New York était cette année-là anéantie par une chaleur qui semblait avoir mis fin à l’effervescence, à la vitesse, à tout ce qui voulait atteindre un but, être rentable, précis, efficace.
Une brume de pollution brulante, ralentissait les esprits. Et si on parvenait malgré tout à poursuivre le cours de sa vie, c’était par obligation, par peur d’être remplacé, dépassé ou
jeté.
Les corps étaient lamentables, épuisés, transpirants. Faussement abrités dans les rues, par une ombre sans air.
Brutalement refroidis dans les bâtiments par des climatiseurs mal réglés.
Plus personne ne s’inquiétait de son apparence. Les vêtements collés au corps, le visage cramoisi, on avançait la tête baissée,
en signe de soumission à la lumière solaire.
Un de ces jours irrespirables, mon errance me mena vers le Village. Ou vers quelques quartiers proches. Je ne sais pas
exactement. Je me souviens simplement que l’idée des grandes avenues et leurs émanations humaines et mécaniques m’avaient répugné et je leur avais tourné le dos.
Je pus marcher presqu’une heure dans les rues étroites sans trop souffrir. Mais je capitulai quand le soleil fut au plus
haut et que les ombres s’amoindrirent. J’entrai dans un diner, ruisselante.
Le sas d’entrée était occupé par un homme qui fouillait dans une valise. Ses affaires encombraient le sol. Il les poussa
rapidement contre le mur, eut un sourire d’excuse et m’ouvrit la seconde porte avec la déférence d’un concierge.
« Clay, tu fais chier tout le monde ! » lança un homme à la voix usé par les excès d’alcool et de tabac. Je ne
l’aperçus pas quand j’entrai. Pas de personnel derrière le comptoir, ni dans la salle.
Je m’assis dans un box. L’endroit n’était pas climatisé mais il y faisait relativement frais grâce à la disposition du lieu, peu
exposé à la lumière de la rue. Six box en façade et un ilot de quatre, deux plus deux, en miroir au milieu de la salle. Tous étaient vides à l’exception du mien et d’un au centre occupé par
deux hommes. Le plus jeune tendait l’intérieur de ses bras vers l’autre, qui les examinait avec minutie. Puis le gamin se déchaussa lentement et posa tour à tour chacun de ses pieds sur la
table. Même examen appliqué.
Une serveuse sortit de l’arrière salle et se traina jusqu’à mon box. Elle se planta devant moi sans un mot. Pas même un bonjour
professionnel. Elle portait des chaussures orthopédiques et ça m’a rappelé un livre de Bret Easton Ellis. Elle attrapa un carnet dans sa poche et tapotait dessus avec un crayon au trois-quarts
rongé. Il était clair qu’elle resterait silencieuse. Je commandai rapidement un soda et une assiette de pancakes. Bien qu’elle fût concentrée sur son calepin, dans un geste d’écriture, elle
n’y retranscrit pas ma commande. Mais lorsque j’eus finis de la passer, elle la ponctua d’un point, si fortement que la mine se cassa sur la page vierge. Je me demandai si toutes les
feuilles du carnet étaient ainsi recouvertes de points finaux. Je tentai de trouver un sens à ça quand la voix qui avait invectivé l’homme du sas se fit de nouveau entendre. « Clay, dégage,
putain ! Tu fais fuir la clientèle. »
L’homme du sas rangea rapidement ses affaires dans la valise. Il entassa deux ou trois sacs plastiques dessus et cala le tout
contre le mur. Après s’être assuré que tout était en ordre, il sortit précipitamment.
« Le frère du patron. » me dit la serveuse en ramenant ma commande. Je remarquai qu’elle portait à présent un rouge à
lèvres orangé. Il débordait légèrement du contour de sa bouche, comme si elle s’était maquillée dans une pièce obscure ou à main levée.
Je fus surprise d’entendre le son de sa voix. Elle confondit mon expression d’étonnement avec de l’intérêt et s’assis en face de
moi. « Le frère du patron », répéta-t-elle, sur un ton de complicité. « Six jours qu’il est là-dedans. » Elle restait sur le rebord du banc, mais le corps penché vers moi.
Elle chuchotait.
Pour ne pas sortir de son rôle, elle mit de l’ordre sur la table. Aligna le ketchup et le sucre, me tendit une serviette en
papier et arrosa mes pancakes de sirop d’érable. Une belle femme en son temps. Un lieu commun et je m’en voulus immédiatement d’avoir pensé comme cela. Pour me faire pardonner (d’un fait
qu’elle ignorait), je décidai de m’intéresser à ce qui semblait lui tenir à cœur.
- Il n’entre jamais ?
- Non, le patron ne veut pas le voir. Alors, il dort là, il mange là et Dieu sait où il fait tout le reste… Il attend que
l’autre change d’avis.
- Ca n’a pas de sens.
- Bien sûr que ça a du sens. Merde, c’est la croisée d’une vie ! C’est forcément sensé, dit-elle sur un ton
monocorde.
Je me rendis compte que ce n’est pas à moi qu’elle s’adressait. Elle livrait à l’espace une histoire qui lui pesait.
-Clay, c’est le frère jumeau du patron. Mais ils se connaissent à peine. A peine vécus ensemble dans leur enfance.
Elle jetait des coups d’œil rapides vers l’arrière salle et faisait des phrases courtes, plus pratiques dans l’urgence.
- Séparation des parents, partage des enfants. C’était commode, Ils se ressemblaient tellement. Un pour le père, l’autre pour la
mère. L’un de ce côté-ci du pays, l’autre à l’autre bout. Les distances, l’oubli, l’existence et puis aujourd’hui…
- Aujourd’hui, quoi ?
- Un aujourd’hui terrifiant, murmura-t-elle. C’est clair que la ressemblance ne tient pas la distance. Un genre de travail
de sape… Quand on ne peut ne se comparer qu’à soi-même c’est moins grave, pathétique mais moins grave. On connait tous ça, hein ? C’est moins grave. Mais là… Le patron ne veut pas savoir. Il
craint que la confrontation ne le tue… Ne les tue tous les deux.
Elle se tait un moment.
- L’un des deux a plus dégusté que l’autre, reprend-elle en chuchotant.
- Et vous, vous savez lequel.
- Ce que je sais, je le garde pour moi, me rétorqua-t-elle, en me considérant avec curiosité. Comme si elle m’apercevait pour la
première fois.
Puis reprenant sa voix et son regard éteint de serveuse lasse, elle m’intima de manger mes pancakes avant qu’ils ne soient trop
gorgés de sirop.
En sortant, je croisais Clay. Adossé contre un mur, non loin du diner, Il fumait une cigarette. Je ne sus dire ce que la vie
avait fait de lui.
Ce que vous dites