Les Demoiselles de NYC

Les demoiselles de New York 

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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /2010 22:17

escalatorComme tous les jours, Margene Kay quitte son appartement un peu avant le lever du jour. Elle porte un pardessus d’homme à chevrons et des gants en laine orange. Il y a des amas de neige grise le long des murs, contre les contremarches et les distributeurs de journaux. Quelques plaques de glace sur le trottoir. Mais partout ailleurs une eau grasse, chargée d’huile de moteur et de déchets organiques, forme des rigoles. Margene se dirige vers la bouche d’aération du bout de la rue parce qu’elle a des décisions à prendre. Elle l’atteint rapidement et s’en empare en écartant avec de grands mouvements circulaires les passants qui cherchent à la franchir. Puis elle s’agenouille et tend l’oreille contre la grille. Un moment après, le métro passe sous la chaussée, émettant un bruit sourd et des vibrations. Margene se relève, et comme elle a la preuve que Lucifer n’a pas quitté les Enfers, elle décide d’aller flâner dans le centre.

Plus tard sur l’escalator en bois de chez Macy’s, où elle est entré pour se parfumer, elle note dans son Moleskine Entre autre chose, l’ombre de ce que j’aurai pu être me hante. C’est ainsi que ce qui n’existe pas est plus vivant que ce qui existe. Ce qui n’existe pas me poursuit, et ce n’est pas pour autant que je suis folle. 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /2010 18:27

Love
Tintement de cloche. La fille se présente à la table.

- Lottie McPherson, New York.

L’homme l’invite à s’assoir. Il trouve étrange qu’elle ait précisé la ville. Elle porte une robe à gros motifs, un collier de perles et un chien minuscule remue sous son bras gauche.

-  Quelle partie de New York ?

- Brooklyn.

- Et le chien ?

- Quoi le chien ?

- Quelle partie de New York ?

- Brooklyn.

L’homme regarde le chien.

- Il fait plutôt Upper East Side.

- Possible, je l’ai trouvé dans le parc.

- Trouvé ?

- Il était perdu.

- Comment le savez-vous ? Il vous l’a dit ?

La fille hausse les épaules.

- Alors quoi, il vous l’a dit ?

-  Il pleurait.

L’homme hausse les épaules.

- Les chiens ne pleurent pas.

Un long silence.

- Il était fringué comme Paris Hilton.

- Une bonne raison de chialer.

- Oui.

Nouveau tintement. La fille se lève, va s’assoir à une autre table et se présente à l’homme assis là.

- Lottie McPherson, Brooklyn/New York.

- Et le chien ?

- Quoi le chien ?

- Quelle partie de New York ?

- Upper East Side.

L’homme regarde le chien.

- Il fait plutôt Greenwich.

 

 

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /2009 16:38

FireUn homme se détachait de l’attroupement qui s’était formé à l’angle de la 8e avenue et de la 35e rue, quand les camions de pompiers et les ambulances arrivèrent.  Pas qu’il en fut distant, mais son attitude laissait  penser qu’il était différent des autres passants, qu’il le savait et que par une forme d’honneur misérable, il gardait son rang. Je m’approchais de lui parce qu’il ressemblait à mon père et que mon père était mort depuis peu. Je caressais le chien couché à ses pieds.

Il y avait un gars qui vivait dans cette cave depuis plus de vingt ans, me dit l’homme en tirant sur la laisse pour que je cesse d’importuner l’animal. Il avait découvert l’endroit par hasard en ouvrant une porte dérobée, alors qu’il était entré dans l’immeuble pour s’abriter de la pluie.   Il fallait encore descendre un escalier métallique de trente-cinq marches  avant de pénétrer dans la pièce.  Comme elle ne possédait pas de fenêtre, il en  dessina trois pour rendre les choses supportables. La première donnait sur la 35e. On y apercevait, grossièrement reproduit, les entrées de services de l’hôtel New Yorker. La  deuxième s’ouvrait sur l’Atlantique. Un océan émeraude et rouge à cause de la pointe des phares qui se reflétaient sur l’eau.  La vue de la troisième était obstruée par des volets clos. Le chien du gars dormait toujours sous la fenêtre de la rue. Et quelquefois, il lui arrivait de  regarder au travers. Debout sur ses pattes arrière, il semblait suivre du regard des objets ou des êtres en mouvement.

L’homme se tut quand  une épaisse fumée brune mêlée de gris s’échappa d’un soupirail. Je le perdis de vue  lorsqu’un moment après les pompiers sortirent de l’immeuble. Ceux qui étaient postés devant les camions depuis le début de l’intervention, abandonnèrent leur attitude immobile et héroïque de porteurs de hache et s’activèrent pour le  départ.

J’attendis que plus rien ne subsistât de l’évènement pour pénétrer dans l’immeuble. La porte dérobée, l’escalier métallique, la cave en contrebas éclairée pauvrement par la fente du soupirail, et enfin  les trompe-l’œil. Ils étaient partiellement endommagés par les flammes, mais je reconnus sans mal la fenêtre donnant sur la rue ainsi que celle donnant sur l’océan. Quant à la troisième, ses volets n’étaient pas clos. Elle s’ouvrait largement sur les allées d’un cimetière. L’homme s’était trompé.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Dimanche 11 octobre 2009 7 11 /10 /2009 20:28

Deux papillons blancs, ou peut-être jaunes pâle, difficile à dire, volent de concert. Au commencement, une poursuite où le chasseur devenait un moment le fuyard jusqu’à ce qu’une virevolte inverse les rôles. Puis un relâchement se fit ressentir dans la course. A présent le vol est lent, animé de figures complexes.  Et bien que tout cela semble anarchique et involontaire, Mercy Beth pressent qu’il n’en est rien à cause de l’air, des obstacles que les papillons ont à franchir.

Inconfortablement assise sur un banc du parc, elle les suit du regard depuis un moment. Peu à peu, ils ont empli son espace mental. Le vaste univers s’est concentré dans ces ailes blanches, presque aveuglantes quand elles accrochent le soleil. Elle trouve cette idée rapidement stupide. Elle n’y connait rien en univers. Elle n’y connait rien en papillon. Peut-être possèdent-ils plus d’ailes que ce qu’elle croit. Elle ne connait rien à rien. Quelques noms d’arbres, de plantes et d’insectes, les plus communs. Elle se détourne du manège aérien, pose les deux mains sur le dessus de sa tête, pour ne pas être noyée par des pensées qui la submergent.

Revenant à des choses plus terre à terre, elle jette des regards alentour et aperçoit un homme qui lui sourit. Il est assis sur le banc d’en face. En fin de compte, il ne lui sourit pas. Un rictus est figé sur son visage. Il ne l’observe pas non plus. Sa tête est immobile et il regarde loin derrière elle. Elle le croit mort, ou mourant. Elle croit qu’il se joue d’elle, ou bien qu’il dort. Elle croit encore qu’il lui sourit. Enfin, elle songe qu’il est idiot de le trouver étrange.

Les deux papillons volent dans l’allée et passent près de l’homme qui les chasse de la main. L’un des deux est atteint et tombe sur le sol. L’autre se pose sur son abdomen et se laisse porter par ses sursauts de douleur. L’homme se lève et s’apprête à les écraser du pied, quand une explosion qu’il situe près de Battery Park, lui glace le sang.

Les papillons s’envolent. Mercy Beth, submergée par des pensées contradictoires, pose les mains sur le dessus de sa tête.

Toile : Number 31, Jackson Pollock, 1950.  New York, MOMA

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 27 septembre 2009 7 27 /09 /2009 14:17

L’heure se rapproche timidement de la nuit. Une nuit qu’il faut deviner. Définir par son agitation. Une agitation qu’il faut définir comme étant celle de la nuit. Rien de comparable. Les rampes lumineuses rapetissent les corps. Les faisceaux transpercent les organes tendres et plus rien ne subsiste d’éventuels épanchements. On frappe, on crie, on fuit, on tue. On se lève sans souvenirs. On ne  se relève pas. On abandonne sa mémoire sur les bancs lisses des cathédrales encastrées. On se demande ce qui est arrivé. On interroge les passants : Qu’est-il arrivé ? Ils haussent les sourcils. Mais pas souvent. On s’encastre les uns aux autres, inutilement proches, absurdement pressés que le jour se lève. Epaule contre épaule, on remplit les rues, on noircit les rues, on polit les trottoirs, on défonce les trottoirs, on se déforme dans les vitrines mal nettoyées, on se croise dans les miroirs sans se reconnaître, on transporte avec nous des fragments de peinture. On  cherche à se connaître, on se cherche dans les gravats de nos effondrements, sur les draps tordus autant que froissés, sur les rides de l’eau, sur les rides de peaux. On cherche à s’effondrer sans y parvenir. On s’effondre plus tard alors qu’on nous soutient. On a d’étranges pensées,  on cesse de penser, on cherche à s’oublier, on se crève les yeux, on ne s’égare pas.  La fin de la journée, c’est la fin de la vie.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /2009 19:57
Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 6 septembre 2009 7 06 /09 /2009 18:49

Aux alentours de midi, elle se rendait à Saint-Patrick. Chaque jour depuis quelques semaines. Le temps qui lui restait lui servait à ça. Ca mobilisait presque toutes les heures de sa journée, en préparation et trajet. Elle n’était pas catholique, ni d’aucune autre confession. Son origine italienne l’avait éloignée des bondieuseries dont les femmes ne sortaient jamais gagnantes. Une déduction qu’elle n’avait pas tardé à faire dès sa jeunesse. Dieu la terrifiait et les femmes qui s’arrachaient les cheveux ou se frappaient la poitrine en son nom encore plus. Elle ne priait jamais, ou ses prières n’avaient pas de destinataire. Elle les lançait dans son esprit et elles retombaient aussitôt dans le fond de son crâne. Une ou deux fois, elles firent du bruit en s’aplatissant.

En arrivant devant l’édifice, elle comptait les marches du parvis et entrait après avoir dépoussiéré ses vêtements. Un geste parfaitement inutile, sauf si l’on possédait le pouvoir de détecter les particules. Elle les détectait. Des grains microscopiques, noirs, gris, verdâtres. Des squames de peau, des molécules de gaz. Les gaz étaient nombreux. Elle en trouvait de nouveaux chaque jour. Et enfin des poussières de toutes sortes qu’elle avait répertoriées dans un carnet en deux catégories : les dangereuses et les inoffensives. Les dangereuses étaient plus rares. Mais elles finiraient par la tuer puisque c’était là leur deuxième fonction. La première étant de s’échapper des matériaux et organes toxiques. Elles la tueraient à une date qu’elle situait approximativement et qu’elle n’osait pas encore nommer à haute voix.

La visite à Saint-Patrick devint évidente lorsqu’ elle identifia les derniers jours de sa vie. Mais elle ne s’y rendait pas pour trouver de réponses sur la mort. Elle n’avait aucune idée de ce que ça signifiait. Et les théories de ceux qui avaient tenté de l’affranchir étaient si nombreuses et absconses qu’elles avaient finies par se dissoudre dans son esprit en une bouillie d’ignorance qu’elle avait vomi en même temps qu’un canard laqué à emporter. 

Chaque jour, elle attendait le clin d’œil du vigile pour s’avancer dans l’allée et prendre place sur un banc jusqu’à ce qu’une messe l’en chasse. Le gardien s’appelait Rib Cleraman. Un nom parfaitement stupide et sans généalogie. Cet homme-là n’avait ni parents, ni passé, ni appartement, ni compte bancaire, ni carte de bus. Il s’effaçait derrière une colonne le soir venu et se dissolvait dans une volute pour réapparaitre au matin dans son uniforme. C’est ainsi qu’elle voyait les choses. Mais au fond, elle ne le trouvait pas plus inquiétant que tous ceux qui déambulaient dans l’église et priaient Dieu en baissant la tête alors qu’il vivait au ciel.

Le dos calé contre le dossier inconfortable du banc, elle balançait sa jambe gauche, croisée sur la droite, en regardant le bout de ses doigts. Parfois, elle se rongeait un ongle, mais sans trop de dégâts.

Durant plusieurs jours, Rib Cleraman éprouva un léger malaise en quittant son travail. Un pincement vif à l’estomac.  Il disparut lorsque le vigile s’aperçut qu’il n’avait pas vu la femme depuis quelques semaines. Celle qui attendait le véhicule devant la mener de là à là-bas.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 17:59

Chère Amie,

 

Je longe la rivière. Rien au dessus de ma tête, que des nuages gris qui courent vers le sud. Dans quelques jardins, on ne tardera pas à fuir l’averse en se protégeant la tête et en criant comme si l’eau était de verre. On attendra sous les terrasses que l’orage cesse en s’attristant de la perte d’une journée d’été. Plus tard, on marchera sur le sol d’où s’échapperont des vapeurs.

Je n’ai pas plus de but que la rivière. Pas plus de destin.  Je la suis tout autant qu’elle me suit, tant que cela est possible pour elle comme pour moi. Plus de nuages. Un ciel découvert qui blanchit les reliefs de l’eau. Et rien de cela ne dure. Les reliefs se creusent et s’obscurcissent. Et je ne peux m’attacher qu’à un ensemble et le réduire au dessin qu’il forme sur une carte pour me l’approprier. Mais tout ce qui fait défaut à la rivière m’apparait alors de manière précise. L’immobilité, la solidité, le silence. Et je m’aperçois que j’en suis tout autant privée qu’elle. 

Près des rives du Village, où nous aimions marcher, je croise des hommes aux torses nus. Ils s’étendent sur l’herbe et réfléchissent longuement sur eux-mêmes. De cette manière : en scrutant le ciel, les mains derrière la nuque. Ils sont rejoints par d’autres hommes mais leur regard les croise tout d’abord sans les voir. Puis ils se relèvent légèrement en se tenant sur un coude. Et sourient sans volonté. Ils sont un élément de la rivière. Pas plus de lignes droites, pas plus d’apaisement en profondeur. Ils ondulent et leur humeur varie selon les astres lointains. Ils élèvent la voix quand les hors-bords passent trop près.

A ce moment précis, je n’ai aucune envie et je ne sais pas si ça me libère de ma condition ou si ça m’emprisonne dans une autre. Il arrive que le vide nous apparaisse sans surface, immédiatement profond ou au contraire plat et sans profondeur. Dans les deux cas, marcher s’avère dangereux. Mais personne n’y échappe.

Il est peu probable que la rivière se dirige vers l’océan. Mais imaginez que cela soit possible, il s’agirait bien là d’un élément qui nous diffère.

(Sauf que je ne vais pas tarder à rejoindre la ville.)

Par Ann F Border - Publié dans : Amie - Communauté : New York City Art
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Dimanche 26 juillet 2009 7 26 /07 /2009 16:34

Des hommes seuls se précipitaient vers le soir dès le jour levé. Enveloppés d’effluves d’alcool, de fleuve, de rouille, d’encre séchée. Ils couraient vers le centre. Prenaient des ascenseurs dans lesquels ils s’imaginaient courir encore. Et jusqu’au soir ils se cognaient aux  vitres parfaitement nettoyées par une race qui ne craint pas le vertige. Il arrivait qu’ils soient envahis par une nostalgie imprécise. Mais aucun d’entre eux ne savait ce qu’il avait perdu.

Plus bas dans la ville, épargné des étages, un homme nourrissait les pigeons et les oiseaux maritimes. Il regardait les bâtiments se déformer sur l’onde. Les hommes se déformer dans les étages mouvants, aspergés d’écume et de gouttes impropres à la consommation. Il regardait le monde se déformer sous ses yeux.  Les mouettes se montraient parfois agressives quand, perdu dans ses pensées, il oubliait de les contenter. Plus tard, il traverserait le pont de Brooklyn en se rappelant quelques histoires s’y rattachant. Autour de lui des hommes informes se précipiteraient vers la nuit.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /2009 17:31

Quand Louis Colman ouvrait le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégageait. Odeurs de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de cire de bougie, émanaient du plastique des téléviseurs qu’il refourguait. Un règlement de compte l’avait privé de son œil droit. Il l’avait remplacé par un œil de verre noir.  Et on le surnomma BlackRat. Ca plaisait à tout le monde de préciser la couleur des gens de couleur.  A la suite de quoi sa vie ne fut plus jamais la même. On ne l’employa que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Comme si son surnom l’avait relégué dans le monde invisible et grouillant des faubourgs, des ruelles et des porches mal éclairés.

Pour l’heure, il travaillait pour un écossais, Herman Melvill, qui n’avait jamais su qu’il portait un nom célèbre à une lettre près, et qui n’avait jamais rencontré personne pour le lui faire remarquer. Ni même sa mère qui choisit le prénom par hasard. Il apprit son homonymie en tombant sur une édition de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat. Il ouvrit le livre et le tint des deux mains comme on porte un plateau de cafeteria. Il se fendit de plusieurs et merde ! le referma et caressa le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts. Il frôla chaque lettre avec respect, sauf le « e » qu’il gratta avec son ongle, comme pour le faire disparaitre.  Colman se demanda s’il pensait vraiment que ça suffirait à l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, il aurait trouvé l’idée poétique.  Et au fond c’était Herman Melville lui-même qui rajouta le « e » à son nom. Mais il se garda de le dire.

Dans la journée, le job de BlackRat consistait à frapper aux portes des débiteurs d’Herman Melvill et de rafler tout ce qui avait une valeur marchande. Il adoptait une attitude de soldat de gang et fonçait à travers les appartements en poussant des cris puissants. Il moulinait l’air avec sa batte de base-ball tout en faisant un inventaire rapide des pièces qu’il traversait. Il claquait les portes, renversait ou brisait les objets mis en valeur sur les étagères, effrayait les enfants qui se cachaient sous les tables en pleurant. Puis, il se taisait subitement et attendait les réactions. Il y en avait deux possibles. La première le laissait généralement sur le carreau. Parce que ses adversaires, en premier lieu, l’avaient jaugé. La deuxième, la plus courante, lui permettait de remplir son coffre. Et pourtant c’est celle qu’il redoutait le plus. Les larmes, les promesses de perdants, les femmes prêtes à se vendre pour épargner leur électroménager, les mains jointes, les voix mielleuses des discours rodés de la misère l’anéantissaient. Et c’est seulement quand il obtenait ce qu’il voulait par le combat, qu’il réussissait à sauver quelque chose de son âme. Une parcelle de lui qui monterait au ciel alors que tout le reste brûlerait en enfer. Ca n’était pas plus compliqué. Après tout, tout un chacun se faisait déjà une idée précise des abymes par ici.
Vers dix heures, BlackRat se garait dans la 8e avenue, puis, il faisait des aller-retour sur le trottoir en glissant à l’oreille des passants des infos concernant la marchandise contenue dans son coffre. En deux phrases, l’article était fait. Et il était plutôt doué.  A trois heures, Herman Melvill montait dans la voiture et récupérait le cash.

Aujourd’hui, l’écossais savait que les choses allaient mal tourner. Quand il entra dans l’habitacle de la japonaise, BlackRat ne répondit pas à son salut et tapait du pied nerveusement contre la pédale de frein. Un plâtre recouvrait le poignet et la paume de sa main droite. Toutes les secondes un néon qui clignotait contre une façade, laissait apparaitre les dégâts faits à son visage. Sa lèvre supérieure était recousue et tuméfiée. Son orbite droite était vide et ses arcades sourcilières tellement gonflés, qu’Herman se demanda comment Colman avait conduit jusque là. Il se fendit de quelques  putain, t’en as reçu une belle ! et réclama ses têtes de présidents.

Louis Colman soupira bruyamment et tendit sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, il y déposa l’œil de verre de BlackRat. Mon « e » lui dit-il. Puis il descendit de voiture en laissant les clés au contact et se dirigea vers Times Square. S’exposant à la clarté artificielle, il attendit que le jour se lève et parcourut la ville sous le feu indolore du soleil.

 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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