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Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 17:23

Photo 090Tintement de cloche. La fille porte un tatouage.  Un serpent qui jaillit de son décolleté et s’enroule autour de son cou. Don Cirrino déteste les reptiles et les tatouages. Il a un mouvement de recul au moment de s’assoir. Elle possède un joli sourire. De petites dents pas très bien alignées, mais de manière charmante. Une jolie bouche et des yeux clairs, bleus ou verts. Il aime les yeux clairs. Une tête de mort se balance autour de son cou, au bout d’une chainette noire. Une épaisse fumée blanche se dégage de son cocktail. Quand elle se présente, il croit apercevoir un piercing sur sa langue, mais il n’en est pas sûr.

- Frankie Steal.

Il se présente à son tour. Elle rit franchement.  Don Cirrino. Il est sûr de s’appeler comme ça ? Un nom de cinéma. Un personnage de Martin Scorsese.  Il fait bien comme il veut, elle ne s’appelle pas Frankie Steal non plus. Par contre, elle ne doute pas une seconde qu’il soit italien. Elle a côtoyé un Mirro Scapino autrefois, alors elle s’y connait en italien. Un drôle de type avec une cicatrice de deux pouces sur le crâne.  Non, elle n’est pas sortie avec lui. Elle ne sort qu’avec des irlandais.

Don se sent soulagé. Elle boit une gorgée de son cocktail fumant, et son visage disparait dans la brume. Elle a des cheveux blonds foncés ondulés avec des reflets rouille.  Une très belle fille.

- Je suis irlandais du côté de ma mère. 

Il s’en veut aussitôt d’avoir dit cela, parce qu’il repense à la tête de mort, au piercing, au serpent, à la façon dont elle s’est moquée de son nom et à toutes ces choses étranges qu’elle dissimule sûrement sous ses vêtements et dans son esprit. Mais son attirance pour elle a parlé à sa place.

Elle lui sourit.

- Je ne sais pas si cela suffira, dit-elle.

- J’ai à peine connu mon père, plaisante-t-il.

- De toute façon ce n’est pas moi qui décide, lui répond-elle.

- Comment ça, ce n’est pas vous qui décidez ?

Tintement de cloche, Frankie se lève sans répondre. Il la retient par le bras, mais la relâche brusquement. Il jurerait que le serpent a bougé, qu’il a tourné la tête dans sa direction.

Une nouvelle fille s’assoit à sa table. Melany Merchant. Oui, elle porte un tatouage, une sorte de dragon sur l’épaule. 

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 20:49

Water DoverIl marchait depuis une heure. Sa main droite était engourdie parce qu’elle serrait un sac en plastique contenant quatre bouteilles de bière pleines. Il traversa le pont et décida de bifurquer vers Fulton Street. Il n’aimait pas ce qu’était devenu le quartier du South Street Seaport. Les boutiques chics ou cheap, les restaurants italiens. Les noms peints sur les façades de briques comme sur des pierres tombales. A New York, il ne fallait pas s’attacher. Le passé était enfoui sous de nouveaux matériaux, de nouvelles histoires, de nouveaux langages. Il subsistait une toute petite trace de chaque chose comme ces façades rouges avec des noms de famille peints en blanc ou noir, pour que vive le rêve américain. Ça marchait encore, même pour lui.

Il s’assit un moment dans Water Street. Sur le trottoir. Face au tablier du pont. Des bruits de pneus sur le métal. D’ici il ne voyait pas la première arche. Il rejoindrait Dover Street dans un moment pour l’apercevoir. Ça lui faisait un choc à chaque fois.  Comme une église. De celles que les non-croyants comme lui aimaient bâtir. L’arche, les câbles, la rouille sur les armatures d’acier. Une église plus sensée que les édifices religieux et leur architecture pompeuse.

Il se frotta la main pour éliminer la marque laissée par l’anse du sac en plastique. Le bas de Water Street serait bientôt démoli. Les Caterpillar étaient en place, face aux immeubles vides, menaçants comme des blindés.  Il regarda les vitres où des rideaux pendaient encore, gris de poussière et d’abandon. Tout ce qui avait vécu ici, vivait ailleurs ou avait disparu. Et s’il sentait la présence de fantômes, ça n’était que les siens.

Sur le trottoir d’en face, un chauffeur accroupi lustrait les jantes de son GMC Yukon. Il le regarda un moment. L’homme était concentré. Rien d’autre ne comptait pour lui que d’effacer les traces laissées par la ville. Il recommencerait demain, après-demain et les jours suivants. Puis, il capitulerait. Trop vieux, trop fatigué, trop lucide pour ne pas voir l’inutilité d’une telle action.

A l’angle de Water et de Dover, il y avait un agent du trafic en faction. Il dissimula le sac en plastique sous son pardessus. Mais les bouteilles s’entrechoquèrent. Il sourit timidement au policier qui ne prêta pas attention à lui. Ce n’était pas ce qu’il craignait au fond. C’était l’idée qu’on le voit comme un pauvre type qui portait sa drogue dans le prolongement de son bras. Une partie de lui. La plus grande part.

Le policier et le chauffeur étaient les deux seuls personnes, parmi celles qu’il avait croisées aujourd’hui, dont il se souviendrait. Le flic, à cause de son évidente tristesse.  Absent et pourtant là devant lui. Le corps était tout juste bon parfois  à accomplir les gestes quotidiens mécaniques, comme gagner sa vie, alors que l’esprit, Dieu seul sait où il se trouvait au même moment. Il n’oublierait pas de sitôt cet uniforme vide.

Les quatre bouteilles de bière devaient être chaudes à présent.  Ça n’était pas grave. Il n’avait jamais eu l’intention de les boire. Il les abandonna sous les poutres de soutien du pont, comme il l’avait décidé.  Sous les artères rouges sang du tablier qui le menaient de la rive d’en face jusqu’à cette rive.  De cette rive jusqu’à celle d’en face.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Jeudi 9 février 2012 4 09 /02 /Fév /2012 18:28

Pink loveMark Swanson est assis dans un box faiblement éclairé.  La lueur d’une bougie posée au bord de la table déforme les traits de son visage et ceux de Kathryn Clark.  Il est nerveux.  Il n’a pas eu le temps de sortir fumer. Il compte qu’il devra encore attendre une heure avant d’en griller une. A moins que la prochaine femme ne fume, alors ils sortiront ensemble sur le trottoir. Bien que ça peut être embarrassant de se trouver dans une situation différente. Parfois, un changement brutal de lumière suffit à briser une ambiance. Être debout plutôt qu’assis, tenir une cigarette plutôt qu’un verre… Non il ne sortira pas fumer avec l’une de ces femmes. Il attendra la fin du speed dating.

Tintement de cloche. Kathryn quitte sa table sans un mot. Mark la regarde s’éloigner. C’était une femme très bien. Beaucoup de points en commun. Mais sa conclusion a tout gâché. Il n’aurait pas dû lui demander son âge.  Vous ais-je donné l’impression que je trichais sur mon âge ? lui a-t-elle lancé d’un ton sec. Il n’a pas su quoi répondre, a balbutié quelques excuses maladroitement. Elle s’est tue jusqu’au signal.

Il vide son verre d’un trait. Il a cinquante trois ans. Il ne s’attend pas à ce qu’une femme plus jeune le trouve séduisant. Il aurait du répondre ça à Kathryn. Mais elle l’aurait mal pris aussi, à bien y réfléchir. Ça signifie qu’elle fait son âge et les femmes détestent ça. Elles font tout pour paraitre plus jeune. Elles dépensent un quart de leurs revenus pour y parvenir. Il a lu ça dans un magazine.

Il voulait juste savoir s’ils avaient le même âge, pour se trouver un point commun supplémentaire. Il gobe et suce le glaçon de son cocktail. Il a un goût amer de Gin. 

- Je suis Maddy Griffin lui dit la femme qui s’assoit en face de lui.

- Mark Swanson. Cinquante trois ans.

Il est encore dans ses pensées. Annoncer son âge en est une conséquence.

- Vous ne les faites pas, lui répond Maddy d’une voix apprêtée.

- Vous devriez arrêter de dire ce genre de conneries ! lui lance Mark. Qu’est-ce que ça peut foutre que je fasse ou non mon âge ?

- Pardon ?

- Qui cherchez-vous à rassurer en sortant ces conneries, moi ou vous ? 

- J’essayais simplement d’être polie.

- Pourquoi faire ? Il manque une bonne action à votre fin de semaine ? J’ai l’air si vieux que ça vous fait de la peine ?

Maddy se lève, se rassoit, boit une gorgée de travers, tousse et cherche un Kleenex dans son sac pour s’essuyer les lèvres.

- J’essayais d’être polie, l’imite Mark. Vous savez qu’en disant ça, vous n’êtes pas polie du tout et même vous faites preuve d’une grande cruauté ? Vous le savez ?

Il se lève, se rassoit, regarde son verre, regrette qu’il soit vide.  Et parce qu’il l’est, il se lève de nouveau.

- Désolé.

Il ne regarde pas Maddy en disant ça, parce qu’il n’est pas désolé pour elle. Il sort du bar.

L’air extérieur l’apaise comme une douche chaude. Il lève la tête. Un néon accroché à la façade lui donne un teint halé.

- J’ai cinquante et un ans lui dit Kathryn Clark, en expulsant la fumée d’une Marlboro Light.

Elle est calée le dos au mur, à quelques mètres de la porte d’entrée, un genou replié. Elle sourit légèrement.  

-  Moi aussi je suis fumeur lui répond Mark en la rejoignant.  

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 18:25

TheatreUne légende raconte que les souffleurs de théâtre ne sont pas faits de chair, d’os et de sang. Lorsque le régisseur frappe les trois coups à l’aide du brigadier, annonçant le lever de rideau, il prévient en même temps le souffleur qu’il doit entrer sur scène. Un éther frôle alors les spectateurs quand il traverse le parterre pour rejoindre le trou du souffleur. Un éther qui porte l’essence des personnages jusqu’aux lèvres des comédiens. Un souffle d’air, sans plus, riche de la parole des livres et du savoir de leurs auteurs.  

Les légendes naissent parfois de l’indifférence que l’on porte à certains. Et s’il existe un être qui échappe à notre vue parmi tous les êtres qui nous indiffèrent, c’est bien le souffleur de théâtre.

Laissez-moi vous raconter l’histoire du dernier d’entre eux. Celui qui rendit véritable la légende que je viens de vous narrer.

 

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Brett Meiler, souffleur de théâtre qui naquit à Broadway et ne mourut nulle part, par la grâce des mots qui l’en dispensa, par la grâce d’une passion qui lui épargna la froideur du trépas.

Brett Meiler naquit dans la loge d’une petite salle du quartier des théâtres de Manhattan. Un tragique soir de générale, sa mère le mit au monde entre le premier et le troisième acte d’une pièce de Shakespeare dans laquelle elle tenait un rôle mineur. Faute de soins, elle mourut dans l’heure. Et son amour du théâtre, refusant de la suivre dans l’abîme, se refugia dans le corps vigoureux du nourrisson, au cœur même de son cœur.

Fort de cette passion qui coulait dans ses veines, Brett n’éprouva pas, en grandissant, le désir de découvrir le monde car le monde se trouvait là, dans les salles de Broadway, entre la cour et le jardin. Et la diversité des êtres s’y trouvait aussi.

Il s’essaya un temps au métier de comédien, mais cela ne lui convint pas.  Cela ne lui amenait que le point de vue limité à son rôle et sa curiosité n’en fut pas satisfaite. Il préféra une vision plus absolue du monde que seul le trou du souffleur lui offrit.

Et il s’y blottit avec bonheur, dos au public, face à la scène. À l'affût du regard des acteurs, vivant sa vie au travers de celles qui foulaient les planches, connaissant de mémoire les répliques d’un vaste répertoire, les répétant pour lui-même durant les spectacles.

Hélas, il se trouve toujours un homme dont l’unique passion est de détruire la passion des autres.

Aussi, peu à peu, dans le quartier des théâtres de Manhattan, comme ailleurs, les souffleurs étaient remplacés par des machines que l’un de ces hommes avait créées.

Brett cessa d’être heureux. Il attendait avec angoisse l’heure où on l’isolerait du monde et de la diversité de ses êtres. Il attendait de mourir. Car qu’y a-t-il après le théâtre ? Rien, lui dit une femme qu’il croisa un jour dans Times Square et auprès de qui il s’épancha. Il n’y a rien.  Mais le théâtre n’est pas mourant, rajouta-t-elle en désignant du doigt les longues files d’attentes à l’entrée des salles. Bien sûr, dit le souffleur. Le spectacle continue.  

La femme attrapa son visage à deux mains comme le ferait une mère, et ce geste était déplacé car Brett était maintenant un homme vieillissant.

Je vois que tu possèdes un amour immodéré pour le théâtre, lui dit la femme. Une passion brûlante. Méfie-toi d’elle. Quand ta dernière heure s’annoncera, elle cherchera la fuite par tous les moyens, pour ne pas te suivre dans les abymes de silence, d’oubli et de froideur. Elle cherchera un autre cœur vif où installer sa flamme. Tu ne dois pas la laisser faire. Pour la conserver en toi au-delà de la mort, et ne pas mourir tout à fait, tu devras t’isoler du reste des hommes quand le moment viendra. Promets-moi de le faire. La femme serra les joues de Brett plus fortement et ne relâcha son étreinte que lorsqu’il acquiesça à ses propos.

Il y avait de nombreux déments qui erraient dans Times Square et leurs répliques n’étaient guère inspirées. Brett oublia vite l’évènement et les mots que la femme avait prononcé.

Ça n’est que quelques mois plus tard, quand il s’effondra dans le trou du souffleur, anéanti par une douleur à la poitrine, que ses paroles lui revinrent à l’esprit.  Et pour la première fois de sa vie, il regretta de se trouver au cœur de la salle, entre les comédiens et le public. Car, se dit-il, ma passion n’a que l’embarras du choix pour se trouver un nouvel hôte.  

Mais celle-ci n’en fit rien. Car il n’existe pas d’homme plus isolé que celui qui vit dans le trou du souffleur. Un homme invisible aux yeux de tous.   Et bien qu’il observe le monde et la diversité de ses êtres, il n’en est jamais l’acteur ni le spectateur. Il est celui qui connait l’histoire. Le début et la fin. Et à cause de cela, il est celui que l’on ne désire pas connaitre.

Aussi, la passion de Brett ne trouva alentour aucun cœur de remplacement et de fait, elle se blottit dans son âme, attendant que sa flamme ne s’éteigne. Mais cela n’arriva pas. Car les âmes sont immortelles, si peu qu’un feu les anime. Le fantôme du souffleur naquit ce même jour. Qu’importe le flacon, se dit-il, pourvu qu’on ait l’ivresse.

 

Depuis lors, lorsqu’un régisseur de Broadway frappe le brigadier sur le sol, annonçant le lever de rideau, un éther frôlant les spectateurs, traverse le parterre pour rejoindre l’emplacement où se situait autrefois le trou du souffleur. Un éther qui porte l’essence des personnages jusqu’aux lèvres des comédiens. Un souffle d’air, sans plus, riche de la parole des livres et du savoir de leurs auteurs.

 

 

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 17:00

The christmas Cottage

Wyatt Dumond s’attarde devant la vitrine de The Christmas Cottage. Une femme s’en approche et la regarde à son tour. 

-Je déteste les fêtes de Noël lui dit-il, regrettant aussitôt de l'aborder avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.

- Moi aussi lui répond-elle contre toute attente. C’est tout les ans la même chose…

- Les boules géantes sur la Cinquième…

- Sur la Sixième.

- Quoi la Sixième ?

- Les boules, c’est sur la Sixième.

- Ouais. Et Le sapin du Rockefeller… je n’en peux plus du sapin du Rockefeller.

- A chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans les forêts du Vermont.

- Du Connecticut. Le trou béant dans Les forêts du Connecticut.

- Oui… Ou du Canada, non ?

Wyatt hausse les épaules.

- Et Prométhée à l’air d’un nain qui cherche à s’enfuir, poursuit-il.

- Elle n’est pas cohérente cette situation.

- Pour un Titan.

- Pour un Titan…

- C’est humiliant.

- Je le pense aussi.

- Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leur cloche diabolique.

- Les soldats de l’Armée du Salut ne portent rien de diabolique.

- Oui enfin…

- J’en suis presque sûre.

- Si vous le dites. Leur grelot, quoi.

- Leur grelot divin. Rajoutez divin, s’il vous plait. Ou un mot du même genre.

- Leur grelot… angélique !  Ça vous convient ?

- Merci.

- Vous êtes croyante ?

- Superstitieuse. 

- Moi aussi je suis superstitieux. Superstitieux et croyant. Wyatt appuie sur le et.

- Désolée.

- Non ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste dans la journée quelques moments de libre.

Ils marquent un silence, puis la femme reprend :

- Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année.

- Vous avez été voir le Père Noël de chez Macy ? S’étonne Wyatt.

- J’y vais tous les ans. Enfin, j’y emmène mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.

- Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio…  Rien à voir avec ces conneries d’esprit de Noël qui me rongerait le cerveau. Ou la vague impression d’être enfermé dans le décor magique d’une… d’une boule de neige géante !

- Bien sûr que non…  Ce n’est même pas le vrai Père Noël.

- Exact ! Il a cette année un accent sud-américain très prononcé.

- Je l’ai remarqué aussi.

Un nouveau silence.

- La dernière fois que je me suis assis sur les genoux du Père Noël, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre sa poitrine à lui énoncer ma liste de cadeaux, quand j’ai croisé le regard de mon père.  Un terrible regard désapprobateur.  Alors l’année d’après, je lui ai dit que je ne croyais plus à toutes ces légendes enfantines. Au fond, ça l’a soulagé.

- C’est triste de devoir mentir.

- Oui dit Wyatt.

Après quoi la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et reprend sa route.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 20 novembre 2011 7 20 /11 /Nov /2011 18:48

Green loveTintement de cloche. Quand Mary Corken lève le nez de son sac à main, un nouvel homme est assis en face d’elle. Durant quelques secondes, elle se demande s’il s’agit bien d’un autre homme ou du même que tout à l’heure. À force d’adopter des attitudes identiques de séduction, ils se ressemblent tous. Et la lumière basse ne donne que peu d’occasion de les différencier.

- Henri Fonda, se présente l’homme.

Elle se présente à son tour. Henri n’est pas surpris qu’elle ne prête pas attention à son homonymie célèbre. Plus personne ou presque n’y fait allusion depuis le milieu des années 90.

- Vous avez le même nom que l’actrice qui fait la pub pour la crème antiride, dit-elle tout de même. 

- Il se trouve qu’elle avait un père…

- Sans doute ! Qui n’en a pas.

Henri n’insiste pas. Mais il a la sensation étrange de tomber dans l’oubli sans jamais avoir été connu. Un sentiment difficile à expliquer. Une légère angoisse.

- On devrait commencer dit Mary en désignant la cloche en cuivre posé sur le comptoir, le temps nous est compté.

Nouvelle angoisse.

- Vous n’êtes pas un de ces escrocs de Wall Street, demande-t-elle ? Un type de la finance, banquier ou avocat d’affaires ?

- je suis vétérinaire, répond Henri.

- Pas un métier très sûr aujourd’hui. Qui se soucie du bien-être de son chat, quant on ne peut même pas se soigner soi-même. 

- Cabinet à Manhattan. Upper East Side. Clientèle huppée.

L’énervement d’Henri s’exprime toujours par phrases saccadées.

- Des emprunts à risque ?

- Pardon ?

- Des crédits ?

- Pour ma voiture.

- Des placements à risque ?

- Si je pensais qu’ils sont à risque, je les placerais ailleurs.

- Donc, des placements. Propriétaire ou locataire ?

- Locataire.

- Ah...

- On est à New York, se justifie-t-il

- je connais des propriétaires new yorkais.

- Grand bien vous fasse* !

- Vous me trouvez trop directe ?

- Je vous trouve indiscrète et vénale.

- Indiscrète peut-être, mais pas vénale. Je veux être amoureuse dans les meilleures conditions, c’est tout. Je ne veux pas d’un amour qui se cogne quotidiennement contre les murs d’un logement à loyer modéré, voire pire, un asile de nuit…Vous êtes surpris, parce que c’est encore nouveau tout ça. Croyez-vous que beaucoup d’histoires aient résisté à la crise ces dernières années ? Nos sentiments n’étaient pas préparés à ça, ils n’ont pas tenus la distance. 

- La crise a tué l’amour, dit doucement Henri avec une légère ironie.

- Oui. Et le contraire n’est malheureusement pas envisageable répond Mary sans ironie. Il faut s’y prendre autrement.

- Préparer ses arrières…

- Préparer ses arrières. Résister.

- Quelque chose me gène dans votre théorie. Il me semble que vous n’avez aucune intention de résister. Vous voulez contourner, passer au travers. Bien à l’abri sur un matelas d’argent dans un appartement de Manhattan ou un Brownstone rénové de Brooklyn.

- Je mets toutes les chances de mon côté.

- Il n’y a pas de chance sans risque, lance Henri sans saisir le sens de ce qu’il dit.

- Vous ne comprenez pas que j’ai peur ?

Tintement de cloche.

- Vous ne devriez pas dit Henri en se levant. Vous êtes parfaitement adaptée à ce monde. Je vais vous donner un tuyau avant de vous quitter. L’homme de votre vie sera celui qui, lors de votre premier rendez-vous, vous questionnera de la même façon que vous l’avez fait avec moi. Un mutant, en somme, comme vous.

- Il se trouve que les êtres comme vous sont appelés à disparaitre, lui dit Mary avec un air de fausse tristesse.

- Les êtres de hasard, lui demande Henri avec une légère ironie ?

Elle soulève les épaules pour répondre hélas oui. Sans ironie.

 

*En français

Par Ann F Border - Publié dans : Speed Dating in NYC - Communauté : New York City Art
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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 17:34

Photo 084Wyatt MacLeen jette l’arme dans l’East River juste au moment où la femme qui promène le chien passe. Elle n’a pas vu l’objet tomber. Elle ignore ce que c‘est. Mais Wyatt pense le contraire, parce que ses joues mal rasées, ses cheveux gras et le col de son trench relevé lui donnent l’air d’un criminel.  

Mary Cappecci ne possède pas de chien à elle. Celui qu’elle promène, un chien-chrysanthème aussi con qu’on peut l’être, appartient à un avocat d’affaires qui atteint la 42e rue ouest au moment où l’arme de Wyatt touche l’eau.

Deux heures de marche mécanique et hasardeuse ont conduit l’avocat de Police Plaza jusqu’ici. Il ne dénoue pas sa cravate, bien qu’il étouffe. Mais d’une manière qu’aucun geste ne pourrait apaiser.

Wyatt frissonne un peu. La faute au vent qui frôle l’eau avant de remonter vers son visage emprunt d’humidité. Lorsque Mary le croise, le chien se retourne vers lui et le regarde. L’animal veut aboyer mais quelque chose l’en empêche. L’énorme nœud rouge qui sépare en deux la touffe de son crâne. Un aboiement ne serait guère adapté à sa condition. Finalement,  il geint comme une vieille femme avant de reprendre une attitude apprise au chenil.

L’arme atteint le fond de l’eau quand l’avocat passe devant la boutique d’un antiquaire. Il s’arrête pour observer un lion en bronze. Bronze ou plâtre ? Il est déjà passé par là. Il s’est déjà posé la question. Et selon son humeur, la réponse varie. Il suffirait de toucher l’objet pour savoir. Mais il ne le fera pas. Pas plus aujourd’hui que les autres fois. Le lion déteste les hommes, ça se voit dans son regard. L’avocat jurerait qu’il en a changé. Presque vide.

Il sent soudain le poids de son cartable au bout de son bras. C’est le temps passé à le porter qui le rend lourd. Sa main fermée depuis longtemps sur la poignée est engourdie. Il caresse le crâne du lion.  Mais rapidement, pour ne pas savoir de quoi il est fait.

Wyatt est soulagé. La surface de l’eau ne garde pas de trace de l’impact avec l’arme. Presqu’immédiatement, elle s’est refermée. On peut croire que ça suffit, que la vie reprend comme avant. Mary s’est assise sur un banc et le regarde ou le pont derrière lui. Le chien dort à ses pieds. Le chien-chrysanthème. Les hommes et les femmes-chrysanthème.

Elle ne se demande pas ce qu’il a jeté dans l’eau, elle se demande pourquoi. Et pourquoi il reste là à scruter la rivière, comme s’il regrettait son geste. Elle pense que tous les hommes regrettent de perdre l’objet de leur culpabilité et l’idée d’une arme lui vient alors à l’esprit. Elle s’attriste de ne pas être plus que ça troublée par cette pensée. Wyatt s’assoit près d’elle. Elle lui sourit. Elle ne se sent pas en danger, car elle est à présent l’objet de sa culpabilité. Il ne fera pas deux fois la même erreur.

Dans le centre, l’avocat sent dans sa paume la matière dont est fait le lion. Il tente de l’ignorer mais c’est trop tard.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 25 septembre 2011 7 25 /09 /Sep /2011 17:13

 

Troy Davis's Blues

Je veux un enfant blanc dit-elle

Blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

Noir comme son jeune père tué par arme blanche

Noir comme son jeune frère au destin paternel


Je veux un enfant blanc dehors noir dedans

Blanc comme le reflet de la lame la vitesse de la balle

Noir comme l’enfance noire

Nourrie à la cuisine de l’enfer

 

Je veux un enfant blanc comme vous noir comme moi

Blanc dehors comme la peinture blanche de vos murs d’écoles

Blanc dehors comme les gants blancs de vos larbins noirs

Noir dedans comme la joie des femmes noires

 

Je veux un enfant blanc dit-elle

Un enfant blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

Blanc comme la lumière blanche du couloir noir de la mort

Le couloir noir où la mort récolte sans raison

Les fils noirs hors saison

 

Je veux un enfant blanc dit-elle

Blanc dehors noir dedans

Blanc comme vous noir comme moi

 

Car j’ai un enfant noir dit-elle

Que vous assassinez

Car j’ai un enfant noir dehors comme moi

Noir dedans comme moi

Qui meurt

Blanc comme neige

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 11 septembre 2011 7 11 /09 /Sep /2011 12:09

 

WTC

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Vendredi 2 septembre 2011 5 02 /09 /Sep /2011 21:23

 

Photo 022Mon nom est John Bilerbets. Un nom sans origine pour ce que j’en sais. 

Je ne suis pas né d’hier, d’après le temps qu’il me faut pour faire remonter les souvenirs à la surface. Comme me rappeler en particulier d’un square de mon enfance. Je sais qu’il n’y en avait que deux ou trois où on allait toujours avec ma mère. Mais elle disait on va au square, John, sans le nommer. On marchait peu ou longtemps et je les différenciais en fonction de la distance.

J’ai porté pas mal d’uniformes. Non, aucun de l’armée, ni des pompiers ou de la police. Mais des uniformes de gardien de parking, de concierge, de portier d’immeuble, de grands magasins et de chasseur d’hôtel. J’ai toujours mis un point d’honneur à les tenir propres. À briquer les badges. Et c’est une histoire de plusieurs minutes devant la glace pour caler la casquette. J’aime les casquettes. Elles me donnent l’impression d’être un homme. Ce n’est pas une chose acquise malgré les attributs. Vous je ne sais pas, mais moi ça ne m’arrive pas souvent.

Je ne possède rien de précieux. A part peut-être une histoire que me racontait ma mère. Je n’en ai jamais vraiment saisi le sens ou la substance. Je ne sais pas si elle m’a changé ou quoi, mais elle est comme un objet dont je ne peux pas me défaire.

Chaque été, il y avait une femme qui promenait son fils dans Prospect Park.  Elle lui tenait la main avec affection et lui achetait invariablement une glace italienne à la vanille marbrée de fraise dans la longueur. Tous les jours, elle disait la même plaisanterie au marchand de glaces, qui avait fini par ne plus en rire. Puis, elle tendait un mouchoir en papier à l’enfant et lui dégageait une mèche du front. Enfin, elle lâchait sa main, lui mettait une claque affectueuse sur les fesses et allait s’assoir sur le banc d’en face en surveillant ses allers et venues. Immanquablement, le garçon faisait tomber son cornet dans le sable et la femme courait lui en acheter un autre. Le marchand de glace lui tendait un nouvel ice-cream en faisant une moue triste. Car cela faisait déjà deux ou trois étés que la femme n’était plus accompagnée par le garçon. Il n’avait pas remarqué tout de suite l’absence du gosse. Mais il était imprimé dans sa rétine. Les gestes répétitifs de la femme parvenaient par une magie quelconque à le faire réapparaitre encore et encore. C’est du moins ce que le glacier en conclut. Puis un jour elle disparut à son tour.

C’est une histoire étrange, non ? La seule dont je me souvienne.  Et ce n’est pas le hasard si elle persiste. Jamais rien n’a persisté avec autant de clarté qu’elle dans ma pauvre tête.  Ma pauvre tête. Je dis ça sans me plaindre.

Ça me fait penser que des têtes j’en ai tenu pas mal. Des visages de femmes entre mes mains, pour voir. Il n’y a qu’elles qui se laissent aller comme ça. Elles se penchent en avant lentement, jusqu’à découvrir leur nuque, vous voyez ? Et je tiens dans mes paumes tout ce qui leur appartient. Mais c’est une illusion, je ne suis pas dupe. Je ne saisis rien, au fond. Ni leurs pensées, ni leurs sentiments, ni leurs souvenirs, ni leurs visions, ni leurs désirs, ni les odeurs emprisonnées dans leurs mémoires, rien.

Les odeurs… Quelquefois, certaines remontent brutalement du passé sans que je n’aie rien demandé. Et la sensation que j’éprouve alors me broie le cœur. Je me retrouve dans un endroit où je ne peux plus être. Un lieu fantomatique, angoissant où je peux à peine respirer. Durant un moment, je ne suis plus rien, ni l’homme d’aujourd’hui, ni l’enfant, ni l’homme d’hier. Ça me rappelle juste que je suis mort plusieurs fois dans ma vie. Et que je mourrai encore.

Nous tous, on se balade dans cette maudite ville comme si de rien n’était ! On fait comme s’il n’y avait pas toutes ces choses ahurissantes dans notre crâne, tous ces cadavres de nous-mêmes et des autres. Et des regrets sensationnels.

Bilerbets ? C’est un nom inventé par ma mère. Un nom affreux. Elle ne pensait pas qu’on le porte longtemps. Elle me le promettait souvent. Seulement les unions ne sont pas fréquentes dans ma famille. Ma famille ? Ma mère et moi.

Pourquoi septembre est-il toujours si triste, John ? Ma mère me demandait ça chaque fin d’été en regardant la pointe de ses escarpins clairs, ou en soulevant légèrement le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Je suis né en septembre, je lui répondais. Mais non, pas ce septembre-là, imbécile, les autres !

Elle me racontait qu’il y a longtemps, septembre était le septième mois de l’année. L’hiver n’existait pas encore puisque l’an commençait en mars. Ça ne devait pas être si triste alors, je lui disais. Ouais, elle me répondait avec un sourire pâle.

 

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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