Un nom étrange.

- Celui de mon père.

- C’est tout de suite moins étrange.

Il ne sait pas quoi penser d’elle. Elle parle sans le regarder. Avec un détachement désagréable. Et ce qu’elle dit n’a pas de sens. Ou un sens qu’il ne comprend pas. Le champagne coloré l’ennuie aussi.

- Je suis française.

Il comprend mieux.

- Vous n’avez pas l’accent français.

- J’espère bien !  Je vis à New York depuis sept ans.

- Vous auriez apprécié que je remarque dans votre voix l’accent de New York ?

- Non, à vrai dire, j’aurai apprécié que vous détectiez celui de Manhattan.

- Je ne savais pas que c’était différent…

- Mais vous savez que la ville possède plusieurs quartiers, n’est-ce pas ?

- A peine. Je débarque à l’instant du Wyoming.

- Oh non, c’est pas vrai !

- Mais j’ai un plan du métro. J’apprends vite.

- Je ne me suis pas expatriée pour tomber amoureuse d’un type qui se promène avec un plan de la MTA dans la poche.

- Pourquoi pas ?

- Parce que j’aurai l’air d’une conne.

- Je suis tout de même américain.

- Pas new yorkais.

- Mais je travaille dans cette ville !

- Quel genre de job ?

- Je suis garde-côte.

- Vous l’étiez dans le Wyoming ?

- Evidemment.

Elle soulève les sourcils d’étonnement, trempe les lèvres dans le champagne et rétorque :

-  Il n’y a pas de côtes dans le Wyoming.

- Mais il y a des lacs.  Le Jackson, le Leigh, le Yellowstone…

- Les lacs n’ont pas de côtes. Ils ont des bords. D’ailleurs on dit : je vais faire une balade au bord du lac.

- Vous jouez sur les mots.

- Que voulez-vous, je suis française…  Dans le Wyoming vous étiez garde-bords.

- Désespérément française. Même à New York.

Tintement de cloche. Ils sursautent.

- Si on allait se balader sur les bords de l’Hudson ?

- Pourquoi pas, lui répond-elle en français.

- Ce serait terriblement new yorkais de faire ça, n’est-ce pas ?

- Terriblement.

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 28 mars 2010 7 28 /03 /Mars /2010 20:05
saint-patrick-web.jpgIl était une fois sur les terres d’Irlande, dans le comté de Monaghan, un homme du nom de Foley McGoohan, fils de Ferell McGoohan et de Morgen Collee. Sa laideur était telle que nul ne songeait qu’elle put être fortuite. Et comme les êtres pensent avec leurs yeux et non avec leurs âmes, et comme leurs yeux ne percent pas les âmes, ils jetèrent sur lui l’opprobre. Les nuits devinrent ses jours. Les jours devinrent ses nuits. Et lorsqu’on s’attardait le soir tombé dans la lande, on priait pour ne pas le croiser. Et lorsque cela se produisait, on perdait le sommeil à force de frayeur.

Une nuit, ses pas menèrent Foley devant la demeure de Meallán Callaghan, le conteur. On le disait mourant. On disait que lorsque la mort pétrifierait ses lèvres, ses contes disparaitraient à jamais.  Les hommes s’étaient pourtant pressés à son chevet, car le métier de conteur en séduisait plus d’un. Mais il n’en trouva parmi eux aucun qui fut digne de lui succéder.

Foley allait passer son chemin quand la porte s’ouvrit. Une vieille l’invita à entrer. Sedna Callaghan. Il hésita, mais l’insistance joyeuse de la femme le convainc.  Elle attrapa sa main et le mena silencieusement vers la chambre de Meallán. Elle poussa une chaise près du lit et sortit de la pièce.

Foley McGoohan s’assit près du conteur qui se tourna vers lui et l’observa longuement. Par longuement entendez de longues heures. Le jeune homme baissa la tête pour ne pas exposer son visage disgracieux. Mais Meallán mit le poing sous son menton et l’obligea à la relever. Les minutes passant, Foley oublia sa laideur. Il releva la nuque et se prêta à l’observation insistante avec un certain plaisir. À la vérité, c’est son âme que Meallán Callaghan scrutait. Et parce qu’il vit en elle la vivacité, la noblesse et la clarté des conteurs, il en fit son héritier. Durant dix-sept jours, il lui conta les mille histoires que renfermait sa mémoire. Et quand son trésor eut changé de cassette, il s’éteignit à l’aube d’un jour dont il n’avait plus que faire. Sedna scella alors ses lèvres et raccompagna Foley à la porte. Il hésitait à la franchir. Elle l’assura que plus rien ne subsistait du passé. Mort, aussi mort que Meallán Callaghan. Il était à présent le conteur du Comté de Monaghan et nul ne songerait à attenter aux jours d’un homme de telle importance. Elle se fourvoyait, bien sûr, comme on se fourvoie toujours sur les intentions humaines.

Foley McGoohan emprunta le chemin qui descendait au village. Fort des paroles de Sedna, il marchait d’un pas assuré, le visage découvert. Il portait le manteau du conteur mais cela ne le sauva pas.  Les premiers hommes qui croisèrent son chemin le rouèrent de coup et l’abandonnèrent gisant sur la lande, afin qu’il apprenne que le jour n’était pas son domaine. Il ne mourut pas. Mais son héritage s’échappa par le filet de sang qui coulait de sa tempe et se déposa sur le sol irlandais. Le vent nocturne des tempêtes lui ravit les mille contes hérités de Meallán Callaghan. Dès lors, Foley McGoohan erra dans la lande balayée par les souffles puissants pour reprendre son bien. On dit qu’il erre encore, car son âme brisée n’offre guère un abri sûr à son héritage. Et le vent, qui se plait en conteur, le déloge encore et toujours. Tant qu’il en sera ainsi, aucun habitant du Comté de Monaghan ne passera de nuit sereine, car le silence et l’ennui hantent leur demeure.

Ce que je sais, c’est qu’il y a peu de chance qu’un homme, aussi laid soit-il, impressionne le vent. Peu de chance qu’une âme brisée trouve la guérison. Peu de chance que le jour devienne le domaine de Foley McGoohan.

Par Ann F Border - Publié dans : Lá Fhéile Pádraig - Communauté : New York City Art
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