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  • Ann F Border



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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 17:40
Speed dating in New York City. Billy et Milly

Tintement de cloche. Il s’appelle Billy, elle s’appelle Milly. Ça les fait rire un moment. Surtout lui. Un petit rire sautillant assez désagréable. Il porte une chemise Lacoste chlorophylle et le parfum Azarro pour Homme. Elle remarque ses ongles manucurés et son teint matifié. Il pose sur la table une feuille A4 contenant trente questions qu'il a rédigé lui-même. Il la défroisse avec le plat de la main bien que ça ne soit pas nécessaire. Il note son propre nom dans la case prévue à cet effet, ainsi que son nom à elle, suivi du numéro 4, dans une case nommée : ordre de passage. Les premières questions sont générales. Profession, âge, couleur préférée, met préféré, chanteur préféré, auteur préféré… Milly répond d’une voix blanche, entre deux gorgées de vodka tonic. Directrice de projet, 32, sais pas, sais pas, Amos, Morrison.

Billy note, marque un silence et prend une grande respiration.

— Es-tu fidèle en amour ? demande-t-il sans lever la tête de son questionnaire.

Elle répond oui sur un ton qui se veut le plus neutre possible.

Dubitatif, il hésite à cocher la case oui. La pointe de son stylo en suspens au-dessus du petit carré.

— Beaucoup de femmes n'en sont pas capables, dit-il.

Un blanc.

Bon. Il remplit la case d’une marque à peine visible, en haussant les sourcils.

Milly efface rapidement le sourire condescendant qui se dessine sur ses lèvres malgré elle et répond :

— Je ne suis pas toutes les femmes.

— Ha ! Celle-là, je l'ai déjà entendu. Et pas qu'une fois... L'infidélité, c'est dans votre nature, c'est comme ça. C'est en rapport avec… la peur de mourir, ou je ne sais quoi. Une fois sur deux, quand vous divorcez, c'est pour un homme beaucoup plus jeune que celui que vous avez largué. Ha ! C'est prouvé. Ça vous donne l'impression de ne pas vieillir, ce genre de foutaises. Moi, je trouve ça répugnant, c'est tout.

Sûr que celui-là lit les magazines masculins avec le plus grand sérieux. Et qu'il prend pour argent comptant les conseils pseudo-psychologiques de la rubrique "Réussir son couple" pondues par les journalistes stagiaires. Mourir ! Ça ne l'inquiète pas, lui ?

— C'est juste un pu-tain de cliché ! lui lance-t-elle.

Puis elle commande une autre vodka pour se détendre, parce que franchement ! Elle sourit longuement au serveur qui lui amène son verre. 22/23 ans, sportif, les yeux bleus, une énorme bosse barrant la braguette à boutons de son jean Vintage, un cul à tomber, un air idéalement stupide. Une bombe.

— Cliché, mon œil ! dit Billy, que son manège agace.

Les hommes ont de ces expressions ! Mon œil. Elle, ne parle plus comme ça depuis l'âge de sept ans.

— Je l'ai fait exprès, fait-elle. Le serveur, je l'ai maté pour rire.

— Ce n'est pas drôle.

— C'est tellement facile de vous avoir, vous les hommes. Vous êtes tellement prévisibles.

— Ha ! Cliché !

Tintement de cloche. Billy et Milly échangent leurs places.

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 16:09
Speed Dating in New York City. Lisa Lindbergh et Archie Cooper

Tintement de cloche. Lisa Lindbergh est la dernière à s'assoir. Tous les hommes présents l'ont déjà remarqué. Tous se sont demandés ce qu'un top model de classe internationale pouvait bien faire dans un speed dating. Car il ne fait aucun doute que cette fille est mannequin. Tous sont intimidés, angoissés et excités à l'idée de se retrouver en face d'elle durant la soirée. Quand, bon sang, quand ? Ils transpirent, testent leur haleine en  soufflant dans leur main, vont régulièrement aux toilettes se réajuster et éponger leurs aisselles, vident leur verre trop rapidement, recommandent la même chose et mâchent du chewing-gum. Tous sont distraits par sa présence et répondent évasivement aux questions que les femmes leur posent. Tous sont envoutés par la beauté de Lisa Lindbergh.

Cependant, lorsqu'Archie Cooper s'assoit en face d'elle, tous savent que la partie est perdue d'avance, car il ne fait aucun doute que lui aussi est un top model de classe internationale. Les épaules tombent, les poings se serrent. La tension monte.  Merde, ce n'est pas juste !

— Alors ? demande Archie à Lisa, sans préambule.

Il a des traits parfaits, symétriques, des yeux vert pâle. Vert pâle, vraiment ? Il ressemblerait à David Bowie sur la pochette de "Changes one", si une expression figée d'autosatisfaction  ne  déformait pas son visage. La première impression de Lisa : Ce mec est puant. Elle aimerait tellement être ailleurs. Au fond de son lit en compagnie de Ben & Jerry.

— Alors ? répète Archie.  

— Alors quoi ?

Sa voix est chevrotante comme à chaque fois qu'elle s'adresse à un inconnu. Elle regarde son Manhattan avec envie. Mais sa main n'est pas sûre. Attraper le verre, le porter à ses lèvres, impossible sans trembler. Si par bonheur, elle y arrivait, à coup sûr, elle avalerait de travers. Après quoi, elle tousserait bruyamment, ses yeux larmoieraient, ses joues s'empourpreraient, elle balbutierait des excuses minables et partirait précipitamment, non sans renverser quelque chose. Tous les yeux seraient tournés vers elle, et la lanière de son sac s'accrocherait à la poignée de la porte, ralentissant sa fuite et prolongeant son humiliation. Elle reste immobile, les mains posées à plat sur ses cuisses, c'est plus sûr.

Archie se lève et s'assoit lourdement à côté d'elle. C'est plus intime, non ? Ses vêtements sentent les produits de pressing. Il se penche vers elle.

— Comment tu trouves Archie Cooper ?

La nuque de Lisa commence à se raidir. Ce gars-là est cinglé et son odeur âcre de  Perchloroéthylène lui soulève l'estomac.  Le perchlo, qu'est-ce qu'elle connait du perchlo ?  Sa formule : C2Cl4, sa densité : 1,62 g/cm³, son point de fusion : -19 °C,  son point d'ébullition : approximativement 120°C. Depuis l'âge de huit ans – époque où elle a commencé à mémoriser la table de Mendeleïev –, la chimie a sur elle un pouvoir calmant.

Archie allonge son bras sur le dossier de la banquette et effleure la nuque de Lisa. Il jette un regard aux tables avoisinantes en arborant un sourire de vainqueur.  

— Regarde-moi tous ces types, dit-il. Blablabla… Du bol s'ils en lèvent une ce soir ! Le truc quand tu es beau gosse comme Archie, que tu as un paquet de fric et de neurones, c'est que tu gagnes un max de temps.

Le bras de Lisa s'avance lentement en direction de son verre, sa main le happe sans trembler, son poignet dessine un arc de cercle dans l'espace, le Manhattan jaillit comme une gerbe de feu d'artifice pourpre et se répand dans les cheveux et sur le visage d'Archie. Il se lève d'un bond, ouvre la bouche et la referme. L'ouvre de nouveau et oublie de la fermer. Il ne comprend pas, il ne comprend pas ! Il se précipite vers la sortie la tête baissée. Connasse ! Tintement de cloche. Lisa ne bouge pas. C'est la règle du jeu. Tous ont leur chance.

Point d'ébullition de Lisa Lindbergh : Archie Cooper. 

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 14:40
L'âme soeur

Mark pensait à la boite dans la poche intérieure de sa veste. Il se demandait si c’était le moment de l’ouvrir. N’y aurait-il pas de moments plus graves encore ? Il devait réfléchir vite. Le type qui le menaçait avec un couteau criait de plus en plus fort, cependant, il ne semblait pas tenir sur ses jambes et transpirait comme en plein été.

Le russe avait été clair. La boite ne lui sauverait la vie qu’une seule et unique fois. Après l’avoir ouverte, elle n’aurait plus de pouvoirs et redeviendrait un simple objet.

Le russe : Feliks Rastorgouïev. Il n’avait jamais oublié son nom, bien qu’il ne fût qu’une rencontre de comptoir. Mark avait cru à son histoire de porte-bonheur, parce qu’il était saoul et que le slave ne lui avait pas vendu la boite, mais donné, bien que ce fut un objet de valeur. À certains moments, il avait un fort accent russe, et à d’autres, pas du tout. Il se disait antiquaire, puis écrivain. Peut-être était-il les deux. Peut-être aucun des deux. Une femme, une française, était agrippée à son épaule et n’en bougea presque pas jusqu’au matin. Parfois, ils semblaient amants, et parfois non. Le russe parla longuement d’elle à Mark. Elle s’appelait Sarah Morel. Elle s’entêtait à écrire de la poésie publiée dans d’obscures revues, et vivait dans le Queens depuis trois ans. Elle ne pouvait pas rentrer en France, pour des raisons qu’il ignorait.

Sarah n’était pas belle. Pourtant, Mark avait été attiré immédiatement. Pendant toute la soirée, il ne put la quitter des yeux. Elle avait une élégance sèche et des gestes lents, un timbre de voix presque grave et un regard qui perçaient la chair jusqu’à l’âme. Certaines de ses expressions étaient en décalage avec le moment présent, comme si elle évoluait dans une dimension parallèle.

Après cette soirée, il était souvent retourné au pub, dans l’espoir d’y revoir Sarah. Elle ne s’y montra jamais. Il acheta d’innombrables revues de poésies, sans tomber sur l’un de ces vers. Il chercha son nom dans les annuaires, emprunta la ligne E à toutes les heures du jour et de la nuit, parcourut le Queens de long en large.

Peu à peu, sa quête se vidait de sa substance. Le visage de la française se confondait avec celui d’autres femmes croisées. Il renonça, mais quelquefois, il se retrouvait dans le Queens sans savoir comment il était arrivé jusque-là. Le moment où il avait pris la décision de s’y rendre, les gestes qui lui avaient fallu accomplir, il ne s’en souvenait pas. L’espoir de la revoir devint une mélancolie qui ne le quitta plus.

Le couteau frôla le cou de Mark. Une pensée lui glaça le sang. S’il mettait la main dans sa poche intérieure, le junkie se sentirait menacé et lui trancherait la gorge à coup sûr. S’il ne le faisait pas, s’il n’ouvrait pas la boite, il mourrait aussi, privé de son pouvoir.

Ça lui revenait maintenant, Feliks portait la boite accrochée à une chaine autour de son cou. Il avait alors trouvé l’emplacement incongru. Mais ainsi, elle était facilement accessible. Faire un geste pour s’en emparer, n’avait rien de provocateur.

Il pensa à Sarah et mit la main dans sa poche intérieure.

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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 21:07
You're new here

Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mt Morris Park West. Elle regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise parce que le vent qui le déplaçait a changé de couloir. 

Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, des bruits de vaisselle, des aboiements, la voix terminale de Gil Scott Heron.  I’m new here.

Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ?

2h38. Un homme qu'elle a croisé dans le parc, passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui répond. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent  de police. Ils n’y font pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire.

Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voutée.

2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. Il s’arrête pour reprendre son souffle. Il ne s’enfuit pas quand il entend les sirènes des voitures de police. Elles sont trop lointaines. Il remonte son pantalon et traverse la rue.

Il s’assoit à côté d’elle. Il lui dit : quand j’étais gosse, j’habitais juste là. Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. C’est là et c’est pas là. Il le répète plusieurs fois. Là et pas là.

Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui.  

Il tient l'arme mollement. Elle pourrait la lui prendre. 

2h47. Il s’effondre. Une danse surnaturelle et triste. Elle ne fait rien pour le retenir. 

2h50. Elle longe Marcus Garvey Park, en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. 

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 18:33
Speed Dating in New York City. Dylan Daniels et la Sharon Stone de 1992

Tintement de cloche.  Dylan Daniels se faufile dans la semi-pénombre vers la table qu’on lui indique. Il regrette le costume en lin, déjà froissé. Quand il s’assoit, la femme lève rapidement les yeux vers lui, puis les replonge dans son sac à main, où ses mains s’agitent.

Il lui semble qu’elle a les yeux vairons. Un iris vert, l’autre bleu. Quand elle se relève, il les fixe pour s’en assurer.

Elle le remarque et dit :

─ Lentilles de couleur. Puis : Je l’ai trouvé !

Elle brandit un miroir de sac Chanel. L’ouvre, s’observe les lèvres, en les tendant comme pour donner un baiser à son reflet, le ferme et le pose sur la table.

─ Lipostructure, dit-elle en se  passant le doigt sur la bouche. Puis : Vous me donnez quel âge ?

Pas de présentation. Juste ça. Et ses yeux faussement vairons qui se plantent dans ses yeux à lui comme des poignards. Et ses lèvres farcies de graisse corporelle, sa propre graisse, hors de contrôle d’un cerveau qui ne les reconnait plus comme siennes, qui esquissent des baisers à tout bout de champ.  

Quel âge ? Qu'est-ce qu'il en sait. L’affiche du speed dating était claire : Soirée réservée aux jeunes séniors. Un astérisque après le S de séniors  pour préciser les choses : * de 55 à 65 ans. C’est assez humiliant de se faire traiter de jeune vieux, sans devoir revenir dessus.

─ Cinquante ans, dit-il pour la flatter.

─  Ce que vous me dites, me fait très plaisir. Mais je ne peux pas sourire, dit-elle. Lifting cervico-facial tout récent. Je souris…là.

Elle désigne son cœur en posant la main sur son sein. 

─ Lifting des seins, s’entend-il dire.

Il était sûr de l’avoir juste pensé, et pourtant non.

─ Non ! Augmentation mammaire. En Tunisie, il y a deux ans. Pourquoi, ils tombent ?

Il fait non de la tête.

─ De toute façon, j’ai prévu de les faire remonter. En même temps que la Lipoaspiration abdominale et l’implant fessier.

─ Mais non, dit-il. Ils ne tombent pas du tout. On dirait…Ils ressemblent à…

─ Ce sont les mêmes que Sharon Stone.

─ Ceux de la Sharon d’aujourd’hui ?

Elle hausse les épaules

 ─ Ceux de Basic Instinct, 1992.

─ Mais ils étaient faux, non ?

─ Et alors, quoi ?

─ Alors, faire du faux à partir de faux, ça parait assez étrange.

─ C’est un gage de qualité, dit-elle sur le même ton que l’on emploie pour la réclame.

Tintement de cloche. C’est plus fort que lui, Dylan a un mouvement de soulagement. Il se laisse aller contre le dossier de la banquette.

Elle tend sa main  pour un baisemain à la française.

─ Injection d’acide hyaluronique, il y a un an. C’est à refaire non ?

─ Non, dit-il. Vous avez une main de jeune femme.

─ Elle vous plait ?

Dylan ne répond pas. Elle a un mouvement de recul. Pourquoi ? Il  n’est pas sûr qu’elle ait posé la question, et si oui,  il ne sait pas pourquoi elle l’a posé. Il est déjà parti, déjà dans la rue. Il se sent coupable de quelque chose, mais il ignore de  quoi. 

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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 15:13
Sally's hands

Il avait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda. Ou deux hot-dog et un café. Il opta pour deux hot-dog. Un qu’il achèterait tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il était possible qu’il perde son argent entre temps, et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Perdre des billets, ça lui était déjà arrivé sans qu’il sache comment. Alors, maintenant il se méfiait. Il hésitait aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.

Il décida de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettrait ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chanterait, avec les billets qu’il possédait déjà.

Il alla se poster près du  kiosque à journaux. C’était un bon emplacement. Les gens se débarrassaient facilement des quelques pièces que le vendeur leur rendait pour ne pas encombrer leurs poches.

Un jour, ici, un type lui avait donné cinquante dollars. Il ne l’avait pas fait exprès. Ça se voyait qu’il n’était pas à ce qu’il faisait. Il lui avait dit : « Voilà… Un, deux, trois, quatre, cinq dollars, en lui déposant, un par un, les billets dans la main. » L’homme avait les yeux rougis par le manque de sommeil ou des pleurs récents. Il lui avait souri tristement et avait gardé ses yeux dans les siens un moment interminable, comme s’il y cherchait quelque chose, puis il avait filé.

Il avait dépensé depuis longtemps les cinq dollars que le type avait cru lui donner. Mais il conservait les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendrait.

─ Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi dans la journée, lui dit le marchand de journaux.

Il ne lui répondit pas. Ce n’était pas  un mauvais gars. Il le laissait faire son business et lui donnait une cigarette de temps en temps. Il s’appelait Mark Bitcham. Il avait des mains énormes et une voix de fillette qui surprenait tout le monde. Il avait fini par parler le moins possible. A peine bonjour. Parce qu’à chaque fois qu’il ouvrait la bouche, les clients levaient la tête brutalement pour s’assurer qu’il n’y avait pas une gamine planquée derrière la pile de journaux.

─ Combien ?  lui demanda Mark alors qu’il comptait l’argent récolté.

─ Sept dollars…

─ Putain, c’est ce que je disais !

Sa tête lui tournait à cause de la faim. Mais il  descendit quand même jusqu’à Battery Park, pour manger devant le fleuve. Il acheta un hot-dog et un soda et s’assit sur un banc. Le Ferry de Staten Island lui gâchait la vue, mais il ne bougea pas.

La dernière fois qu’il était monté à bord du ferry, c’était un autre homme. Il y avait plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main était posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce et pouvait sentir que sa caresse la laissait de marbre. Elle s’agrippait toujours à lui, dans la rue, dans les boutiques. Il ne pensait pas que ce fut par amour, mais pour s’arrimer. Elle faisait souvent ce rêve où elle dérivait, comme un esquif en plein océan, mais dans les rues de la ville. Elle heurtait les arêtes des bâtiments, les pare chocs des bus et le craquement du bois qui se brise la réveillait en sursaut.

Le jour où ils se trouvaient sur le ferry de Staten Island, elle avait retiré sa main de la sienne pour la première fois. Elle l’avait posé sur son genou, paume en l’air, et la regardait en souriant. Puis elle avait regardé sa main à lui et un nuage de tristesse, rapidement balayé, passa devant ses yeux. Le reste de la journée, elle avait marché devant lui en faisant des bonds et des pirouettes enfantines. Lui, ça l’avait énervé, sans qu’il sache pourquoi, parce qu’au fond, elle était touchante et plutôt joyeuse.

Le hot-dog lui restait sur l’estomac. Sally avait disparu de sa vie depuis longtemps. Et ça n’avait pas fait plus de bruit que ça. Un jour, là, l’autre, non. Il sentait toujours sa main dans la sienne. Il arrivait à la voir parfois. Un jour, là, l’autre, non.

Le ferry avait disparu du quai sans qu’il s’en aperçoive. Ni les manœuvres, ni le bruit des moteurs, ni les passagers montant à bord, rien.

Il lui restait assez d’argent pour un hot-dog et un café. Dans l’allée, un homme le salua en passant. Il ne connaissait pas son nom et l’appelait le type aux parapluies, parce qu’un jour, il lui avait refilé  deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs.

─ Je sortirai jamais vivant d’un truc pareil, lui avait-il dit. Une opération à cœur ouvert, mon ami, à cœur ouvert ! Prends tout, vends tout et garde le fric !

Finalement, il s’en était sorti et disait à tout le monde qu’il possédait maintenant trois des ponts de New York sur le cœur. Le Verrazzano, le Brooklyn, le Queensboro.

Les deux sacs l’avaient encombré durant des semaines, mais il n’avait rien voulu vendre. Quand par hasard, il avait croisé le type aux parapluies, il lui avait rendu son stock intact. L’autre l’avait regardé un long moment, la bouche ouverte, les deux gros sacs pendant au bout de ses bras.

Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accostait sur l’ile. Certains habitants de Staten Island n’avaient jamais mis les pieds à Manhattan.  Il les enviait tout d’un coup, sans savoir pourquoi.

Il pensa au type des cinquante dollars. Il y pensait parfois. Quand ça lui arrivait, il scrutait les alentours, persuadé qu’il était dans les parages. Mais il ne l’apercevait jamais. Ou peut-être que si. Mais il ne le reconnaissait pas. Il ne se souvenait que des marques rouges autour de ses yeux et d’un vaisseau éclaté en forme de patte d’oiseau dans une de ces   pupilles.

Ça faisait près de cinq ans que les billets étaient dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sortit du sac plastique et les mis dans son portefeuille. Ses mains tremblaient légèrement.

Il avait assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, acheter un livre, ou un journal et des cigarettes.

Une femme se planta devant lui alors qu’il engageait un mouvement pour se lever du banc.

─ Attrape ma main, lui dit la voix inchangée de Sally.  

Il s’y arrima. 

 

Photo d'après détail Sculpture Marisol Escobar :American Merchant Mariners' Memorial

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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 19:03

waves of hudson riverIl était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, d’Alicia Becker-Thomass et du pêcheur d’âmes qu’elle rencontra dans les profondeurs de la rivière Hudson.

Les évènements se déroulèrent comme si tout allait de soi. Comme si tout était écrit depuis longtemps dans un livre poussiéreux reposant sur un rayon de la bibliothèque municipale. Alicia ne se souvenait pas qu’un jour de sa vie fut plus heureux qu’un autre. Elle ne se souvenait que d’un seul jour néfaste qui se répétait à l’envi.

Tout allait de soi. Tout était écrit.

Le jour de l’Avent, une pensée nouvelle traversa son esprit. Une pensée aussi furtive qu’une étoile filante que l’on aperçoit dans le ciel. Tout au long du jour, l’astre passa et passa encore  devant ses yeux, à chaque fois plus  incandescent, à chaque fois plus proche. Une pensée incandescente. La seule qui valait depuis longtemps, depuis toujours. Alicia Becker-Thomass décida de la suivre.

Dans une boutique de l’Upper East Side, elle acheta une fleur. N’importe laquelle dit-elle, du moment qu’elle soit noire et coûte moins de deux dollars. La fleuriste lui tendit une hellébore orientale noire à demi fanée.

Alors que le jour déclinait, Alicia se jeta dans la rivière Hudson pour suivre la pensée qui l’y avait précédé. La plus belle de toutes.

Tout allait de soi. Tout était écrit.

Tout juste entendit-elle le bruit de l’eau qui se déchirait, le sifflement de l’astre qui se refroidissait brusquement. La pensée trompeuse qui s’éteignait.

La fleur noire agitait ses pétales dans une étrange nage.

Une fleur a-t-elle la volonté de se sauver de la noyade ? Alicia se posait la question. Elle lâcha la tige de  l’hellébore qui remonta à la surface en ondulant.

Pourquoi les fleurs ne craindraient pas pour leur vie ? L’homme qui dit cela était assis sur la banquette arrière d’un squelette d’automobile gisant par le fond. Alicia ne trouva pas la situation incongrue. Que savait-elle de l’au-delà ?

L’au-delà ! Le pêcheur d’âmes se moquait d’elle. Il se tapait sur les cuisses.

Quand on dégringole, fillette, ça n’est jamais vers les cieux ! C’est une question de bon sens.

Après ça, le blanc de la mort. Il coula comme le lait tiède, réconfortant, dans la gorge des enfants. D’abord tout autour d’elle, et, enfin, à l’intérieur de sa chair.

Lorsque l’on remonta Alicia Becker-Thomass sur la rive, une hellébore noire était comme agrippée à sa poitrine. La fleur battait tel un cœur. Tous le virent, tous se turent.

 

Tout va de soi. Tout est écrit.

 

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 18:00

 

L'heure bleueJe me demandais si oui ou non je devais me retourner. Il m’avait dit : je vous suivrais un moment. Jusqu’au coin de la rue. Il n’avait pas l’air dangereux, juste un peu dérangé. Mes pas étaient doublés par les siens. Mais pas toujours. Il devait s’arrêter parfois pour reprendre son souffle car je marchais vite. Un souffle usé. J’avais dépassé le coin de la rue depuis longtemps. Il me suivait toujours. Ou peut-être que non. Il  allait dans la même direction que moi. Je n’allais nulle part. Je prenais quelquefois à gauche, quelquefois à droite ou j’avançais tout droit.

Hé ! Il le répéta plusieurs fois avant que je me tourne vers lui. Sa main sur la poitrine, à l’intérieur de son manteau ouvert. Il fit une grimace. Il me précisa sur un ton d’excuse : c’était un sourire. Il souriait vraiment cette fois et remonta le col de son manteau.

- Il fait plus froid qu’hier, non ?

- Je ne sais pas.

- Bien sûr, vous ne savez pas. Hier est si loin.

J’essayais de me souvenir.

- Hier, je suis allée dans le parc, je lui dis.  La douceur était trompeuse. J’y suis restée jusqu’à la tombée de la nuit.

- Pourquoi si tard, me demanda-t-il ?

- A cause du passage d'un livre qui décrit  l’heure bleue. Je voulais la voir.

- Vous ne l’aviez jamais vu ?

- Non.

Il fit une moue triste.

- Enfin, peut-être une fois sur le pont de Brooklyn, mais je ne savais pas qu’il s’agissait de l’heure bleue.

- Il pleuvait, dit-il.

Je ne fus pas surprise de l’entendre poursuivre à ma place. 

- Vous remontiez vers Manhattan. Vous étiez accompagnée, mais c’est comme si vous étiez seule. L’heure bleue vous isolait. Vous n’entendiez rien, vous n’aviez peur de rien, vous étiez vidée de vos peines, vous ne ressentiez plus rien.

- Un court instant…

- Jusqu’à Madison Square.

- Une heure.

- Vous étiez accompagnée, mais c’est comme si vous étiez seule.

Après quoi, il se détourna de moi.

- Je vous suivrais un moment, dit-il à une femme qui passait, en lui emboitant le pas. Jusqu’au coin de la rue.

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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 19:08

Speed dating in NYC l'homme et l'air- …ce soir,  je te quitte.

La cloche avait tinté depuis un moment. Sa vibration avait résonné longtemps dans ses oreilles. Il s’était assis en face d’elle. Elle l’avait regardé comme si elle le connaissait depuis toujours. Elle ne s’était pas présentée, ni même ne l’avait salué. Puis elle s’était mise à parler.

Trois points de suspension, ce soir, je te quitte. Ils en étaient là.

- J’avais entendu cette phrase dans une chanson, une heure avant. Je crois que sans elle, je ne l’aurai jamais quitté. C’est étrange, non ? Je veux dire, je n’avais aucune intention de le quitter.

Il l’écoutait à peine et décida qu’elle n’était pas désirable. Trop de barrières pour atteindre sa peau. Des pendentifs, des bracelets, des tissus superposés, noués, des parfums dont il ne distinguait pas les fragrances, des bagues tranchantes, des lanières de cuir.

Difficile de distinguer la forme de ses seins.

Elle parlait toujours.

- Mais, cette phrase, c’est comme si j’étais obligée de la dire. De la lui dire.

Elle appuya sur le lui.

- C’est fou, non ?

Il dit simplement oui.

Des petits seins qui tenaient dans la main. Ou des seins lourds qui s’affaissaient un peu. Il préférait ceux-là. Parce qu’il pouvait  les soustraire aux forces de l’attraction.

-  Son regard, dit-elle ! Je ne l’oublierai jamais. Mais j’ai répété encore : Ce soir, je te quitte. C’était plus fort que moi.

Pas de cœur à protéger. Pas de seins du tout.  Elle était une masse faite d’air  qui s’habillait de manière voyante pour qu’on la distingue dans la rue. 

- J’ai cru qu’il allait mourir.

Elle sourit légèrement mais se ravisa.

- Une chanson stupide.

Elle secoua la tête.

Pas de ventre, pas de sexe. Un visage d’air.

- Je ne l’ai plus jamais entendu après ça, dit-elle.

L’avait-elle entendu un jour ? Il ne lui posa pas la question. Il avait décidé de se taire par solidarité masculine.

Pour rompre le silence, elle se mit à chantonner.

 

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 17:55

La mer jamais personneUn arbre tordu

Une porte une vue sur la mer un sac de cuir

Une porte scellée une tête penchée

Une avenue une corde en acier un homme qui court

Une corde portée autour du cou

Un arbre tordu

Une phrase meurtrière

Redis-la pour voir

Tu crois que ça me fait peur ?

Jamais

Une porte autour du cou une avenue sous les genoux

Un homme qui court vers

Une vue sur la mer

Un homme qui porte une National 

Il parle pour lui-même

Redis-la pour voir

Redis-la pour voir

Jamais

Une vue sur la mer

Ca peut-être n’importe quoi

Un panneau publicitaire

Une odeur

Maritimes

Un poisson mort

Une frise de glace dans la rigole

Un arbre tordu

Un homme se souvient de lui

Une porte scellée une corde en acier

Une avenue un taxi hélé

Une vue sur la mer

Aujourd’hui ou jamais

Un type qui rit

Jamais

Un plan de la ville qui vole

Une phrase meurtrière

Redis-la pour voir

Jamais

Une rivière j’peux te la donner

La mer jamais

Une corde en cuir dans un sac d’acier

Un homme qui court genoux à terre le long de la voie ferrée

Redis-la pour voir

La mer jamais personne

La mer

Jamais

Personne

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