Vendredi 11 juillet 2008

Il ne se souvenait plus très bien de ce qui s’était passé cette nuit. La première chose qu’il fit en se levant fut de compter son argent. Un dollar. Divisé en quatre quarters. Du métal. Que du métal. C’était pas bon signe. Ça lui revenait par bribes. Il était parti faire un billard chez Maddy, juste pour la voir, elle et ses grosses fesses dures comme une roche de granit. Il avait joué contre un argentin qu’il avait surnommé Emilia pour l’emmerder. Et parce que l’autre lui avait fait un clin d’œil plus tôt dans la soirée. Sûrement pas exprès. Un mouvement involontaire juste quand il se tournait vers lui.
 Bon sang ! Un dollar. Le sud-américain l’avait plumé, et il ne se souvenait pas comment. Il se rappelait seulement d’une énorme liasse qui déformait la poche de son pantalon pas plus tard que dans l’après-midi d’hier. Il la tâtait de temps en temps, comme il aurait pu se tâter les bijoux de famille. Avec fierté et pour s’assurer que c’était toujours là.  Trois cent dollars, pas moins, qu’il avait roulé, puis finalement plié en deux et retenu avec une pince à billets acheté pour l’occasion. Avec le blason du Fire Department collé dessus. La pince à billets, il en rêvait depuis toujours. Son père en avait une décorée d’une pin-up. Quand il en hérita, la fille n’avait plus de jambes et avait subi une mammectomie bilatérale. Il l’avait balancé. Pas à cause de l’ablation des seins, mais parce que son père était un salopard et qu’il ne voulait rien garder de lui.
L’argentin riait fort. Ça lui revenait maintenant. Ses lèvres s’étiraient sur les côtés comme de la matière élastique, découvrant deux rangées de dents en céramique, serrées, luisantes et un son métallique sortait de sa gorge. Comme s’il secouait un sac de clous avec sa glotte.
Il tenait les quarters dans sa main. Pas de quoi boire, ni se nourrir. Il se réfugia dans une ruelle et s’accroupit contre la benne d’un restaurant. Une odeur d’épluchures et de viande avariée lui donna la nausée, mais il ne bougea pas. Il attendait que les larmes lui viennent. Elles ne tardèrent pas. Il suffisait qu’il desserre le poing et aperçoive les pièces pour qu’elles redoublent. Il pensa à Maddy. Il pensait toujours à une femme dans ces moments-là. Et c’était pas glorieux. Pas digne d’un homme de vouloir autre chose d’une pute que de baiser. Paroles paternelles. Il s’en foutait. Il allait la retrouver avec son dollar divisé en quatre, et quelque chose allait se passer. Elle glissera les pièces dans son soutien-gorge et on entendra quatre petits clac métalliques quand elles tomberont sur le plancher après avoir traversé le mont charnel de son ventre. Trois petits clac, en réalité. Car un des quarters n’était pas monnayable. Celui qui était peint. Un truc de collection qu’il gardait pour lui, quoi qu’il arrive. Il s’était fait une idée précise de la question. Ceux qui peignaient les quarters possédaient de minuscules pinceaux, qu’ils trempaient dans de minuscules boites de peinture. L'oeil gauche ou droit devenu énorme à force de rester penché au dessus de la loupe d’horloger.  Ils peignaient la nuit, près d’une lampe spéciale dont la lumière n’attirait pas les ombres. Au matin des dizaines de pièces peintes étaient étalées sur l’établi. Ils les mettaient dans leurs poches où elles se mélangeaient à celles qui n’étaient pas décorées. Et on pouvait croire que tout ça était inutile et sans valeur.  Mais c’était faux, parce qu’un quarter peint valait plus que trois qui ne l’étaient pas.
Maddy ouvrit la porte et s’écarta pour le laisser entrer. Elle ne dit pas un mot. Il ne l’avait pas souvent vu à la lumière du jour. Elle était superbe, en vérité. Plus que ne le laissait supposer l’éclairage plongeant de sa salle de billard qui lui appesantissait le visage, lui donnait une expression de lassitude. Silencieusement, elle le conduisit jusqu’à la cuisine où elle noya un sachet de thé dans une tasse d’eau bouillante. Puis elle s’assit sur le rebord de la fenêtre et but par petites gorgées sans le quitter des yeux. Entre elle et lui, une table carrée sur laquelle était posée, parmi des objets hétéroclites, sa pince à billets. Sa pince à billets, serrant ses trois cent dollars. Il en était sûr. À vue d’œil, il n’en manquait pas un. L’argentin l’avait plumé et Maddy avait plumé l’argentin. Si tu reconnais quelque chose qui est à toi, prends-le, et va-t’en, lui dit-elle, avant de se tourner vers la rue. Après un court instant d’hébétude, il s’empara de la liasse puis quitta l’appartement avec la sensation qu’une flamme le poursuivait et lui léchait la colonne vertébrale. Dans la rue, il reprit son souffle et palpa sa poche avec un geste virile. Tout y était.
Sur la table, Maddy trouva un quarter peint à la place de la pince à billets et parut satisfaite.

 

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Samedi 5 juillet 2008

Les hommes portaient des blocs de pierres et des barres de métal à bout de bras. On ignorait où avait débuté leur cortège. Leurs muscles tremblaient, prêt à se rompre sous le poids inhumain de leur fardeau. Mais ils ne bronchaient pas, absorbant la douleur en fredonnant des kyrié eleison au travers de leurs lèvres mi-closes. Ils atteignirent enfin la rivière et lâchèrent leur charge sur les quais avec soulagement. Certains, épuisés, en profitèrent pour mourir. Ils frappaient du pied le bois de la jetée et le son remontait jusque dans leur cœur, puis ils s’asseyaient contre un mur et s’éteignaient, la tête rejetée à l’arrière.  Les autres les pleuraient un moment. Ils prononçaient à voix haute le nom de leurs parents, celui de leurs enfants. Et s’ils n’en avaient pas, ils leurs inventaient un fils et une fille pour que leur descendance soit assurée dans l’au-delà. Quand ils n’éprouvèrent plus de tristesse, ceux qui restaient reprirent leur charge et avalèrent de grandes gorgées d’air avant de pénétrer dans l’eau à la jonction des deux rivières. Les croyant noyés, on cessa rapidement de scruter la surface. À la lune de mai, ou de septembre, ils réapparurent sur la rive de Manhattan. Et l’on en vit d’autres sur celle de Brooklyn. Alignés sur deux rangs, de part et d’autre de la rivière, ils tiraient sur de gros câbles d’acier, s’arrêtant souvent pour reprendre leur souffle et soigner la paume de leurs mains ensanglantées. Puis, une première arche apparut, ruisselante, gigantesque. Ses deux ogives pointées vers le ciel aux cent dieux de New York. Et lorsque la deuxième arche s’érigea, faisant surgir le tablier, on oublia sur l’heure le temps où le pont de Brooklyn n’existait pas.  Les hommes entrèrent de nouveau dans la rivière, sans faire provision d’air.

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Samedi 28 juin 2008

Ellen Providence avait emménagé dans l’immeuble à l’automne 1989. Elle était si maigre que les autres locataires ne tardèrent à la surnommer la fille-qui-a-le-sida. Et quand ils la croisaient, ils se mettaient la main devant la bouche. Elle ne s’en offusquait pas. Mais, souvent dans l’ascenseur bondé, elle toussait bruyamment en se raclant la gorge. Les voisins s’écartaient d’elle imperceptiblement, se collant aux parois boisées. Une fois dans la rue, elle s’autorisait à sourire de son manège.

Ses cheveux  tombaient sur ses épaules, mais sans légèreté. Ils étaient secs et la couleur variait avec la lumière. L’été, plutôt roux. Elle portait des Jeans sans ceinture qui glissaient au dessous de sa taille. Elle les remontait à la manière d’un homme.

Trois mois après son arrivée, elle n’avait encore adressé la parole à personne. Et cela contribua à en faire le sujet de conversation principal dans les couloirs, ou sur les marches d’escaliers. Ils avaient d’abord dû se mettre d’accord sur son âge. Ils y parvinrent en décembre. Aux alentours de trente-sept. Elle se droguait à coup sûr et n’était pas américaine. Anglaise, peut-être. Ils optèrent finalement pour la nationalité française, lorsqu’elle passa en boucle, des jours durant, une chanson dans cette langue. Emily Dobbs, du 23B, reconnut immédiatement la voix de Barbara. Elle l’avait vu en concert à l’Olympia de Paris en février 1969.  Elle s’empressa de convier les autres pour un thé et leur narra dans le détail cette soirée ou la femme en noir détruisit sa santé pour de bon. Sa voix, leur raconta-t-elle nerveusement, était si belle qu’elle perçait les esprits et les corps. Elle fit pénétrer dans son cœur une espèce de vibration qui n’en était jamais sortie. L’organe se fatigua très vite, son mariage fut rompu, sa vie brisée et la pauvreté l’obligea à des actes qui l’emplissaient encore de honte et de remords. On écoutait d’une oreille son récit pour le moins stupide, en s’empiffrant de brownies au caramel et noix de pécan, sa spécialité. Puis, très vite Ellen Providence revint sur le tapis. Et la soirée devint tout de suite plus animée.

Le lendemain matin, Emily Dobbs s’effondra sur le parquet de sa chambre. Foudroyée par une crise cardiaque. Son corps chuta lourdement et le bruit alerta les locataires du dessous. La voix de Barbara déserta les couloirs.

Les voisins présents se réunirent dans le hall pour être là quand les pompiers descendraient la civière.  Mais le corps était emballé dans un sac de plastique noir et ils ne cachèrent pas leur déception. Un secouriste leur proposa d’ouvrir le body bag. Tous se précipitèrent sur le cadavre. Le silence se fit.  Chacun possédaient ses propres raisons à cette observation morbide. Finalement ils conclurent, en haussant les épaules, que ça n’était pas si effrayant. Il y en eut forcément une pour dire : on dirait qu’elle dort. Le zip de la fermeture-éclair que l’on remonte mit fin à l’étrange séance. Ellen Providence ne s’était pas montrée.  

Trois jours plus tard, elle quitta l’immeuble après avoir rempli de ses affaires le coffre d’une Honda de 88. Elle partit en laissant la clé à l’extérieur. C’était sans doute convenu avec la gérante. Mais celle-ci ne vint pas la récupérer. Une aubaine pour les voisins qui pénétrèrent le soir venu dans l’appartement. La lumière de la rue formait des flaques carrées dans le large salon et s’étalait comme un lai de papier peint glissant le long du mur.  Peu de meubles. Un canapé, une table basse, une étagère courant sur tout un pan, un poste de télé en bois laqué. Dans la chambre, un lit, une armoire en plastique mou et une table de nuit côté gauche. Des réclames encadrées. Les cars Greyhound, les cigarettes Chesterfield… Sur la cuisinière, un trente-trois tours de Barbara. Ils se le passèrent de main en main, comme un objet précieux, ou tout du moins mystérieux, en s’étonnant qu’Ellen Providence l’ait oublié, tant il avait l’air de compter pour elle.

Elle ne l’a pas oublié, pensa alors Rose Miller. Elle l’a laissé là, en évidence. Comme une arme du crime. C’est ce que font toujours les tueurs à gage.

Rose lisait des romans policiers depuis ses douze ans. Elle voyait des assassins partout. Cela lui avait d’ailleurs valu un séjour prolongé dans une maison de repos du New Jersey. C’est parce qu’elle en gardait un très mauvais souvenir, qu’elle n’exposa pas sa théorie aux autres. Mais Ellen Providence avait bel et bien assassiné la locataire du 23B, d’une crise cardiaque.


A suivre.

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Mercredi 25 juin 2008

Souvent les oiseaux en pleine vitesse vont cogner aux parois de verre des buildings, n’y voyant que la poursuite du ciel. Sonnés, ils dégringolent en tourbillonnant comme des toupies.  La main du vent qu’ils génèrent dans leur chute, s’amuse à froisser leurs ailes molles. Elle les tord et leur vole parfois une plume ou deux qu’elle regarde naviguer dans un courant d’air chaud.  

La vieille s’arrête un instant de parler. De la poche de son Trench, elle sort une petite boite de métal carrée qui contient une dizaine de mégots. Elle les observe durant un moment, les poussant délicatement du doigt, pour les aligner, et les palpe légèrement pour mesurer leur contenance en tabac. Finalement, elle choisit le plus petit. Trois bouffées, pas plus. L’enfant se demande si elle osera mettre à sa bouche ce tube de papier jauni par la combustion et carbonisé à l’extrémité. Il se penche en avant, les mains entre les cuisses, pour l’observer, mine de rien. Malgré lui, un air de dégoût s’affiche sur son visage. Deux bouffées, plus une qui brûle les doigts de la vieille, mais elle ne l’abandonne ni au vent, ni à la semelle de sa chaussure.

Bien qu’il soit assis à l’extrémité du banc, les jambes de l’enfant n’atteignent pas la terre enneigée de l’allée, alors en attendant la suite de l’histoire, il y dessine mentalement un dragon et un super héros en armure souple de titane qui le pourfend. C’est un dragon industriel. Le modèle TH 544 BAC équipé d’un logiciel de reconnaissance olfactive. Mais le héros porte un collier en Pierre d’Athysse qui le rend inodore et le monstre ne le sent pas arriver. D’où le coup de sabre qui le foudroie direct. Il s’effondre. Quelques statues alentour sont renversées et une faille s’ouvre juste sous son corps. Le garçon s’étonne que les promeneurs passent à travers cet énorme cadavre qui gît à présent sur le Mall, comme s’il était immatériel.

La vieille toussote. Et les oiseaux alors ? lui demande précipitamment l’enfant, après un fulgurant voyage pour revenir  de ce côté-ci du monde.

On raconte qu’ils reprennent toujours leurs esprits à quelques mètres du sol, et qu’ils repartent vers les cieux d’un seul coup d’ailes. Sauf quand ils en décident autrement. Mais ça n’arrive jamais. La vieille se tait. Elle attend l’inévitable pourquoi ? qui ne vient pas. L’enfant est distrait car il lui semble que le dragon a bougé. Juste un frémissement le long de sa fabuleuse crête. À surveiller. Pourquoi ? demande-t-il enfin sans quitter l’allée des yeux.

Parce que les oiseaux n’existent que dans notre âme, lui répond la vieille. Pourquoi les ferions-nous mourir ?

Comprend pas, lui dit le garçon en sautant du banc. Puis il lui fait un signe d’au revoir et se met à courir dans l’allée en contournant, à quelques pas de là, un obstacle invisible.

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Mardi 24 juin 2008

Le Sud, je n’y mettrai jamais les pieds. Les piscines sont au pied des chambres de motel et ça sent le chlore jusque dans les rêves. Ca désinfecte tout. Mais un jour, je quitterai New York pour aller dormir dans un motel du Maine. Il y aura une piscine d’eau de mer à la porte de la chambre. Et du sable dans les allées. Des arbustes de la côte Est  dans de gros pots en terre cuite et en bois peint avec de la spéciale-marine. La chambre treize. A ce moment-là, plus rien ne portera malheur. Une clé plate sur un lourd porte-clé. Une petite masse, se terminant comme saturne qui aurait un anneau en caoutchouc. Embusqué dans la pénombre, j’assommerai un homme avec,  pour mettre des pièces dans le distributeur de journaux.  Puis,  le lendemain, je m’assoirai sur le bord de la piscine pour lire, et balancerai mes jambes dans la flotte. Les remous changeraient sa couleur et surtout, une odeur d’iode m’emplirait les bronches. L’homme passera derrière moi au moment où je jetterai par-dessus mon épaule la page des sports et des spectacles. Il les ramassera, sans les  défroisser. C’est pas pour lire, me dira-t-il avec un sourire de gonzesse sur la face. Je ne sais pas pourquoi, mais je me retournerai vers lui. Toute la partie gauche de son visage sera tuméfiée. Un touriste. Je m’en voudrais de ne pas mieux l’avoir fouillé la nuit d’avant. Ils planquent tous leurs coupures au même endroit. Du doigt, je lui montrerai la direction du Sud et il partira avant la fin de la matinée avec sa compagne. Sûrement une nouvelle, parce qu’il la tiendra par la main.  Pas la première. Il balancera ses Samsonite dans le coffre de sa japonaise hydride de location  et demandera à la femme si elle veut conduire, après s’être installé derrière le volant. Un con.

Tous les vieux se précipitent vers le Sud, parce que ça rend immortel à ce que l’on dit. Les bienfaits du soleil, des cocktails sur les terrasses en mosaïque d’Espagne et des résidences barricadées. Immortel, je l’ai été quelquefois. Ça ne m’a pas tellement donné envie d’y consacrer ma retraite.

Dans le Maine, si on meurt, c’est pendant une nuit d’hiver. Après les fêtes de fin d’année. La famille suit le chasse-neige jusqu'à à la maison du défunt, si lentement que ça laisse le temps de raconter des souvenirs. Dans le hall, ça sent la dinde rôtie et le sapin clignote. Il touche le plafond. Une auréole lumineuse, qui change de couleur toutes les deux secondes, entoure son sommet.  Certains montent dans la chambre, d’autres fument en grelottant à la fenêtre de la cuisine, ou soufflent sur des tasses de café. Ceux qui montent ne sont pas des proches. Ils redescendent la mine fermée et quelquefois défaite, mais arbore un air de triomphe qui convainc les autres de rester là où ils sont. Dans les pièces à vivre.

Un jour je mourrai dans le Maine. Tellement vieux qu’il n’y aura que  le médecin pour suivre le chasse-neige. Et l’épicier du coin, Cliff ou Barney,  fera une croix sur mes dettes, jusqu’à ce qu’il se souvienne que j’avais une barque dans le port qui suffirait à effacer mon ardoise.  Mal amarrée, elle se balance contre la digue  à chaque arrivée dans le chenal. Un chiffon imprégné de ma sueur traînera près du moteur, Barney le déposera sur l’eau avec cérémonial et le regardera couler en ondulant comme une étoile de mer à quatre branches, rejoignant les abysses.  

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Mardi 24 juin 2008

Chère Amie,

 

La Route vous rongeait et vous avanciez malgré tout par compassion ou parce que tout cela était faux. Vous n’en étiez qu’à moitié convaincue. Les méchants découpaient les gentils, par petits morceaux, au sens littéral.  Des garde-manger remplis d’humains démembrés, effarés, ça ressemble toujours à quelque chose que l’on connaît. On ne peut se défaire de tout. On ne peut plus se défaire de rien. Nous avons trop souvent désactivé nos sens pour nous libérer du monde. Vous avanciez durant les jours chauds sur la Route infernale, reconnaissable par quelques panneaux de métal couchés sur le bas-côté. Vous viviez dans le remord de ce qui est perdu définitivement. Ce que l’on a possédé ou non. Et vous vous demandiez ce qui manquait le plus. L’invisible ou le véritable. Vous saviez que vivre était une plaie pour la plupart. Alors que les cendres n’avaient pas (encore) envahi le ciel des deux hémisphères. Dans des songes fiévreux, vous traîniez dans un caddy des denrées essentielles, pratiquement toutes périmées. Mais les étiquettes des emballages ou des canettes vous ramenez vers le passé. La moitié de la vie sert à la nostalgie. C’est ce que l’histoire vous racontait. Comment faire pour y échapper ? L’enfant que vous tiriez par la main s’éteindrait rapidement. Mais vous comptiez sur les divinités et les magies des quatre coins du monde pour que ça n’arrive pas. Aussi, vous vous isoliez parfois pour effectuer un rituel. Puis, rassérénée, vous repartiez sur la Route après avoir constaté qu’il respirait encore. Une chose que vous apprîtes en marchant. La mort n’existe pas tant qu’il reste des vivants.  Tant qu’il reste des humains. De cela vous doutiez quand, dans un reflet (ils se faisaient rare), vous croisiez votre visage. Tant de choses avaient disparu. Tant d’expressions devenues inutiles. Ne restait qu’un masque de froideur feinte, dissimulant un masque de frayeur. Plus de visage, pensiez-vous. Plus de visage.

L’enfant veillait votre sommeil, bien que vous vous étiez juré de ne plus dormir. Il dégageait de votre front la poussière qui l’avait recouvert. L’arbre contre lequel vous vous étiez assoupie était tombé en cendre durant ce que vous aviez supposé être la nuit. Et les particules de bois (probablement) atomisées entraient dans vos poumons.

Le temps n’est pas passé. La Route est immobile. Sa distance est irréelle. Nous avions l’orgueil de croire que les paysages n’existaient que parce qu’on y plantait le drapeau d’une nation civilisée. Pour contredire cela, vous poursuiviez votre chemin dans les ruines des villes exsangues, en portant quelquefois votre enfant sur les épaules. Et jamais l’idée ne lui vint de vous dévoiler l’horizon.

par Mary and Co publié dans : Yesterday is here
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Samedi 21 juin 2008

Paddy  Smith a passé la nuit sur le pont de l’Ambrose. Une forte odeur de rouille et d’huile de moteur imprègne son pelage. Une vraie nuit de chien, si je peux dire, à surveiller ses testicules. Il paraît que les mouettes en raffolent. Sûrement une légende urbaine. Quoiqu’il a des potes qui n’ont plus rien à défendre de ce côté-là. C’est bien passé quelque part.  Assure tes arrières,  mon petit ! Question conseil, sa mère ne s’était pas foutue de sa gueule. Question abandon non plus. Quand le temps était venu, elle l’avait « oublié » au Fulton Market. Et une adresse pareille, ça te pose son chat. Le marché au poisson, c’est le paradis sur terre.  Faut voir ça. Enfin ! fallait voir ça. Parce que l’éden avait foutu le camp du jour au lendemain.  C’est que le paradis, ça fonctionne avec des pièces, lui affirme Peter Stuyvesant, le chat du marchand de tabac, qui a toujours des théories fumeuses. Tiens ! comme le distributeur de boissons du quai. Et des pièces, t’en a pas ? CQFD. Le paradis reste dans sa boite. Pas d’autre possibilité. A New York, on te fait crédit quand  t’es propriétaire de la banque.

Paddy Smith se penche au dessus de la rivière. Sûr qu’il y a des poissons là-dedans, mais c’est connu qu’ils bossent pour la mafia russe et dévorent les cadavres humains en moins du temps qu’il en faut pour le dire. Il n’y a bien que ces saletés de mouettes pour s’en régaler !

Laisse tomber fiston, lui dit Peter qui l’a rejoint. Les anguilles de L’Hudson, au mieux, elles sont farcies à l’hydrocarbure.

Il faut se faire une raison, le paradis sur terre a bel et bien fermé ses portes. Voilà. Paddy Smith ne sera pas le premier chat new yorkais à se reconvertir dans la miette de donuts ou la poubelle de Diner. D’ailleurs, il a établi une liste d’aliments de dernier recours. Et Brody Morgensheimer y figure. En dernière position, certes, après les rats crevés, mais il y figure tout de même. Et Paddy  prie le ciel que les rongeurs dézingués aient un goût acceptable et que cela suffise à le sustenter, car il connaît Brody depuis toujours.

Tout le monde le connait. C'est un goéland à bec cerclé, qui a été  percuté par un bus scolaire en septembre 1993, et qui, depuis, vit cloué au sol de bois du quai 17.  Ses deux ailes brisées traînent sur le sol, comme une cape de magicien mal rémunéré. L’oiseau serait à plaindre si le choc ne l’avait pas doté d’un don de double vue simplement fantastique, qui l’a rendu célèbre et fait oublié son handicap. On vient des cinq boroughs se faire éclairer la lanterne.  Et il ne faillit jamais.

Les chats ne croient pas aux voyants et à toutes ces fadaises de prévisions à très long terme. Peut-être y sont-ils plus sensibles lors de leur neuvième et ultime vie ? Possible. Mais ce n’est pas le cas de Paddy qui en comptabilise trois au compteur. Alors lorsque Brody Morgensheimer l’aborde et lui parle bille en tête de sa fameuse liste, il est bluffé.

J’apprécie que tu m’aies placé à la fin de ta liste, lui dit le goéland en regardant fixement vers Brooklyn. Mais tu ne m’en dévoreras pas moins. La faim ne te laissera guère d’alternative. Hélas, il  y fort à parier que ce repas te reste sur l’estomac. Car tu es un brave. Et je crains que le remord ne te ronge jusqu’à ta dernière naissance. D’un autre côté, les braves vivent au paradis et je m’étonne que tu ne l’aies pas suivi lors de son déménagement dans le Bronx. Aussi, parce que ta vie mérite autant d’être sauvée que la mienne,  je t’en donne l’adresse.

Brody la lui chuchote à l’oreille, car certaines choses ne s’ébruitent pas et Paddy Smith part sur le champ rejoindre le paradis qu’il n’aurait jamais du quitter. Trente sept jours lui furent nécessaires pour atteindre le nouveau Fulton Market. Et on le laissa errer durant ses six longues existences dans l’impressionnant bâtiment, sans jamais l’en chasser. Car chacun sait que s’il y a des assassinés au paradis,  il n’y a guère d’assassins.

par Mary and Co publié dans : Les contes de Manhattan
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Mercredi 18 juin 2008

Le sang de Tommy Mayer se glace, lorsqu’une voix, derrière lui, l’appelle par son vrai nom. Plus personne ne l’appelle Thomas, surtout dans cette partie de la ville. La voix l’apostrophe de nouveau et semble se rapprocher. Cette fois, le ton est interrogatif. Ça le rassure. La femme n’est pas sûre. Il se laissera croiser sans broncher, ça devrait suffire à  la convaincre qu’elle s’est trompée. Il accélère légèrement le pas, mais elle le talonne. Son parfum la devance, à cause du vent qui arrive de l’Atlantique. Il se prend à penser que c’est sa mère, bien que ça soit impossible. Elle est morte il y a quatre ans, d’après ce qu’on lui a dit. Crise cardiaque. Le symbole ne l’avait pas laissé insensible. Le cœur qui lâche, tout ça. Il n’y était pas pour rien.  La nouvelle l’avait mis dans une colère noire et il avait récupéré ce jour-là plus de fric que ses parieurs n’avaient de dettes. Dans la soirée, ses poings étaient en sang et son index gauche, fracturé. La voix persiste. Elle se fait vaguement suppliante. Glissant longuement sur la deuxième syllabe. Dans son enfance, quand on l’appelait Thomas, il avait le sentiment que l’on ne s’adressait pas à lui. Que les autres voyaient par delà son corps le véritable garçon qui se nommait ainsi. Il ne s’était jamais accommodé de cette présence invisible et lorsqu’il s’adressait à elle, c’était pour la maudire. Il allonge le pas, sans courir. Mais la femme le rattrape et le saisit par l’épaule, l’obligeant à se retourner.  Il la remet immédiatement. C’est Holly Griggs, sa tante. Autrefois, Il passait les longues heures estivales dans la pénombre fraîche et réconfortante  de son appartement de Perry Street. Elle l’emmenait au zoo ou à Victorian Gardens quand elle avait de l’argent. Il se souvient qu’elle ne lui tenait jamais la main dans les allées du parc, mais fermement le poignet. Il ignore ce que ça signifiait. La femme a un mouvement de recul, lorsqu’il lui fait face. Elle s’excuse. Elle l’a pris pour quelqu’un d’autre. Elle semble attristée de s’être trompé. Elle s’excuse encore et s’éloigne. Tommy la regarde un moment. Son corps s’est légèrement voûté avec le temps et sa marche est moins vive. Mais ce sont là les seuls signes de vieillesse. Il se peut même que ça n’en soit pas. Un temps lourd, sans espoir d’orage, courbe les échines et freine les élans depuis plusieurs jours. Il se demande ce qu’il a bien pu advenir de Thomas quand son portable sonne. Ça  lui remet les idées en place.  Il hausse les épaules. N’importe quoi !  En ligne, un tocard qui lui doit du fric, négocie un délai. Il va le massacrer. Lorsque il pousse la porte du bar, l’autre se voit déjà coulé dans du béton. On ne plaisante pas avec Tommy Mayer.

par Mary and Co publié dans : People and locations
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Mardi 17 juin 2008

Personne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, dit le vieux au serveur qui n’a pas attendu sa commande et lui sert son éternel whiskey du matin. C’est sa phrase du jour. Le barman pose le verre en regardant ailleurs pour montrer qu’il se fout de ce bavardage de vieillard sénile. Il soupire. Il avait espéré qu’aujourd’hui soit un jour différent, mais c’est exactement comme hier. D’abord le vieux, puis viendront les deux flics du premier district qui se planquent derrière le pilier pour ne pas être vus de la rue, la vendeuse de Foot Locker, deux ou trois chauffeurs de Limousine, Tommy Mayer qui vient préparer ses paris, les touristes qui discutent le pourboire. Et ça sera comme ça jusqu’à la fin. Personne ne se souvient du jour le plus important de ma vie. Même pas moi, répète le vieux en montant d’un ton et en jetant un billet de dix dollars sur le comptoir pour obliger  l’autre à s’approcher.

- C’est peut-être qu’y en a pas, lui lance le serveur de l’autre bout du bar. Y en a pas toujours, rajoute-t-il en s’avançant finalement pour attraper l’argent. 

 Le vieux hausse les épaules.  Il y a forcément un jour plus important que les autres. Un jour qui baigne dans une lumière bleu pâle. C’est comme ça qu’il le voit. Un jour de jeunesse bien sûr. Un jour de jeunesse où la couleur de la chair féminine envahit la rétine de manière définitive. Un jour de jeunesse parce que ça laisse le temps de souffrir, si c’est comme ça que ça doit tourner.  Un jour où l’on s’engage dans l’armée, où l’on salue négligemment son père et qu’il meurt dans l’heure. Un jour où une certaine musique pénètre l’âme. Une odeur, une phrase, un geste. Un jour de bonheur, de naissance. Ce jour qui transforme tous ceux d’avant,  et qui nous fera vivre mieux ou pire. Il y en a toujours un. Dans la plus insignifiante des existences. 

Les deux flics entrent et s’assoient derrière le pilier. Le serveur soupire. Ils posent leur casquettes à pointe sur les chaises d’à côté et se frottent les mains en souriant béatement. Ils  parcourent le menu, mais commandent exactement la même chose que les jours d’avant. Deux Double-eggs avec du bacon et des pancakes.

- Y en a toujours un, martèle le vieux,  à chaque fois que le serveur passe près de lui. Un pour chacun d’entre nous.

Tommy Mayer entre, le cellulaire collé à l’oreille. Il s’énerve dans un espagnol approximatif contre un mauvais payeur ou un mauvais perdant. Possible aussi qu’il n’y ait personne à l’autre bout. Il salue les flics de la tête et se vautre sur le bar. Il ferme son portable bruyamment et commande sèchement un café latté.

 Le serveur sait qu’il y a quinze pas du comptoir à la porte. Il les compte chaque matin.   Il y a un jour pour chacun d’entre nous. Quinze pas. Un jour. Il tente un calcul parfaitement aléatoire. Parfaitement stupide. Quinze pas. Un jour. Quinze plus un, seize. Il est dehors.

Photo :"City Square " scuplture d'Alberto Giacometti, 1948

par Mary and Co publié dans : People and locations
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Dimanche 15 juin 2008

Un jour triste aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Des costumes noirs froissés, sortis  des placards et à peine brossés. Les épaulettes encore pleines de poussière oubliée à cause de l’obscurité qui règne dans la pièce. C’est l’été.  Le climatiseur en panne. Tout est bouché. Rien ne donne sur l’extérieur. Mais il entre quand même. Planqué derrière ce bruit incessant, ce ronronnement. Les sirènes, parfois. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Par les interstices des persiennes et il étouffe les hommes. Leur serre la gorge comme un deuxième couteau qui relève zéro au compteur. Les femmes à moitié nues. Elles se frôlent et se sourient. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances. Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Un insecte se fait entendre. Dans un esprit en réalité. Un insecte estival. De ceux qui piquent les chairs brunies ou dévorent les récoltes. Un mot inutile à New York. Il y en a d’autres. La vieille se rappelle de quelque chose. Une fois, dans l’ambulance, on lui raconte une histoire. Un jour triste aurait mieux convenu, lui dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade. Des gosses armés de 357 qui se tirent dans le ventre des balles argentées pour devenir invincibles. L’un d’eux, le plus jeune, a peur, il  tire en l’air et du ciel tombe un dollar en or percé. Il le met dans sa poche en espérant que ça veuille dire quelque chose et il rentre chez lui, laissant sur le trottoir les corps agonisants de ceux qui ont osé. Il y a là Bill Obson et  Jack Kerouac. L’électrocardiogramme de la vieille s’affole en entendant ce dernier nom, mais l’ambulancier la rassure. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gosse rentre chez lui. Sa mère est assise sur le canapé. Le nez dans sa pipe à crack. La lumière bleutée du poste de télé tranche avec celle de l’extérieur et il fronce les sourcils en lui tendant la pièce. Se faisant, il lui dit un mot comme miracle ou quelque chose comme ça et la femme se fend d’un atroce éclat de rire qui semble ne pouvoir s’arrêter. Le môme se bouche les oreilles, augmente le son, la secoue et la raisonne. Rien ne la fait cesser. Le rire inonde l'espace comme une lave brûlante. Un instrument supplémentaire de ce terrible été qui bouffe les cerveaux. Le gosse sort son flingue et la descend. Le coup le fait trébucher et le dollar roule et glisse entre les lattes du parquet. Un dollar en or tombé des mains de Dieu, paumé à jamais dans un appartement pourri du Lower East Side. Le gosse s’assoit près de sa mère, et s’endort en espérant se réveiller d’un mauvais rêve. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill et Jack. Bill et Jack.  Elle ne se souvient plus de la définition d’invincible. Il faudra qu’elle la demande à quelqu’un. Personne ne saura. Personne ne sait jamais ce genre de choses.

Un jour triste aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombante. On entend les cris des mères. Et le silence des pères passe au dessus des têtes comme des lames volantes. Des armes sans trajets. De ce côté-ci, on s’oblige à la tristesse mais ça emmerde tout le monde. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol.  Le vent frais qui s’enroule sur les épaules et les nuques est une bénédiction, mais personne n’en parle. Les cous se tendent finalement. Les jambes s’allongent sur les marches. Les bras s’écartent. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les persiennes. Et ce qui reste de la nuit pénètre en catastrophe.

 
par Mary and Co publié dans : Yesterday is here
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