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Dimanche 5 juillet 2009

En quittant le Lower East Side, Mo Chester  ne se retourne qu’une seule fois. Quand il  atteint le coin d’Eldridge. Juste avant de bifurquer sur Broome. New York bascule lentement vers le jour et il marche vite pour que ça s’accélère. Il porte un sac de toile gris et une veste avec l’écusson d’une université fictive. Il parle à mi-voix, accompagnant son monologue de quelques gestes discrets. Il regarde le jour étendre ses ombres pâles et courtes sur le trottoir, et il se met à avancer plus vite pour que ça en soit fini de la nuit une bonne fois pour toutes. Alors qu’il atteint Chelsea, il est aveuglé par le métal des jantes d’une limousine et par d’autres objets réfléchissants. Cette saleté de pénombre a fini par céder. Il achète un café et un bretzel à un marchand ambulant et s’assoit sur l’escalier jouxtant une laverie.

Un employé sort toutes les heures pour fumer une cigarette. Un homme grand et maigre qui a une série de chiffres tatouée sur l’avant-bras gauche. La première fois, il propose à Mo son mégot à moitié consumé. La deuxième fois, il lui tend un paquet de Marlboro au trois quart plein. Puis il s’assoit à son tour.

- Un beau ciel bleu, constate-t-il.

- Les autres couleurs, j’sais pas, dit Mo en lui offrant l’une de ses propres cigarettes. Mais le bleu, lui, s’accroche aux particules d’air, parce que c’est ce qu’il doit faire.

L’employé tremble légèrement quand il approche la main de son visage pour fumer. Un tremblement de vieillesse ou de fatigue. Une ombre emplit le contour de ses yeux, très enfoncés dans leurs orbites.

- C’est ce que le bleu doit faire, répète-t-il après Mo.

- Ouais. Et pas de danger qu’il change de plan. Parce qu’au fond, il n’existe pas.

- Sans l’air.

- Ouais.
Puis Mo écrase sa cigarette.

- Il est temps que je mette les bouts.

- Impossible, lui répond l’employé.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Dimanche 14 juin 2009

Chère Amie,

 

Face au Victorian Gardens, assise sur une roche granitique, abritée par des sycomores, vous téléphoniez en France. Des voix enfantines transportées par le vent, parvenaient jusqu’à vous. Et des musiques de manèges. Les couleurs vives, rouge et bleu, des montgolfières saturées par un soleil plombant, transperçaient la verdure. Les aéronefs tournaient avec lenteur. Montaient et descendaient, retenus par des câbles d’acier.  

Vous restiez là longtemps après avoir raccroché. Pieds nus vous  goûtiez la fraicheur relative d’un air qui tournoyait à cet endroit, piégé par un courant. Un enfant vint s’asseoir sur le rocher, un peu au dessus de vous. De ses bras, il entoura ses genoux osseux et regarda dans votre direction. Il plissait les yeux à cause de la lumière presque blanche du début d’après-midi. Il  enviait votre place. Bientôt convaincu que vous ne la quitteriez pas, il sauta d’un bond juste derrière vous pour vous effrayer.

Puis il dévala la pente jusqu’aux grilles d’entrée du Victorian. Et, mains dans le dos, comme le ferait un homme d’âge mûr, il fit des allers-retours le long de l’espace ouvert de l’entrée. Parfois, il faisait un pas en direction des guichets et reculait aussitôt. Vous supposâtes qu’il insultait les enfants qui le croisaient, car ils se retournaient  brusquement sur son passage. Finalement, il renonça à resquiller, car il ne lui manquait pas seulement les 6 dollars pour un ticket, mais aussi la présence d’un adulte à ses côtés. Vous deviez le retrouver plus tard, torse nu, près d’une fontaine, où il effectuait une étrange danse en s’aspergeant le haut du corps et en poussant des cris étonnamment rauques.

Vous passiez le reste de la journée dans le parc. A suivre les allées. Vous débouchiez quelquefois sur des esplanades ou des ponts. Vous vous adossiez contre la  pierre chaude des rambardes ouvragées Tout entrait en vous de manière durable. Pas les visages croisés, ni la chaleur brulante, ni les sons, ni la géographie. Mais l’ensemble réuni, refondu  par  vos pensées du moment. Cela  formait une oeuvre qui devait vous sauver la vie plus d’une fois.

En France tout allait bien.

Par Ann F Border - Publié dans : Amie - Communauté : New York City Art
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Dimanche 7 juin 2009

Le soleil collé dans le ciel sur un dessin d’enfant. Un astre en papier ignifugé à cause du danger que ça représente. Un pompier s’est occupé des formalités. Une perspective approximative  où la tête des  buildings de l’ouest de la rue   s’effondrent sur la tête des buildings de l’est de la rue, et il y a  cette énorme tache jaune à tentacules qui lance des flammes jaunes sur la chaussée où se pressent  des bus scolaires un ton au-dessus. Derrière leurs vitres des têtes d’enfants avec des yeux bleus la plupart du temps et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre. On pourrait croire qu’ils envoient un message. Mais c’est pour avaler la rue. Tout prendre, tout voir, tout entendre. Ils n’entendent que ce qui se passe dans le bus. Emma Freshfount, ou quelque chose comme ça, qui a perdu sa mère il y a trois nuits. On n’entend que ça à l’intérieur. Elle ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde ses genoux et le bleu qui entoure celui de gauche. Un bleu d’avant son deuil.  Elle le regarde et lui donne des petits coups avec sa règle en fer pour qu’il ne parte pas. On n’entend que ça. Le fer contre l’os. Et pourtant elle est discrète.

Les bus un ton au-dessus se garent  en été devant le zoo de Central Park ou du Bronx. Le Metropolitan Museum, Le Musée d’Histoire Naturelle, les Cloîtres  et ce jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’enfants à New York. Pendant que les allées sont envahis de cris perçants et de gosses qui comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, les chauffeurs s’endorment sur la banquette du fond, la plus large, et une de leurs mains tombe sur le plancher, paume en l’air. Souvent ils sont noirs et des lignes de leur vie s’échappent vers l’océan. Il est toujours temps de faire ce genre de chose. Mais arrivées sur le continent africain, elles ne reconnaissent plus rien et font demi-tour avant que les chauffeurs ne se réveillent.

 De retour dans le bus, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin. Un invité exceptionnel. Ils s’assoient à leur tour et pas un mot ne sort de leur bouche, pas un son de leur corps.  Et Emma Freshfount laisse son genou en paix. Parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le dinosaure. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il n’a jamais mis les pieds en banlieue.

Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville, mais personne, personne ne les trouvera jamais ! » Et le voila embarqué pour le Queens ou Brooklyn, réserves naturelles de secondes de silence à des horaires très précis. Parole d’enfant.

Le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. B. Plotte descend et suit du regard les quarante doigts collés aux vitres,  pointés vers la réserve. Elles sont bien là, les secondes, les minutes et même, plus tard,  les heures de silence. Le bus repart le laissant avec un sourire de satisfaction sur le visage.

Les parents font les cent pas devant les écoles fermées. Ils leurs tournent le dos. Le bus un ton au-dessus se gare.  Emma Freshfount descend la dernière et sourit à son père qui porte une veste en jean délavé et des baskets à bandes bleues.  Le blanc  de ses yeux est rouge vif. Elle claudique à cause de la règle en fer. Il ne lui demande pas pourquoi.  Elle espère boiter jusqu’à la fin de sa vie.

 

A Françoise F.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Dimanche 24 mai 2009

L’homme tenait une main d’enfant dans chacune de ses mains et il marchait vite.  Trainant un garçon et peut-être une fille  derrière lui comme deux poids morts.  La tension faisait saillir ses épaules maigres. La fille tenait du bout des doigts la minuscule main d’une poupée enroulée dans une écharpe grise. On en distinguait quelques cheveux blonds, un nombril grossièrement peint en rouge, deux bras potelés parfaitement identiques et les jambes dénudés à hauteur du genou. La fille avait tenté à plusieurs reprises de s’en débarrasser. Lui lâchant simplement la main. Mais à chaque fois, elle avait renoncé  et étreignait longuement la poupée en lui disant des paroles d’excuse et de  réconfort avant de la laisser pendre de nouveau au bout de son bras.  L’homme la regardait faire en silence. Il se concentrait parfois sur la brulure qui lui parcourait les bras et desserrait ses mains pour s’en défaire.  Le garçon cédait et profitait de cette liberté pour marcher à son rythme. Comme un passant ordinaire. Il s’arrêtait devant les vitrines ou prenait un journal gratuit dans un distributeur qu’il faisait semblant de lire ou  glissait sous son pull.  La fille serrait plus fort. L’homme savait ce qu’elle pensait à cause de la poupée. Il l’attrapait  alors dans ses bras, ralentissait le pas et lui disait des paroles d’excuse et de réconfort en regardant par-dessus son épaule et en soufflant sur ses cheveux fins. Après, tout redevenait normal. Il la posait sur le sol, lui prenait la main, criait le nom du garçon qui accourait, enserrait son poignet et reprenait sa marche sans destination.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Mercredi 6 mai 2009

Un homme dans la première rue de Brooklyn a ouvert le journal du matin. Une simple photo en page de une, il l’évite et s’arrête sur les sports en lisant à voix haute les résultats des matchs. Une femme le croise et  s’attarde, attirée par la voix  forte et cassée, mangée par le tabac. Elle lui tourne autour un moment. Il la mate du coin de l’œil. Ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, d’apparence ni trop modeste, ni trop riche. Une belle femme en son temps, c’est ce qu'il en conclut. Elle s’immobilise soudain, car ses allées et venues sur dix mètres de trottoir deviennent rapidement incongrues. Elle attrape un téléphone dans son sac avec autant d’empressement que s’il avait sonné. Ce qui n’est pas le cas, l’homme n’a rien entendu. Elle regarde le mobile en tapotant les touches et lui, égrène les résultats du championnat. Un moment agréable, c’est ce qu’il  pense. Elle porte une robe légère et si la brise voulait se lever, il pourrait se faire une meilleure idée de son anatomie. Des jambes longues, c’est sûr. Le tissu s’enroule autour d’elles. Longues et fermes. Une ancienne danseuse. Ça le déprime un peu cet emploi obligé du passé.  Il se racle la gorge et aborde la page des horaires de spectacles, certain que ça lui plaira. « I Am my own Wife, Lyceum Theatre.  Mardi 8 heures, mercredi 2 heures, 8 heures, jeudi-vendredi 8 heures, samedi 2 heures, 8 heures, dimanche 3 heures. 25, 85 dollars. 149ième Ouest, 45ième  rue, entre les 6ième et 7ième avenues. Téléphone 212 239 6200.  Mamma Mia, Cadillac Winter Garden Theater. Mercredi…»

- Pourquoi faites-vous ça ? l’interrompt la femme en lui faisant subitement face. La rue est déserte, vous ne vous adressez qu’à vous-même.

L’homme replie le journal et le laisse glisser le long de son bras sur le trottoir dans un geste qui peut tout à la fois être fait d’insolence ou de lassitude. Il regarde la femme longuement. Elle a de grands yeux bleus parsemés de deux ou trois pépites d’or. Il a vu autrefois quelque chose de ressemblant dans un autre regard. Un vague souvenir. De minuscules reflets dorés. A peine visibles s’ils n’avaient pas pour rôle d’attirer la lumière. Et quand il s’était approché du visage,  les pépites avaient disparu.  Elles ne réapparurent que lorsqu'il s’en éloigna. Il les admira à distance durant un moment, jusqu’à ce qu’une  mélancolie persistante s’empare de lui. Il s'éloigna définitivement.

- Je me souviens, dit l’homme. C’était votre visage.

- La rue est déserte, répète la femme. Vous ne vous adressez qu’à vous-même.

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Mardi 31 mars 2009

Chaque jour la chaise apparaissait sur le trottoir. Sans que l’on ait vu quiconque l’y déposer. Calée contre le mur à gauche de l’entrée. En bois de chêne d’après ce qu’en disaient certains, avec un motif gravé sur le dossier. Indéchiffrable à cause de l’usure. Mais tous avaient leur idée. Les Arckman y voyaient des lys entremêlés. Les Blagminster, une espèce d’oiseau à long cou. Chez les Blagminster, on ne s’embarrassait pas de mots inutiles. Jamais on ne précisait une cigogne, une aigrette ou un héron. Une espèce d’oiseau faisait l’affaire. Concernant les humains, on disait les autres, en effectuant un geste circulaire ou cette espèce de con de Roger Mandson, par exemple, quand on voulait être plus précis.

Immanquablement, la chaise disparaissait à la nuit tombée et réapparaissait à l’aube. Et nul ne savait dire depuis quand ça durait.
Ce qui était étrange c’est que personne ne s’asseyait jamais dessus. Passant, enfant, touriste éreinté par de longues heures de marche. Par inadvertance, par ignorance, par besoin absolu de repos, ça n’arrivait jamais. Elle restait vide du levant jusqu’au couchant. Quand aux résidents de l’immeuble, ils ne s’y risquaient même pas. Car à la longue, ils finirent par penser à un phénomène surnaturel. A New York ce genre de choses arrivait tous les jours. Les exemples étaient nombreux. On finit par ne plus la voir.
Jusqu’à ce que Lisa Arckman aperçoive une femme assise dessus. Il était aux environs de cinq heures du matin, elle rentrait de son travail. Elle avait garée sa voiture plus bas dans la rue et marchait en cherchant ses clés d’appartement dans son sac quand elle entendit un craquement. Il s’était produit quand la femme avait pris place sur la chaise. Elle n’osait plus faire un pas et resta plantée là au milieu du trottoir en essayant de n’émettre aucun bruit. Ce fut en vain car la femme tourna la tête dans sa direction et ne la lâcha plus du regard. Lisa avança alors jusqu’à elle en essayant de ne pas penser à toutes les histoires qu’elle avait entendu. Quand elle fut proche de l’inconnue, elles lui semblèrent toutes aussi infantiles les unes que les autres. Ça n’était qu’une vieille femme qui profitait de l’heure matinale.  Son visage était marqué de rides profondes, comme s’il avait été exposé longuement au vent, au froid. Des yeux sombres, presque clos tentaient de percer au travers de cette peau tannée. Sa main gauche pianotait sur sa cuisse, où elle était posée, et ce geste vif était en contradiction avec l’ensemble de son corps qui semblait voué à la raideur et à l’immobilité.

Lisa Arckman chercha au fond d’elle le ton et les mots qui conviennent aux rencontres fortuites. Elle se contenta d’un bonjour auquel la vieille répondit en levant le bras. Le geste paraissant amical, Lisa entama la conversation.

- Et bien, on faisait bien des histoires pour pas grand-chose ! Si vous saviez tout ce qu’on raconte sur vous… Enfin sur votre chaise !

- Ha ? répondit simplement la vieille.

- Il n’y a que la Mort en personne que l’on n’a pas assise dessus.

- On pourrait s’en étonner, répondit l’inconnue promptement.

- Un oubli, sans doute. Mais tous les autres y sont passés. Fantômes, vampires… Tout l’au-delà. Et même le Diable en personne…

- Le Diable n’a que faire d’une chaise. Il n’a guère besoin de repos.

Lisa s’inquiéta de ne pas percevoir de dérision dans le ton qu’employait l’inconnue. Elle était sérieuse. Soudainement prise d’angoisse, elle prit rapidement congé.

- Je dois aller dormir, dit-elle. J’ai été heureuse de vous rencontrer. On se reverra  peut-être.

- On se reverra sûrement ! répondit la vieille.

Par Ann F Border - Publié dans : Les contes de Manhattan - Communauté : New York City Art
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Dimanche 29 mars 2009

  Providence - Chapitre 1                                                                                           

Les voisins furent étonnés d’apercevoir la silhouette maigre de Norman Klein, le locataire du 7B, dans l’appartement de la-fille-qui-a-le-sida. Personne ne l’avait vu y pénétrer. Personne ne se souvenait lui avoir fait part du projet. Personne ne lui parlait jamais, ou si peu. Bonjour, au revoir, un vague sourire, un mouvement dans sa direction, une porte d’ascenseur qu’on feignait d’avoir retenu à son intention alors qu’on avait fébrilement appuyé sur les boutons d’étages en l’apercevant dans le hall. Il fonçait dans la cage, tête baissée, bien que sa taille moyenne rende ce mouvement inutile, et il marmonnait un salut bref.

A présent, Il tenait le disque de Barbara entre les mains. On le lui avait passé. Et alors qu’il l’observait, les autres s’interrogeaient du regard. Qu’est ce qu’il fait là ? Norman qui avait vécu en France durant son enfance, reconnaissait quelques mots ici ou là sur la pochette. Il détestait la langue de Molière. Elle était comme un vent tiède qui s’échappait de lèvres souriantes, et déplaçait d’énormes nuages noirs juste au dessus de votre tête. Et le silence qui était un mot pour les français. Le silence qui vous liquéfiait, qui condamnait les innocents. Dérangé par des pensées anciennes, Klein tendit brusquement le disque à son voisin,  et proposa : si on allait discuter de tout ça chez moi… ça n’était pas interrogatif, mais suspendu. Et comme tous craignirent que cette phrase se fracasse au sol bruyamment, ils répondirent en chuchotant par l’affirmative, avec le sentiment désagréable de s’être fait piéger.

Quelques minutes plus tard, ils se faufilaient dans la cuisine de Norman Klein par l’étroit corridor du deux-pièces, sauf Rose Miller qui avait décliné l’invitation impromptue. Ils étaient sept, et près de la moitié ne trouva pas de chaises pour s’asseoir car la cuisine n’en comptait que trois. Ce nombre surpris Pasquale Calzolai, le locataire du 13C, qui était un idiot pragmatique. Deux chaises paraissaient suffire. Une pour le vieux Klein et une pour l’employé du gaz ou le réparateur télé. Mais trois c’était trop pour un homme qui n’avait ni famille, ni amis, ni relations d’aucune sorte. D’accord, aujourd’hui ça n‘était pas assez. L’exception qui confirmait la règle. La vie de Calzolai était remplie d’exceptions qui confirmaient les règles.

Les voisins s’envoyaient de rapides regards exprimant leur ennui. Norman s’en aperçut mais ne se formalisa pas. C’était une chose courante. Un affreux couinement les fit tous sursauter quand il ouvrit son unique placard. Il en sortit deux paquets de biscuits, des tasses dépareillées et des sachets de thé qui traînaient sur  l’étagère. Il déposa le tout sur la table en formica jaune et fit deux pas jusqu’à la cuisinière où la bouilloire ne sifflait pas encore. Personne ne parlait. Il décida de mettre les gâteaux secs sur des assiettes pour se donner une contenance. Drôle de personne, cette Ellen Providence, dit-il timidement en versant l’eau dans les tasses. Les autres ne répondirent que par onomatopées, ou mouvements d’épaules. Rien de concluant. Il se colla contre le réfrigérateur, le nez dans la fumée de son infusion et se laissa envahir par une terrifiante sensation de malaise qui ne lui faisait jamais défaut. Il fut presque soulagé de retrouver en lui cette angoisse. C’était une amie de longue date. Une compagne, à vrai dire. Car si une amie ne pouvait qu’être aimée, une compagne pouvait être aimée et haïe.

C’est vraiment étrange qu’elle ait oublié ce disque, dit Ann Morley, la locataire du 9A.

 Les autres lui jetèrent des regards explicites : ferme-la !

Norman souffla du mieux qu’il put sur cette braise de conversation.

Oui, répondit-il. Triste souffle.

Le feu ne prit pas. L’endroit n’incitait pas à l’échange. L’étroitesse de la pièce, la triste disposition des meubles, les trois chaises, la lumière clinique du néon au dessus de l’évier.

De guerre lasse, Norman feint de croiser la pendule Marlboro clouée au mur et s’étonna de l’heure tardive. Les trois qui étaient assis se levèrent précipitamment et poussèrent leur chaise sous la table pour effacer toute trace de leur présence. Les autres étaient déjà dans l’entrée. Quand Norman fut enfin seul, il remit les biscuits délaissés dans leurs sachets et lava les tasses. Puis il ouvrit la porte qui donnait sur la chambre et dit : Alors, une idée de qui sera le prochain ?
Il n’y a que l’embarras du choix
lui répondit une voix féminine.

    

Par Ann F Border - Publié dans : Providence - Communauté : New York City Art
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Samedi 28 mars 2009


Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant.  À la table des rois, n’abreuve de ton sang poudreux  que les  âmes qui volent au dessus du repas.


Oublie tout et ne laisse rien s’échapper de toi.  Oublie tout. Jusqu’à ta descendance.

Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant. Oublie que tu existas. Oublie que les jours d’avant tu vivais d’espérance. Oublie que le jour d’avant tu perdis tout espoir et que ta chair se révéla, enfin, douloureuse. 

Oublie que tes yeux laissèrent pénétrer les venins

Oublie que tu existas. Et n’envie pas  notre sang  circulant qui n’irrigue que de pauvres champs pulmonaires. Oublie que tu respiras avec peine.  Que tu marchas péniblement pour preuve symbolique.

Oublie que tu cherchas l’impossible pierre veinée  de carmin. Oublie la rouille qui s’écoule dans les rus des cimetières maritimes.

Oublie le soleil blanc et ses ombres mal définies encerclant les errants. 

Sois moins superbe mort que tu ne le fus vivant.                                                                    Et vis enfin

Par Ann F Border - Publié dans : Yesterday is here - Communauté : New York City Art
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Samedi 21 mars 2009

Ça se passait comme ça. Morgan Foster sortait dans la rue et restait là une heure au moins, une jambe repliée contre le mur à fumer des cigarettes et à se ronger les ongles. Sa grosse tête penchée en avant, sauf quand une femme passait et qu’il se tordait le cou à mater tout ce qui était à portée, jusqu'à ce qu’elle soit avalée par la foule ou la distance. Durant une minute ou deux, il pensait aux trucs qu’il aurait pu lui faire, puis il attaquait l’ongle en deuil de son pouce gauche et recrachait les rognures, au mieux, sur le trottoir. Il sifflotait parfois. Pas des mélodies précises. Des airs qu’il inventait au fur et à mesure.

Au bout d’une heure, Pete  l’appelait du fond du couloir et il rentrait en ajustant sa vue à l’obscurité du bâtiment et en lançant un fais chier  retentissant qui se répercutait contre les murs étroits. C’est qu’il aurait bien stationné là toute  la vie. Tant qu’il y avait des femmes sexy  dans la rue et qui lui restait des ongles. Pas le job difficile.

Pete l’appelait de nouveau  parce que, bien sûr, il traînait la patte. En hurlant qu’il allait démolir sa carcasse de bâtard s’il s’amenait pas illico. Morgan connaissait les codes de langage. Pas de quoi s’affoler. C’est comme ça qu’on parlait par ici. Il entrait dans l’appartement 03B, se dirigeait tout droit dans la salle de bain et ramassait le mec qui gisait sur le tapis à bouclettes. Il le regardait à peine. Un simple coup d’œil sur sa corpulence.  Soulagé quand elle était moins importante que la sienne. Ce qui était presque toujours le cas. Il le crochetait sous les bras et le trainait le long de l’appartement  jusqu’à la porte d’entrée où Pete lui remettait deux cent dollars et une enveloppe qui contenait l’adresse où s’en débarrasser. Morgan  coiffait le type d’une casquette de base-ball qu’il descendait jusqu’aux sourcils, d’un manteau qui sentait le vomi dont il relevait le col, et il le sortait dans la rue en gueulant que, sur Dieu, il n’avait jamais vu un quidam prendre une telle cuite. Puis, il l’allongeait sur la banquette arrière d’une Plymouth Fury de 70, ou d’une Lincoln Towncar, et  roulait en lui jetant de temps en temps un regard dans le rétro. Pour la forme, vu que le passager ne risquait pas de se la ramener.

Aujourd’hui, tout s’était passé comme ça, sauf  que le mort était vivant et qu’il s’était redressé, à peine la voiture démarrée.

-  Donne-moi  l’enveloppe,  ordonna-t-il à Morgan qui en avala la rognure d’ongle qu’il grignotait depuis un moment. Ça lui  écorcha la gorge.

- C’est quoi ce boulot ? C’est quoi ce boulot, bordel ! vociféra-t-il en se raclant le gosier.

- File-moi l’enveloppe ! demanda l’autre  en pointant maintenant une arme sur sa nuque.

Morgan n’était jamais armé. Ça lui était interdit. A cause d’un manque de discernement  chronique qui aurait fait trop de dégâts collatéraux. Vu la taille du calibre, c’était clair que le méchant ne souffrait pas des mêmes carences. 

 Il  fixait  Morgan dans le rétro avec de grands yeux bruns qui clignaient à peine et se défit d’une seule main du manteau malodorant parce que ça lui donnait la nausée.

- L’enveloppe, donne-la moi, dit-il en donnant de petits coups avec la crosse sur son crâne. Et le fric.

Morgan Foster lui passa la liasse de billets  par-dessus son épaule sans lâcher la route du regard, froissa l’enveloppe et la balança par la vitre entrouverte.

- Pas d’enveloppe, pas d’adresse. Pas d’adresse, pas de macchabée ! gueula-t-il à l’intention de son passager.

Un sacré manque de discernement.

Par Ann F Border - Publié dans : People and locations - Communauté : New York City Art
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Jeudi 19 mars 2009

 
Ses yeux ne se résolvent pas à se tourner vers moi, malgré mes simagrées et mes gestes explicites.  Je suis là. À l’angle de... parce qu’il y a forcément quelque chose qui s’y passe. Un homme qui meurt ou autre chose. Avec les morts, on ne peut pas se tromper. L’air  me donne la nausée. Je tremble à cause de la migraine. Elle s’en fout. Elle fabrique un ange sur la neige crasseuse. Un ange crasseux avec une aile plus enfoncée dans la terre que l’autre. Après, elle va gueuler dans les quartiers pauvres. Donnez-moi du temps, donnez-moi du temps, tout votre foutu temps gaspillé !  J’ai des erreurs à rattraper. Puis, elle dépasse l’Upper East Side en silence. Pas dangereuse pour un cent. Ça me va. Entourée de liquides humains circulant. Je ne vois pas.  Je n’entends pas. J’ai cessé de parler. Elle se débarrasse de quelques papiers gras à mes pieds. Et plus de vent, rien. Son visage qui se dévoile parfois. À peine. À peine si je distingue un détail. Aucun titre de propriété.

Elle pose sa main, enfin je crois, parce que je sens un contact et que j’espère que ça arrive vraiment. Elle pose sa main sur ma nuque et toutes les saisons continentales me traversent. Je tremble à cause du désir.  Elle se détourne de moi. Si souvent que je n’en souffre plus. Un jour, mais j’ai rêvé sans doute, elle m’a regardé. Une minute presque entière et je n’ai su que détourner les yeux.

Il y a eu plusieurs nuits interminables. Sans électricité, sans rien. C’est quelque chose qu’elle raconte. Plus aucune crainte. Des peaux à la couleur unique et des accents gommés par les chuchotements. Elle aime s’en souvenir. Des balles argentées perçaient la nuit et atteignaient la rivière, intactes. Elles sifflaient en plongeant. Ça n’a pas duré longtemps. Les obstacles sont revenus se mettre sur leur route.

Elle me regarde quand je lui tourne le dos. Elle me détaille.  Mais rien en moi ne me ressemble. Je marche avec le pas d’une autre,  je parle avec la voix d’une autre. Tout ce que je suis est hors de moi. Elle aime ça, je  suppose.

Quelquefois, elle me montre un morceau de ciel où l’orangé l’emporte sur la couleur habituelle. J’ignore ce que ça signifie. Rien, sans doute.

Par Ann F Border - Publié dans : Lunch poem - Communauté : New York City Art
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