Je posais la bouteille sur la table. Il était assis sur le lit. Le dos vouté. Il ne me salua pas, mais me montra la chaise d’un coup de menton comme
il le faisait toujours. Comme si j’avais un autre choix si je voulais me poser. Le pistolet ou le revolver, je ne savais toujours pas les différencier malgré les leçons de mon père, était posé
sur sa cuisse, près de l’aine. Il tenait le canon à pleine main, comme les hommes tiennent leur sexe. C’était la première fois que je l’imaginais posséder un sexe. Après un moment de flottement, je m’asseyais finalement près de lui. Côté crosse. Le sommier fit un bruit qui me déprima. Ce son était celui qui, à mon sens, définissait le mieux la misère depuis toujours, et je ne le supportais pas.
Il fallait que je dise quelque chose. Parce que lui n’était pas décidé. Je toussotais plusieurs fois pour faire sortir les mots de ma bouche. Mais ils étaient coincés de l’autre côté de ma glotte. Ma gorge était sèche, mais je n’osais pas bouger pour attraper la bouteille. Elle n’était qu’à quelques mètres de moi. La pièce était étroite et rectangulaire. Une table couverte de restes de repas, une chaise, un lit, un frigo, une télé sur le frigo, un évier, une malle ouverte remplie de journaux, une lampe sur pied et une autre sous le lit. Les deux étaient allumées. C’était le milieu de la journée. Je pensais que peut-être il était assis là depuis la nuit dernière.
J’allumais une cigarette que je lui tendis. Puis j’en allumais une pour moi. Je prenais de longues bouffées que je recrachais lentement. J’observais les volutes se déplacer dans la pièce. Il les observait aussi.
- Ça l’a refait, me dit-il.
Je m’étais habitué à son silence. Le son de sa voix me fit mal aux oreilles. Il transperça l’espace enfumé. Et le moment que nous étions en train de vivre disparut brutalement.
Une nouvelle lumière entrait maintenant dans la pièce. Il se leva et fit quelques pas, tenant l’arme le long de sa jambe. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil, mais plus ouverts que d’habitude. Si je m’étais donné la peine, j’aurai pu en distinguer la couleur. Mais je m’en foutais. Ça ne m’empêchait pas de bien le connaitre.
- Ça l’a refait, répéta-t-il.
Il s’adressait à moi comme si je savais de quoi il parlait.
La clarté m’embarrassait. Je me sentais coincé dans une heure inhabituelle. Le jour était une belle saloperie. Lui et moi le savions depuis longtemps. Une belle saloperie. Aujourd’hui, il se vautrait dans le carré de lumière, le flingue à la main, comme si tout ça était normal. Je détestais le voir comme ça. Si précisément. Je détestais qu’il me soit donné d’observer les détails. Je commençais à boire pour boire. Et pendant que je me saoulais consciencieusement, il me raconta son histoire.
Le revolver avait d’abord appartenu à John Mayerbrick, son père. Décidé d’en finir avec la
vie, il l’avait acheté chez un prêteur de la 42e. Puis un dimanche matin, il s’était installé au volant de sa Ford et à la fin d’un match des
Yankees que la radio passait en différé, il avait mit le canon dans sa bouche et avait fait feu sans hésitation. Mais l’arme s’était enrayée. L’homme en tira une leçon. Il cessa de jouer et
de boire, rendit son existence supportable et mourut de vieillesse. Une connerie de rédemption.
Il venait de vivre la même expérience que son père, juste avant que
j'arrive. Je lui dis qu’il n’y avait aucun message divin là-dedans. Le revolver familial était foireux, point barre. Il haussa les épaules et tira une balle dans la malle à journaux. La
détonation m’explosa les tympans. Puis, après que le canon se soit refroidi, il mit l’arme sur sa tempe et appuya sur la gâchette. Rien ne se passa. Une connerie de miracle.
Après ce jour-là, je ne le revis plus. J’appris qu’il avait quitté New York. Quelques mois plus tard, je reçus un colis provenant de Presque Isle dans le Maine. Il contenait le revolver et une lettre aux plis anciens et crasseux signée John Mayerbrick. À ton tour de savoir si tu mérites une deuxième chance. Connerie de connerie.
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Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Mercy Stappleton et de son chat, Maître de Ballet.
Tintement de cloche. Une fille quitte la table. Une autre s’approche pour prendre sa place. Plus jeune. Celle qui part lui murmure quel con ! à l’oreille.
Comme tous les jours, Margene Kay quitte son appartement un peu avant le lever du jour. Elle porte un pardessus d’homme à chevrons et des gants en laine orange. Il y a des amas
de neige grise le long des murs, contre les contremarches et les distributeurs de journaux. Quelques plaques de glace sur le trottoir. Mais partout ailleurs une eau grasse, chargée d’huile de
moteur et de déchets organiques, forme des rigoles. Margene se dirige vers la bouche d’aération du bout de la rue parce qu’elle a des décisions à prendre. Elle l’atteint rapidement et s’en empare
en écartant avec de grands mouvements circulaires les passants qui cherchent à la franchir. Puis elle s’agenouille et tend l’oreille contre la grille. Un moment après, le métro passe sous la
chaussée, émettant un bruit sourd et des vibrations. Margene se relève, et comme elle a la preuve que Lucifer n’a pas quitté les Enfers, elle décide d’aller flâner dans le centre.
Un homme se
détachait de l’attroupement qui s’était formé à l’angle de la 8e avenue et de la 35e rue, quand les camions de pompiers et les ambulances arrivèrent.
Deux papillons
blancs, ou peut-être jaunes pâle, difficile à dire, volent de concert. Au commencement, une poursuite où le chasseur devenait un moment le fuyard jusqu’à ce qu’une virevolte inverse les rôles.
Puis un relâchement se fit ressentir dans la course. A présent le vol est lent, animé de figures complexes.
L’heure se rapproche
timidement de la nuit. Une nuit qu’il faut deviner. Définir par son agitation. Une agitation qu’il faut définir comme étant celle de la nuit. Rien de comparable. Les rampes lumineuses rapetissent
les corps. Les faisceaux transpercent les organes tendres et plus rien ne subsiste d’éventuels épanchements. On frappe, on crie, on fuit, on tue. On se lève sans souvenirs. On ne

Ce que vous dites